1870

Source : Correspondance, T. XI., juillet 1870 - déc. 1871.

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K. Marx, F. Engels

Correspondance

Marx à Engels, à Manchester

5.VII.1870

[Londres,] le 5 juillet 1870.

Cher Fred,

Excuse-moi d'avoir interrompu notre correspondance depuis mon retour à Londres [1]. There was so much international and other business pressing upon me [Beaucoup d'affaires internationales et autres me sont tombées sur le dos].

Dupont, qui a provisoirement casé un de ses enfants (le bébé) chez son beau-frère, le second chez Serraillier [2] et gardé le troisième chez lui – rien que des fillettes – a entre temps reçu deux offers [offres] l'une de Paris, l'autre de Manchester, pour être quelque chose comme manager ou overlooker en chef (dans des fabriques d'instruments à vent). Je lui ai déconseillé la solution n° 1 parce que, là-bas, non seulement il se ferait vite arrêter mais encore serait complètement bouffé par les quarrels [disputes] entre les diverses cliques. Par contre, je lui ai fortement conseillé l'offre n° 2 malgré ses réticences. Il a fini par accepter et se trouve chez J. Higham, 131 Strangeways, Manchester (Brass Musical Instruments [Cuivres]).

Le problème, c'est qu'il doit prendre un de ses enfants – le n° 2 – tout de suite avec lui et qu'il veut faire venir les deux autres dans quelques semaines. Il a donc besoin d'une petite maison à Manchester et d'une femme de confiance pour la garde des enfants et le domestic management [l'entretien de la maison]. Son salaire sera pour le moment de 3 £ weekly [par semaine]. Lizzie ne pourrait-elle pas faire quelque chose directement ou indirectement pour lui ?

Politiquement, Dupont est une personnalité mais dans sa vie privée, il est incroyablement faible. D'abord, il ne peut avaler quelques gouttes d'alcool sans être aussitôt très excited. Secondly [deuxièmement], il se laisse facilement influencer et exploiter par son entourage.

Il n'est pas impossible qu'il se rende dans le courant de la semaine même à Manchester. De toute façon, je te ferai savoir avant par lettre le jour de son arrivée.

Tu verras en lisant la lettre ci-jointe de Meissner comment les choses se présentent là-bas. J'ai répondu aux lettres pressantes de Kugelmann, qui part pour Karlsbad le 12 août et attend ma réponse pour louer une maison, en lui adressant la lettre de Meissner. Je lui ai rappelé que Meissner m'avait donné en sa présence de réels espoirs de seconde édition [3] et de paiement pour la foire de Pâques; ajoutant que under present circumstances [dans les circonstances présentes] je ne pouvais pas lui dire ni quand ni même si j'irais à Karlsbad [4]. Hence [d'où] sa lettre ci-jointe [5]. Je n'ai pas encore répondu car nous attendons une réponse de Dublin au sujet du photogramme de O'D[onovan] Rossa.

Lafargue m'avait annoncé qu'un jeune Russe, Lopatine, apporterait une recommandation signée de sa main. L[opatine] m'a rendu visite samedi, je l'ai invité pour dimanche (il est resté chez nous de 10 o'clock [10 heures] à minuit) et est retourné à Brighton, où il habite [6].

Il est encore très jeune, a fait deux ans de cachot, puis 8 mois de forteresse dans le Caucase d'où il s'est évadé. C'est le fils d'un noble pauvre et il a dû gagner son pain à l'université de St-Pétersbourg en donnant des leçons particulières. Vit actuellement très chichement de traductions pour la Russie. Habite Brighton, car là-bas, il peut se baigner gratis dans la mer, 2 ou 3 fois par jour, à une certaine distance du lieu de baignade officiel.

Esprit très vif et ouvert, sens critique développé, stoïque comme un paysan russe qui se satisfait de ce qu'il a. Point faible : la Pologne. Là il parle comme un Anglais– say an English Chartist of the old school [je veux dire un chartiste anglais de la vieille école] – parle de l'Irlande.

Il m'a raconté que toute l'histoire de Hечаевъ [Netchaïev] (23 ans) n'était qu'une fable pure et simple. H[ечаевъ] N[etchaïev] n'a jamais séjourné dans une prison russe, le gouvernement russe n'a jamais tenté d'assassinat contre lui, etc.

L'affaire est la suivante. H[ечаевъ] N[etchaïev] (un des rares agents de Bakounine en Russie) appartenait à une société secrète. Un autre jeune homme X [7], riche et enthousiaste, soutenait financièrement la société via H[ечаевъ] N[etchaïev]. One fine morning [un beau matin] X déclara à H[ечаевъ] N[etchaïev] qu'il ne débourserait plus un seul kopeck, ne sachant pas ce qu'on faisait de l'argent. Là-dessus, Monsieur H[ечаевъ] N[etchaïev] proposa à ses acolytes (peut-être parce qu'il n'était pas en mesure d'expliquer où était passé l'argent) d'assassiner X., car ce dernier pouvait à l'avenir changer d'avis et les trahir. Il l'assassine pour de bon. Le gouvernement russe l'a donc poursuivi comme vulgaire assassin.

À Genève, Lopatine demanda d'abord personnellement à Hечаевъ. [Netchaïev] de s'expliquer (au sujet de ses mensonges) ; celui-ci excusa toute cette affaire par le besoin de publicité que nécessite la politique. Lop[atine] raconta alors l'histoire à Bakounine qui lui dit que, bon, vieillard qu'il est, il avait tout cru. B[akounine] demanda alors à Lop[atine] de répéter ce qu'il avait dit en présence de H[ечаевъ] N[etchaïev]. Sur ce, Lop[atine] se rendit avec B[akounine] chez H[ечаевъ] N[etchaïev] où la scène se répéta. H[ечаевъ] N[etchaïev] se tut. Tant que Lop[atine] demeura à Genève, [Hечаевъ] N[etchaïev] se fit tout petit, fit le dos rond. À peine Lop[atine] parti pour Paris, la farce reprit. Peu après, Lop[atine] reçut à propos de cette affaire une lettre d'insultes de Bakounine. Il lui répondit sur un ton encore plus insultant. Résultat : Bakounine écrivit un Pater-peccavi [une lettre d'excuses] (que. Lop[atine] a ici en sa possession), mais il est un bon vieillard crédule ! (En passant : L[opatine] dit que des phrases entières de Borkheim sont absolument incompréhensibles et n'ont en russe strictement aucun sens ; elles sont non seulement grammaticalement fausses mais encore « ren de ren » ! Et ce pitre de Borkheim a entre temps, comme je l'ai appris de sa bouche avant ma rencontre avec Lop[atine], fait parvenir par le truchement de l'ami Eichhoff à Berlin son factum à un Allemand de là-bas – que la police berlinoise utilise comme interprète de russe – pour obtenir de lui une attestation officielle comme quoi il sait, lui, écrire le russe. Le talent de notre Gaudissart pour le comique inconscient est tout de même unrivalled [sans pareil] !)

Цернышевскій [Tchernyschevski], c'est L[opatine] qui me l'a appris, a été condamné en 1864 à 8 ans de travaux forcés dans les mines sibériennes, il a donc encore deux ans à trimer. Le premier tribunal fut assez honnête pour déclarer qu'il n'y avait absolument aucun grief contre lui et que les prétendues lettres secrètes révélant des menées subversives étaient d'évidentes forgeries [des faux grossiers] (ce qu'elles étaient). Mais Sa Majesté le Sénat, sur l'ordre de l'empereur, a cassé ce jugement et envoyé en Sibérie cet homme retors qui est « assez adroit » – selon les termes du jugement – « pour écrire des textes dont la forme est irréprochable aux yeux de la loi mais qui distillent cependant leur poison dans l'opinion publique ». Voilà la justice russe.

Flerovski se trouve en meilleure posture. Il est seulement assigné à résidence dans un trou entre Moscou et Pétersbourg !

Tu as eu du flair : Flerovski était bien un pseudonyme. Pourtant, Lopatine dit que ce nom, bien qu'il ne soit pas d'origine russe, se rencontre fréquemment chez les curés russes (notamment chez les monks [moines] qui le prennent pour la traduction russe de Fleury et ont le même engouement pour les noms qui sonnent bien que les juifs allemands). Lopatine est naturaliste de formation.

C'est la discipline dans laquelle il a fait ses études. Mais il s'est occupé aussi d'affaires commerciales et ce serait une chance si l'on pouvait lui dénicher quelque chose dans ce domaine. J'en parlerai à Borkheim et à Pohl. À propos de Paris, etc., prochainement.

Ton Maure.

À propos: la petite Jenny veut savoir si elle doit ou non indiquer que tu es l'auteur des remarques ? [8]

Ensuite – elle est très têtue – elle ne veut pas que je change quelques mots du manuscrit sans autorisation expresse de ta part !

My best compliments to Mrs. Lizzy [meilleur souvenir à Mme Lizzy].

Post-scriptum de Jenny, la fille de Marx

Le 5 juillet 1870.

Dear Engels,

Thank you very much for your letter and the most interesting notes. I only hope Mr. Rissé [9] would interlard them with the Judenkirschen of which he seems to have a plentyful stock on hand. For O'D[onovan] Rossas portrait, I have written to Pigott. In case a good photograph is not to be had, of course, I can as you say, send Kugelmann the print which appeared in the Irishman.

With many thanks, I remain

Affectionately yours

Jenny [10].

Notes

En français dans le texte.

En anglais dans le texte.

En allemand dans le texte.

En latin dans le texte.

1 Marx et sa fille Eleanor séjournèrent chez Engels à Manchester du 23 mai au 22 juin 1870.
2 Auguste SERRAILLIER (né en 1840) : membre du Conseil général de l'Internationale.
3 Du Livre Premier du Capital.
4 Voir lettre de Marx à Ludwig Kugelmann du 27 juin 1870 (Corr. t. 10).
5 Dans sa lettre du 29 juin 1870, Ludwig Kugelmann presse à nouveau Marx, vu son état de santé, de l'accompagner à Karlsbad.
6

Dans une lettre à Lavrov du 6 juillet 1870, Lopatine relate en ces termes sa visite chez Marx : « J'y allai donc et rendis visite à Marx, ce que je ne regrette nullement, car cette connaissance fut une des plus agréables que j'aie jamais faites.

« Tout d'abord, je craignais de ne pas avoir assez de matière pour alimenter une conversation avec cet esprit supérieur, ensuite, je me demandais au fond de moi-même dans quelle langue, à part la langue des gestes, on allait pouvoir se comprendre. Toutes ces craintes s'avérèrent sans fondement lors de mes deux visites (la dernière dura 10 heures), la conversation ne se tarit pas une minute. Marx parle français, Dieu sait comment, c.-à-d. qu'il a une mauvaise prononciation et parle lentement, si bien que je le comprends parfaitement ...

« Ensuite je crains toujours chez les gens célèbres un accueil trop froid. De nouveau, une agréable déception ! Je ne peux pas dire que j'aie reçu chez Marx un accueil charmant, ce serait trop peu: son attitude était à la fin plus cordiale que charmante. Quant à sa femme, elle m'a déclaré qu'elle serait vexée si je venais à Londres pour y descendre à l'hôtel, que chez elle il y aurait toujours un lit qui m'attendrait; « personne ne vous dérangera : vous pouvez si vous voulez sortir toute la journée et ne rentrer que pour dormir. D'autre part sachez qu'il y aura toujours un couvert pour vous à notre table jusqu'à ce que vous sachiez suffisamment l'anglais pour vivre à peu de frais, etc. » . Voilà qui est tout de même très gentil, n'est-ce pas ?

« Aujourd'hui, j'ai reçu de lui le dernier numéro du Narodnoïé Delo et quelques mots chaleureux commentant les dernières nouvelles du procès des camarades de Paris. Pour terminer, il me demande s'il doit me chercher une place de comptable dans quelque établissement de Londres? »

Lopatine cite à la fin en français la recommandation de Marx: «la profession de traducteur est horrible; un emploi commercial vous faciliterait beaucoup la vie. Vous auriez plus l'occasion d'utiliser vos loisirs à étudier et à faire de la propagande ... »

La lettre que Marx adressa à Lopatine est perdue.

7 X. : Ivan IVANOV.
8 Friedrich Engels : « Remarques pour la préface d'un recueil de chants irlandais » . Voir texte en annexe à la lettre de Jenny Marx à Ludwig Kugelmann du 17 juillet 1870.
9 Joseph RISSÉ (né en 1843) : chanteur de Hanovre. Publia en 1870 un recueil de chants irlandais. Voir lettre de Jenny Marx à Ludwig Kugelmann du 17 juillet 1870, note 3.
10

[Cher Engels,

Merci beaucoup pour votre lettre et les remarques extrêmement intéressantes qu'elle contient. J'espère seulement que Mr. Rissé va les entrelarder des anecdotes dont il semble avoir un stock sous la main. J'ai écrit à Pigott à propos du portrait de O'D[onovan] Rossa. S'il est impossible d'obtenir une bonne photo, je peux, bien sûr, comme vous dites, faire parvenir à Kugelmann le cliché paru dans l'Irishman.

Avec tous mes remerciements,

De tout cœur,Votre Jenny.]