1908

Traduction : Claudie Weill avec la collaboration de Bruno Drweski.

Source : Ed. Le Temps des Cerises, 2001.

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Rosa Luxemburg

La question nationale et l’autonomie

V

L’autonomie du royaume de Pologne

1

Les exemples précédemment étudiés montrent que l'autonomie nationale n'est ni l'unique forme politique applicable à tous les groupes nationaux ni l'idéal de liberté par excellence vers lequel devraient tendre les socialistes dans toutes les conditions existantes. L'exemple de la Lituanie a montré à quels résultats opposés à la liberté et à la démocratie peut mener l'idée d'appliquer l'autonomie dans certains cas. Le projet fantasmatique d'institutions autonomes pour la future Russie libre élaboré par les « socialistes révolutionnaires » découle aussi de l'idée de l'application universelle de cette forme institutionnelle comme base de l'organisation étatique en cas de composition nationale diversifiée de la population. Devant se libérer de la phraséologie traditionnelle anarcho-nationaliste, le socialisme d'aujourd'hui ne doit voir dans l'autonomie qu'une des formes de développement politique progressiste de la société bourgeoise, une forme qui peut se révéler historiquement indispensable – et pour la bourgeoisie et pour le prolétariat – uniquement dans des conditions précises. En revanche, il doit également voir que cette forme est pratiquement irréalisable là où le développement moderne n'amène pas à une différenciation suffisante d'un regroupement d'intérêts économiques lié à un territoire donné ou à la séparation d'une culture bourgeoise d'une nationalité donnée, ou tout simplement là où l'imbrication territoriale et sociale de différentes nationalités ne permet pas leur séparation territoriale. Lorsqu'elle est comprise comme une panacée abstraite pour tous les maux liés à la nationalité et qu'elle est appliquée dans des conditions inadéquates, l'autonomie peut même conduire, en réaction, au viol des droits de la nationalité qu'elle est censée satisfaire, ou bien à l'exacerbation des antagonismes nationaux que l'on cherche à endiguer. Dans tous ces cas, donc – afin d'empêcher que l'injustice ne frappe des nations soumises, mais au contraire, pour assurer leur défense – la combinaison d'une large auto-administration locale et de l'égalité civique garantissant des droits linguistiques spéciaux valables pour l'ensemble de l'État constitue la seule issue aux difficultés, dans la mesure où les relations sociales de la société bourgeoise permettent, dans des conditions données, l'apaisement et la diminution des antagonismes nationaux. Les conditions socio-culturelles et historiques de notre pays rendent, comme nous l'avons vu, l'autonomie territoriale du Royaume de Pologne indispensable, ce qui constitue le résultat obligatoire de la révolution politique dans l'État russe qui vise à abolir le despotisme asiatique et à créer des formes de vie politique progressistes répondant aux besoins de l'économie capitaliste et au développement bourgeois. C'est pour les mêmes raisons que l'autonomie constitue la revendication du programme révolutionnaire du prolétariat polonais. Il est vrai qu'en lançant ce mot d'ordre, notre prolétariat conscient se fonde sur des raisons inverses de celles de nos partis bourgeois. Pour les classes possédantes polonaises, l'autonomie territoriale est avant tout un rêve permettant de jouir d'un instrument parfait de pouvoir de classe. À l'époque où s'intensifient les activités révolutionnaires du prolétariat, l'utilisation de slogans patriotiques usés jusqu'à la corde ne fait que masquer de façon maladroite et pataude les objectifs réels des grands propriétaires terriens, des industriels, des petits patrons, des ecclésiastiques et de toute la masse de ceux qui leur apportent une justification idéologique, leur permettant de mener la confrontation sans frein, « nationale », « bien de chez nous » avec l'ouvrier en lutte des villes et des campagnes. Nous allons montrer à la fin de cette étude comment la base des aspirations autonomistes de notre société bourgeoise se reflète dans les programmes et les tactiques des différentes couches et des différents partis. De toute façon et indépendamment du cynisme classique qui traduit en politique les intérêts des exploiteurs et se manifeste dans les publications de notre bourgeoisie, le contenu objectif de l'autonomie dans la situation actuelle de la société fait qu'elle n'est pas et qu'elle ne peut pas être autre chose qu'un instrument du pouvoir de classe. Ceci vaut également pour les formes constitutionnelles des États modernes, les institutions démocratiques, les formes républicaines de gouvernement qui ne sont en fait que des formes développées de pouvoir bourgeois, comme par exemple les fameux « droits de l'Homme et du citoyen », proclamés à l'aube du siècle précédent et qui, au cours de toute l'histoire sociale et politique du siècle écoulé, ont été réduits à leur seul contenu important : le droit d'exploiter et de dominer pour la bourgeoisie.

C'est ainsi que le slogan sublime dont s'est parée la première constitution moderne du continent européen : « Liberté, Égalité, Fraternité », s'est transformé pour le prolétariat - pour reprendre les mots de Marx – en une trinité horizontale : « infanterie, cavalerie et artillerie » . C'est ainsi que la revendication d'autonomie territoriale qui émerge de la phraséologie patriotique des partis bourgeois et des fumeuses rêveries nationalistes des « révolutionnaires », s'avère, lorsqu'on l'examine de près, n'être qu'une forme prosaïque de domination décatie de la noblesse et de la bourgeoisie « de chez nous » sur le prolétariat urbain, le paysan sans terre ou le petit propriétaire « national » . C'est ici que réside non pas le problème, le handicap, mais au contraire – justement la raison historique et la garantie objective de la réalisation de notre autonomie territoriale. Pour le peuple polonais, il est particulièrement difficile de se faire des illusions sur ce caractère de classe de l'autonomie, dans la mesure où il a, de l'autre côté de la frontière, l'exemple et l'expérience de l'autonomie économique galicienne « bien de chez nous » .

Mais si toutes les illusions liées au contenu réel de l'autonomie et toute l'idéalisation nationaliste doivent rester étrangères à notre prolétariat et à son avant-garde rendue consciente grâce à la froide analyse du socialisme scientifique, il doit simultanément se tenir à distance de la désillusion et de l'indifférence anarchistes à l'égard des formes bourgeoises de développement sous prétexte qu'elles sont bourgeoises, c'est-à-dire qu'elles ne sont que ce qu'elles peuvent être dans la société actuelle et non conformes à l'idée caressée par l'imagination pseudo-révolutionnaire de différents esprits politiques dilettante. Comprenant que la libération de la domination de classe n'est possible que grâce au développement le plus large et le plus libre qui soit ainsi que grâce à une lutte de classe quotidienne, acharnée, et tirant de ce développement tous les outils et toutes les perspectives de victoire, la social-démocratie est dans tous les pays le défenseur le plus énergique de toutes les libertés « bourgeoises » et des institutions démocratiques, non parce qu'elles élimineraient ipso facto ou même limiteraient considérablement l'exploitation économique ou le caractère de classe de l'État actuel mais parce que, accélérant la maturation et la progression des formes de cette exploitation et de cette division en classes, elles permettent la prise de conscience et l'organisation de la lutte du prolétariat et accélèrent sa victoire inévitable.

C'est ainsi que l'autonomie territoriale est souhaitable pour le prolétariat polonais, justement parce qu'elle constitue une forme avancée de la domination bourgeoise qui est aujourd'hui encore empêtrée dans des formes barbares, archaïques, déformant la conscience et entravant la lutte du prolétariat. La liberté culturelle et nationale qui servira à nos couches possédantes d'instrument efficace au service de leurs intérêts de classe, apportera en même temps au prolétariat tout un arsenal d'armes acérées pour sa contre-offensive de classe. La généralisation du développement économique, la revitalisation de la production industrielle et agricole, du commerce, des communications, la revitalisation intellectuelle et politique – tout ce à quoi tendront les institutions autonomes du pays dans un contexte général d'organisation des libertés de l'État – créera une atmosphère des plus favorable pour la maturation des travailleurs et leur unification en classe.

Tout comme les différentes formes constitutionnelles et républicaines constituent pour le prolétariat des instances plus ou moins susceptibles d'être utiles pour une lutte de classe offensive et visible, l'autonomie territoriale peut, à différents degrés, constituer un atout du même ordre, selon les différentes formes que prendront les institutions de gouvernement local. Tout comme les intérêts et les objectifs qui incitent nos partis bourgeois et notre prolétariat révolutionnaire à avancer la revendication de l'autonomie sont antagonistes, leurs objectifs et leurs exigences pour la réalisation détaillée de cette revendication sont nécessairement, par principe, contradictoires. Si nos couches possédantes s'efforcent d'adapter les institutions de l'autonomie aux besoins spécifiques de notre bourgeoisie réactionnaire, le prolétariat doit adopter comme ligne directrice la volonté de donner à l'autonomie un contenu permettant et présupposant la réunion démocratique et révolutionnaire de la Pologne avec les autres peuples de l'État russe. Si pour la noblesse et les industriels polonais, l'autonomie territoriale constitue un rêve et un terrain idéal pour cultiver et promouvoir les intérêts des cliques « patriotes » et leurs activités, le point de vue du prolétariat doit impérativement constituer un levier permettant un développement économique et social rationnel. Si pour la « tête de notre nation », la liberté d'une existence nationale et culturelle est perçue avant tout sous la forme d'un ascendant spirituel et moral sans entrave de l'intelligentsia petite-bourgeoise et du clergé autochtones sur les cerveaux de la classe des travailleurs, la social-démocratie doit, quant à elle, obtenir que les institutions de l'autonomie scolaire et culturelle s'adaptent le mieux possible aux objectifs de l'émancipation spirituelle et permettent de prémunir les larges masses du peuple des campagnes et des villes contre l'influence des « éducateurs » du peuple autochtones.

C'est dans ce cadre que l'autonomie constitue pour le parti de classe du prolétariat un élément intrinsèquement lié à la grande réforme révolutionnaire des conditions générales du fonctionnement de l'État, ainsi qu'un aspect partiel de l'adoption d'institutions démocratiques dans le cadre de la Russie tout entière. Le mot d'ordre de l'autonomie territoriale est inséparable dans le programme de la social-démocratie du projet de république pour l'ensemble de l'État. L'autonomie du Royaume de Pologne n'est, en effet, possible qu'en cas de victoire complète de la révolution et de renversement total de l'ordre absolutiste et c'est seulement dans la confluence de ces deux processus qu'elle pourrait devenir un instrument de progrès et de développement social.

Il faut en outre que les bases mêmes des institutions autonomes revêtent un caractère plus ou moins démocratique et progressiste. C'est pourquoi le parti du prolétariat doit non seulement exiger une Diète [Sejm] législative pour le pays, à laquelle l'administration locale soit intégralement soumise, mais il doit aussi exiger pour cette Diète des compétences illimitées dans tous les secteurs qui relèvent de sa gestion ainsi que des élections générales, égales, secrètes et directes à cette Diète. Il doit non seulement exiger que le pouvoir sur l'administration et la justice soit exercé exclusivement par les résidents du pays mais aussi que toute la population adulte du pays ait le droit d'élire les administrateurs et les juges. Il doit non seulement exiger une école nationale pour la population polonaise mais la création d'un véritable enseignement populaire assurant une instruction réelle à la masse la plus large des travailleurs.

C'est cette même fermeté du prolétariat qui doit inspirer les exigences de la social-démocratie concernant l'autonomie elle-même et son application en relation avec la législation centrale. Ici aussi, la social-démocratie (SDKPiL) réaffirme les principes généraux de son programme en récusant les idées fumeuses des nationalistes utopiques qui se croient obligés d'accaparer « le plus possible » au profit des institutions autonomes et qui revendiquent l'autonomie « la plus large possible », en opposant clairement sa ligne politique aux classes possédantes polonaises dont l'objectif est de soutenir délibérément les intérêts réactionnaires polonais et russes en séparant les compétences entre l'autonomie territoriale et les institutions centrales de l'État.

Par conséquent, le degré de compétences que le prolétariat polonais doit exiger pour notre pays ne doit pas être décidé sans critères précis ni être lié à la conjoncture politique. Les limites mises à l'autonomie doivent plutôt être fixées en fonction des conditions objectives du développement capitaliste de même nature que celles qui ont créé la base matérielle de l'autonomie du Royaume en général. Tout notre développement social et culturel, comme celui du mouvement révolutionnaire qui est seul en mesure de réaliser effectivement la liberté politique et l'autonomie de notre pays, se fonde sur le développement capitaliste qui lie le Royaume avec la Russie et qui trouve son expression dans la lutte de classe du prolétariat unifié, précisément en vertu de son développement en une seule classe, à l'échelle de l'État russe tout entier, sans distinction de nationalité. Par conséquent, ce sont les intérêts du développement capitaliste ainsi que ceux de l'unification et de la lutte de classe du prolétariat qui constituent la mesure objective naturelle permettant à la social-démocratie de justifier dans les domaines de la vie sociale et politique, le partage adéquat entre la législation devant être appliquée à l'ensemble de l'État russe et les compétences à réserver aux organes de l'autonomie territoriale. À partir de ces deux éléments, nous arrivons à la conclusion que devra relever avant tout de la législation centrale (que la population du Royaume doit pouvoir contribuer à élaborer à égalité avec tout le reste de la population grâce au suffrage universel et égal) l'ensemble des questions ayant trait au contenu et aux principes constitutionnels politiques mêmes de l'État. Avec la formation d'un régime républicain démocratique pour l'ensemble de l'État russe, au moyen d'une Assemblée constituante pan-russe, la social-démocratie exige par conséquent que la législation permettant d'appliquer et de développer dans le détail les principes inhérents à ce système politique, à savoir l'inviolabilité de la personne de chaque citoyen et l'égalité devant la loi ainsi que la liberté de réunion, d'association, de parole et de la presse, d'auto-administration communale et provinciale soient du ressort de la représentation commune à l'ensemble de l'État russe. Ensuite, si nous passons aux questions liées à la vie politique quotidienne et qui relèvent de la législation permanente promulguée par les parlements existant actuellement, la position de principe de la social-démocratie sur les questions économiques et politiques qui constituent les bases de l'économie capitaliste et de l'État de classe actuel doivent relever du domaine de la législation centrale. En font partie : la politique douanière et commerciale, les moyens de communication modernes (chemins de fer, postes, télégraphe), l'armée, le système fiscal, le droit civil et la justice et enfin, les principes généraux de l'éducation publique. Examinons en détail chacun de ces domaines.

2

L'élimination des barrières et des contrôles douaniers et commerciaux entre les différentes parties du territoire d'un même État, l'unification de tout le territoire de l'État en un même espace commercial constituent dans tous les pays une des principales conditions ainsi qu'un des principaux résultats du développement du capitalisme et de la puissance de l'État. Même le dualisme austro-hongrois, en dépit des rapports fédéralistes lâches entre les deux royaumes qui le constituent et en dépit de la forte opposition de la bourgeoisie industrielle hongroise, particulièrement Face à la concurrence de l'industrie textile de Bohème et de Moravie, n'est pas en mesure de briser la communauté douanière et commerciale et la législation commerciale des deux moitiés de la monarchie commune. De même, le programme autonomiste galicien le plus téméraire et le plus extrême, formulé lors de la fameuse résolution de la Diète régionale du 24 septembre 1868, n'a pas exigé l'autonomie douanière pour la Galicie [a]. Et lorsque dans les années 1880, la bourgeoisie galicienne émergente a commencé à affirma le besoin de créer une industrie galicienne locale et qu'a été posée la question de l'émancipation par rapport à la pression de l'industrie autrichienne, le promoteur le plus habile de ce mouvement a catégoriquement rétorqué : « À ceux qui prétendent que nous aurons une industrie locale quand nous aurons une barrière douanière, nous répondons fermement : nous n'aurons pas de barrière douanière galicienne [...] Depuis qu'en Autriche, les barrières douanières intérieures, les Zwischenzolllinien, sont tombées, elles le sont définitivement. Que l'on considère l'Autriche du point de vue d'un centraliste ou d'un autonomiste, il ne peut être question pour quiconque d'établir des barrières douanières entre les provinces. La fragmentation des Pays de la Couronne et des provinces autrichiennes en une union d'entités autonome sur le plan politique et commercial est irréalisable. L'idée que chaque province possède ses frontières douanières et ses tarifs douaniers autonomes ignore la raison d'être de la monarchie. La conséquence de cette idée serait que chaque province ne devrait pas seulement jouir de l’autonomie douanière par rapport à tous les autres pays autrichiens mais aussi par rapport à l'étranger. Sinon l'objectif de douanes provinciales autonomes n'aurait pas de sens. La conséquence de ces mesures serait que les traités commerciaux internationaux seraient transférés dans le domaine de compétence des autonomies territoriales. Et donc, tant que nous resterons sur des positions autrichiennes, nous n'aurons pas besoin d'examiner cette question » [1]. La bourgeoisie galicienne qui est « sur des positions autrichiennes », c'est-à-dire qui s'appuie sur l'appartenance étatique historique à l'Autriche, a donc renoncé d'emblée à l'autonomie douanière, considérée comme une utopie irréalisable.

Il en est de même pour notre pays en ce qui concerne le développement du Royaume du Congrès. Après le Congrès de Vienne de 1815, le Royaume de Pologne jouissait de l'autonomie douanière et était séparé de la Russie par une barrière commerciale alors qu'il constituait un seul territoire commercial avec les deux autres tronçons de l'ancienne République de Pologne. Mais cette situation, survivance archaïque de l'ancienne union et de l'indépendance étatique de la Pologne, a dû, au bout d'un certain temps, être modifiée en venu du développement capitaliste qui s'est amorcé dans les années 1820 dans le Royaume du Congrès. Dès que la manufacture a commencé en Pologne à bénéficier des marchés de Russie orientale, les industriels polonais ont constamment demandé la suppression complète des barrières douanières entre la Pologne et la Russie. Dès 1826, le ministre des finances du Royaume autonome, le prince Lubecki, a, dans une adresse personnelle au gouvernement russe, soutenu la demande de suppression de la frontière commerciale : « La Pologne appartient tout de même à la Russie et les deux pays forment une unité » . Les industriels russes, en revanche, et particulièrement ceux de Moscou, ont pour les mêmes raisons exigé l'augmentation des tarifs douaniers entre la Pologne et la Russie, en vertu de la concurrence de l'industrie polonaise qui menaçait leurs positions sur les marchés de l'Est et, par conséquent, ils ont demandé d'accroître encore la séparation commerciale avec le Royaume du Congrès autonome. Après la répression de l'insurrection polonaise de novembre [1830], le parti protectionniste russe dirigé par le ministre Kankrin qui incarnait à l'époque du tsar Nicolas I° la réaction économique et politique a donc obtenu provisoirement l'instauration de douanes prohibitives entre la Russie et la Pologne. Pour le gouvernement russe, c'était un acte conscient de vengeance politique : en raison de l'insurrection, le pays devait être « puni » économiquement, afin qu'il sente vraiment de quels avantages il avait été privé. La première réaction de Nicolas Ier à l'annonce de l'éclatement de l'insurrection fut d'ailleurs de déclarer au comte Jezierski [b] : « Même s'ils réussissaient à conquérir l'indépendance, quelle serait leur situation en l'absence de port maritime ? Que feraient-ils de leurs produits manufacturés qu'ils ne pourraient plus écouler en Russie ? » Après l'augmentation des tarifs douaniers russes, l'exportation et l'industrie textile du Royaume du Congrès ont donc connu une chute rapide. Mais la tendance du capitalisme au regroupement, favorisée consciemment par le tsarisme, a aussi joué un rôle. En 1851, la frontière douanière entre le Royaume du Congrès et la Russie a été définitivement supprimée et dès lors, grâce à la révolution économique qui s'est produite en Russie et en Pologne, avec la suppression du servage, la construction de chemins de fer, la création d'institutions de crédit industriel etc., a commencé la période de la grande industrie capitaliste qui a renforcé chaque jour la fusion économique entre le Royaume et la Russie, a transformé les deux pays en un seul mécanisme économique [2]. Aujourd'hui, revendiquer le retour à la fragmentation de l'espace douanier et commercial de la Russie en territoires provinciaux autonomes équivaudrait à revenir en arrière, à régresser de la grande production industrielle vers des formes de production pré-manufacturières qui ont été enterrées en même temps que l'autonomie douanière de la Pologne – cette idée revient à liquider le capitalisme polono-russe sans avoir recours à la méthode révolutionnaire tendant vers le progrès mais vers son contraire – un recul avec des méthodes réactionnaires vers des relations archaïques et dépassées depuis longtemps.

L'idée d'une autonomie douanière pour le Royaume ne peut découler actuellement que de tendances petites-bourgeoises et constituer le mot d'ordre d'un parti de la réaction petite-bourgeoise du type de celui des nationaux-démocrates. Car le caractère utopique de cette tendance est aujourd'hui si évident pour tout le monde qu'aucun parti bourgeois dans notre pays ne demande l'autonomie douanière et commerciale pour le Royaume. A fortiori, le parti du prolétariat conscient qui s'appuie dans tous les points de son programme non pas sur la stagnation ou le retour en arrière du capitalisme mais au contraire sur son développement accéléré et illimité ne peut bien sûr nullement promouvoir la séparation commerciale et douanière de la Pologne et de la Russie, car le mouvement de classe du prolétariat a pris chez nous son élan sur la base du développement de la grande industrie en Pologne qui a entraîné la suppression de la frontière douanière entre le Royaume de Pologne et l'Empire russe. La social-démocratie ne peut pas non plus exiger l'autonomie douanière et commerciale pour la Pologne car elle est favorable à la liberté du commerce. La suppression de toutes les barrières douanières est l'exigence internationale du prolétariat socialiste. L'autonomie douanière de la Pologne ne signifierait en pratique rien d'autre que la création sous une forme ou sous une autre d'une frontière douanière entre la Pologne et la Russie, car l'établissement d'un tarif douanier autonome pour la Pologne par rapport à l'étranger – l'Allemagne, l'Autriche, etc. – serait impossible sans qu'il y ait eu précédemment une séparation entre la Pologne et la Russie au moyen d'une barrière commerciale. L'exigence d'une autonomie douanière et commerciale pour la Pologne équivaudrait pour la social-démocratie polonaise non seulement à un retour au particularisme petit-bourgeois en sens inverse du grand État et du grand capitalisme mais aussi à renoncer à soutenir la liberté du commerce et à reconnaître le protectionnisme douanier.

Passons maintenant au deuxième point. Dans l'économie capitaliste, les moyens de communication modernes – les chemins de fer, les postes, le télégraphe – jouent un rôle de premier plan. La technique même de ces institutions les situe d'emblée dans le cadre de grandes entreprises qui doivent se développer parallèlement à l'essor du capitalisme et dans sa dépendance. Les chemins de fer, les postes et le télégraphe constituent un outil matériel d'échange moderne de marchandises et c'est pourquoi ils prennent une importance sans cesse accrue avec le développement de la production capitaliste, constituant ainsi, dans le cadre d'une interdépendance directe, à la fois la condition et le résultat du marché mondial. C'est pourquoi l'orientation et la gestion des chemins de fer, des postes et du télégraphe ne peuvent plus être fragmentées et s'opposent par principe à tout type de particularisme comme c'est le cas pour la production capitaliste. Les moyens de communication modernes forment au contraire les liens matériels et la base de l'existence du marché mondial et constituent l'exemple de secteurs qui ont le plus dépassé les champs clos de l'État bourgeois et ont acquis un caractère universel le plus poussé. L'économie ferroviaire et postale est déjà soumise à la réglementation et à la législation internationales. L'Union postale mondiale existe depuis 1874. Le développement et les relations de la grande industrie et du grand commerce sur toute la surface de l'État moderne exigent irrémédiablement une économie ferroviaire et postale unique, une gestion commune sur la base d'une législation centrale commune. C'est cette direction qu'emprunte concrètement le développement dans tous les principaux États : en France, aux États-Unis, en Autriche-Hongrie, en Allemagne. Dans ce dernier pays, après plusieurs luttes, c'est non seulement l'unité formelle qui domine mais, concrètement, l'unité quasi-complète des politiques tarifaires et des tarifs dans les chemins de fer. Si malgré cela sept administrations autonomes des chemins de fer existent encore formellement : en Prusse, en Bavière, en Saxe, au Wurtemberg, en Bade, en Oldenbourg et dans le Mecklembourg, ce n'est qu'un résidu des relations fédérales allemandes dépassées. Ces reliquats de relations fédéralistes se sont cependant révélés si réactionnaires et si nuisibles aux intérêts du développement qu'ils ont provoqué l'opposition simultanée des milieux de la grande industrie et du grand commerce du Sud, et de la social-démocratie allemande. Cette dernière a adopté lors de son congrès de Mayence en 1900 une résolution exigeant la prise de contrôle de tous les chemins de fer allemands par le Reich et la soumission de l'économie ferroviaire qui dépendait jusqu'alors exclusivement de l'administration, à l'influence décisive de la législation centrale. « La centralisation du mouvement des communications, a déclaré Bebel [c] lors de ce congrès, présentant le point de vue de la social-démocratie, est la conséquence inéluctable de la concentration de toute la politique économique de l'Allemagne, de l'existence d'une législation douanière et commerciale unique » . Peu après, on découvrit que les députés sociaux-démocrates soutenaient dans les Landtag [Diètes] du sud les mots d'ordre particularistes d'une économie ferroviaire unifiée des Länder méridionaux, contraire à l'unification de tous les chemins de fer; cette découverte a suscité l'opposition ferme de la base du parti. Il est révélateur que la social-démocratie allemande avance pour justifier sa politique strictement centralisatrice dans le domaine des communications la volonté de favoriser et d'améliorer le transport des passagers et des marchandises, mais aussi les intérêts et les points de vue du personnel des chemins de fer. Même s'il est plus que probable que dans l'administration centralisée des chemins de fer du Reich, comme dans toute la politique allemande, c'est le système prussien, le plus réactionnaire des systèmes allemands, qui aura la prépondérance, le parti du prolétariat allemand ne cherche pas à défendre les cheminots du Sud en préservant les compétences des gouvernements prétendument démocratiques du Sud, mais au contraire, il soutient ouvertement un système centralisé des chemins de fer et l'intègre dans le domaine d'influence de la classe ouvrière elle aussi centralisée en vertu de la législation centrale du Reich. C'est dans ce cadre que la pression du prolétariat accroît en effet son importance politique et ses chances d'efficacité et – ce qui est le plus important – ses capacités d'agitation afin de développer la conscience des différentes couches de travailleurs.

En Pologne, les chemins de fer et les institutions des postes et télégraphe modernes sont nés avec le développement de la grande industrie déjà ancrée dans le contexte de la communauté étatique avec la Russie et en symbiose avec elle. Ils sont même nés principalement après l'élimination de l'autonomie du pays qui était la manifestation partielle de la restauration intérieure de l'État après la catastrophe de Sébastopol. La première ligne de chemin de fer du pays - Varsovie-Vienne - a été réalisée par la Banque polonaise en 1845. Toutes celles qui ont suivi n'ont été construites qu'à partir des années 1860 : la ligne de Saint Pétersbourg en 1862, celle de Terespol en 1866, celle de la Vistule et d'Ivangorod-Dabrowa dans les années 1870. Les moyens de communication du Royaume n'étaient pas à l'origine des institutions locales, nationales, qui auraient été ensuite unifiées mécaniquement avec celles de Russie mais au contraire, elles sont nées en général à partir des institutions centrales de l'État. Les soustraire à la législation centrale reviendrait donc à interrompre artificiellement la communication entre le pays et l'ensemble de l'État, ce qui irait en l'encontre des intérêts et des besoins de la grande économie capitaliste de la Pologne elle-même. Ne serait-ce que de ce point de vue, la social-démocratie ne peut donc chercher à soustraire la politique ferroviaire et postale de la Pologne du domaine de compétences du parlement central car la question des moyens de communication en tant qu'outils matériels de la culture moderne est non seulement une question économique mais aussi spirituelle et les chemins de fer, les postes et le télégraphe en font incontestablement partie intégrante. Le parti du prolétariat soutient une position internationaliste et cherche à faire dépendre ces moyens d'une utilisation et d'une propriété universelles, donc d'une législation et d'une administration aussi universelles que possible; il leur faut donc à tout le moins être communs à l'ensemble d'un État. Pour illustrer comment les intérêts de la social-démocratie exigent la centralisation de la politique ferroviaire, prenons la question des tarifs de transport du blé. Cette question constitue en même temps un aspect intéressant de l'histoire du socialisme en Pologne car elle a donné lieu à un contresens dans les publications du social-nationalisme. Les « tarifs différenciés » ont constitué une des bases de la « théorie » du rétablissement de la Pologne qui serait prétendument justifié par la démarche matérialiste du socialisme. Ils étaient censés être la preuve principale de l'arriération économique de la Pologne du fait qu'elle était soumise au « gouvernement des conquérants » et ils donnèrent lieu à de nombreuses plaintes dans toute une foule d'articles. Ce type de « matérialisme » fut découvert par Stanislaw Grabski [d] qui, dès 1892, dans une brochure anonyme soutenant pour la première fois le programme pseudo-socialiste de rétablissement de la Pologne et intitulée « Éléments pour le programme des sociaux-démocrates polonais » (Zborowicz, Berlin), a lancé une fable sur les « tarifs différenciés » qui auraient permis au gouvernement russe de porter atteinte au développement industriel spécifique du pays. L'organe scientifique de la social-démocratie allemande, die Neue Zeit, a lui-même diffusé en 1894 cette légende du « théoricien » du social-patriotisme : le gouvernement russe, écrit-il, « a introduit ce qu'on appelle des "tarifs différenciés" qui font que les marchandises importées de Russie en Pologne acquittent un tarif ferroviaire moins élevé que les marchandises qui sont transportées de Pologne en Russie. Par cette méthode, une nouvelle barrière douanière a été introduite entre la Pologne et la Russie » [3].

Or il faut constater que ces « tarifs différenciés » sur lesquels M. Grabski et les autres social-patriotes ont versé tant de larmes pendant des années n'existent que dans leur imagination. Il n'y a jamais eu de tarifs différents sur une même distance sur des marchandises expédiées de Pologne en Russie et réciproquement. Les fameux « tarifs différenciés » réellement existants relèvent en réalité de tout autre chose. Les faits réels qu'ignore totalement le florilège de l'imagination patriotique dont les élucubrations ont été décrites ci-dessus sont les suivants : aussi longtemps que la politique tarifaire relevait en Russie de la décision de chaque compagnie ferroviaire, il y avait, comme dans tous les pays avant l'étatisation des chemins de fer et comme c'est encore le cas aujourd'hui en France et aux États-Unis d'Amérique, une grande diversité de bases et d'échelles tarifaires en vertu des perspectives de concurrence offertes aussi bien par la voie maritime que par les différentes lignes de chemin de fer entre elles. Sur les voies ferrées des régions frontalières de Pologne et des Pays baltes, il y avait notamment des tarifs particulièrement bas pour les marchandises étrangères pour faciliter le transit d'Allemagne vers la Russie, ce qui explique pourquoi le coût du transport en Pologne vers l'Empire était en partie moins cher que dans le sens inverse. Quand, en 1890, la politique tarifaire et ferroviaire a été soumise à la régulation étatique, le gouvernement russe a constaté que ces tarifs moins élevés pour les régions frontalières étaient une façon de lever la barrière douanière en faveur de l'étranger et en même temps, comme le souligne le compte-rendu officiel rédigé pour l'exposition universelle de Chicago de 1896, « un privilège injustifié pour l'industrie des régions frontalières par rapport aux régions industrielles centrales », en ce qui concerne l'importation des marchandises et des moyens de production de l'étranger. Les tarifs des communications avec l'étranger ont donc été adaptés aux tarifs existant à l'intérieur de l'État russe, puis globalement relevés en 1893 comme pour l'ensemble de l'État. Ainsi par exemple, le tarif du transport de marchandises textiles de Lodz à Moscou ou en sens inverse qui était de 60 kop. le poud [16,38 kg] passa en 1893 à 91 kop., de Lodz à Odessa et en sens inverse, il passa de 67 kop. à 84 kop. le poud en 1893, de Lodz à Saint Pétersbourg ou en sens inverse, il passa de 62 à 79 kop., de Moscou à Odessa ou en sens inverse de 86, il passa à 105 kop., etc. Ainsi, les « tarifs différenciés » qui auraient été spécialement instaurés comme dispositif d'une croisade de Moscou contre l'industrie polonaise se révèlent n'être qu'un pur fantasme, bien plus, ils témoignent – ce que les « théoriciens » du social-patriotisme ne pouvaient imaginer – d'une politique ferroviaire moderne telle que l'appliquent tous les pays sans exception : l'Allemagne, par exemple, sur toute une catégorie de marchandises qualifiée de « Stü[c]kgut » [petites marchandises], l'Autriche-Hongrie sur toutes les marchandises, la France également sur toutes les lignes ferroviaires, ainsi que la Belgique et pour une large part les États-Unis sur les communications intérieures. Les tarifs réduits différenciés ont pour raison d'être de diminuer les coûts de transport en fonction de l'augmentation de la distance pour des marchandises de fort volume, en particulier le blé, afin d'intensifier le mouvement commercial entre des parties éloignées de l'État et plus particulièrement de faciliter l'écoulement du blé des régions surtout agricoles vers les régions industrielles ou, ce qui n'est pas moins important, des régions produisant des qualités supérieures de blé vers des régions produisant des qualités inférieures (ce que appelle en allemand Veredelungsverkehr [transport d’anoblissement]). Ce type de tarif répond en général aux exigences formulées par des milieux ayant des intérêts réactionnaires, par exemple par les agrariens des régions les plus agricoles et donc les plus archaïques. En Allemagne, les « Staffeltarife » (les tarifs échelonnés) ont joué le rôle d'une compensation accordée par Caprivi [e] aux junkers de l'est de l'Elbe désavantagés par le traité de libre échange signé avec la Russie en 1894 qui a ouvert les frontières allemandes au blé russe. Malgré cela, les tarifs différenciés restent fondamentalement un phénomène progressiste pour deux raisons : premièrement parce qu'ils facilitent le mouvement commercial et donc le développement capitaliste, intérieur et international; deuxièmement parce qu'ils sont un moyen efficace pour faire baisser les prix du blé dans des régions où le blé consommé doit être importé de l'extérieur. C'est tout à fait le cas des tarifs différenciés en Russie, c'est-à-dire des tarifs sur le blé. Ce n'était donc pas une mesure destinée à nuire à la nation et, plus particulièrement encore, à l'industrie polonaises comme l'a prétendu l'imagination fertile des « matérialistes » social-patriotiques, mais c'était la conséquence de la pression des agrariens des gouvernements centraux et orientaux de l'Empire russe ainsi qu'une mesure de politique commerciale internationale. Ces tarifs jouaient en effet le rôle d'un moyen mécanique du même type que la presse hydraulique en acheminant les réserves de blé du centre et de l'est de l'État vers le sud, le nord-ouest et l'ouest, là où le blé local de qualité supérieure était exporté vers l'étranger, ce qui diminuait en même temps les prix locaux du blé. Lorsqu'en 1890, avec la modification générale, des tarifs de blé très différenciés ont été introduits, on a immédiatement assisté à une accumulation des réserves de blé et de farine, en particulier en provenance de la Volga, aussi bien dans les régions méridionales situées le long de la Mer Noire que sur la Baltique et dans le Royaume, ce qui a entraîné une forte baisse des prix. Les agrariens polonais et les représentants des intérêts liés à la production de farine du pays, touchés au plus profond de leurs sentiments « nationaux », ont alors fait tout un vacarme pour défendre toute la patrie opprimée par le prix bas du pain. Et quand ces clameurs de la noblesse polonaise sont parvenues jusqu'au trône du tsar où elles ont presque rencontré un écho favorable, en ce qu'en 1894 une baisse au moins partielle des tarifs différenciés était presque acquise, un groupe d'industriels et de commerçants du Royaume a immédiatement réagi et s'est adressé télégraphiquement à l'administration des chemins de fer de Saint Pétersbourg pour exiger avec force le maintien des tarifs différenciés, « pour que la population n'ait pas à supporter une augmentation du prix du pain », selon la formulation de l'argumentation humanitaire émanant du porte-monnaie des industriels. D'un autre côté, le Comité boursier de Varsovie envoya alors à l'administration des chemins de fer un mémoire concernant les tarifs de transport du blé libellé en ces termes : « La suppression de la forte différenciation des tarifs ne devrait pas rencontrer d'oppositions en raison des prétendus (!) intérêts des classes populaires inférieures de Pologne... L'appauvrissement de la population agraire de Pologne qui entraîne la dégradation matérielle de l'industrie, n'avantage en fait que la grande industrie qui, grâce au bas prix du blé et à des bas salaires, est la seule à profiter de la pauvreté générale... Dès lors, il ne fait aucun doute que pour les intérêts des propriétaires terriens des deux régions concernées par les marchés intérieurs, celle de Pologne et celle du nord de la Mer Noire, comme des propriétaires terriens de toutes les régions maritimes, il est important que les tarifs du blé soient organisés ainsi », etc. De même, lors des réunions concernant les tarifs du blé qui se sont tenues à Saint Pétersbourg en octobre 1896, les agrariens du Royaume de Pologne, de Livonie, de Vitebsk, d'Odessa et de la région de Moscou ont parlé d'une même voix contre les agrariens de la Volga soutenant les tarifs différenciés, tandis que les propriétaires terriens et les minoteries polonais ont pleinement soutenu le programme présenté par le président de l'association rurale moscovite, le prince [A. G.] Ščerbatov. La situation décrite ci-dessus qui constitue une exception caractéristique dans l'histoire des tarifs ferroviaires suffit à prouver que si les intérêts économiques du Royaume ne sont pas spécifiques au point de justifier l'autonomie ferroviaire, ils se répartissent au contraire contradictoirement selon les différentes sphères de la société bourgeoise en même temps qu'ils sont étroitement reliés à l'ensemble des relations économiques existant dans l'État russe [4].

Il est normal que la social-démocratie soit chez nous comme dans tous les pays, naturellement favorable aux tarifs différenciés, élément intéressant qui permet de constater les dégâts produits par le point de vue nationaliste dans les idées qui circulent au sein même des milieux socialistes. Par conséquent, les partisans du social-patriotisme ont été amenés à se faire sur ce point l'écho fidèle des plaintes formulées par les grands propriétaires fonciers polonais en réaction à la baisse des prix du blé, plaintes qui sont consignées dans le programme de la National-Démocratie [5].

La question des tarifs différenciés du blé est un exemple classique des liens entre la politique ferroviaire et les intérêts non seulement du commerce de l'État mais de tout le commerce international, ce qui, par conséquent, empêche qu'elle soit réglée du point de vue particulariste local. Cet exemple montre également que les intérêts de la social-démocratie qui sont toujours liés aux intérêts du développement de l'économie mondiale et aux intérêts de la masse des consommateurs, exigent que la politique ferroviaire, soumise aux décisions d'un organe législatif, soit régulée dans le cadre de la concurrence la plus large entre les intérêts des producteurs des différentes régions de l'État, c'est-à-dire du point de vue du centre où tous les intérêts locaux s'affrontent.

Conformément à ces observations fondamentales, les intérêts de classe directs du prolétariat s'opposent à tous les particularismes dans la politique ferroviaire et postale. Les moyens de communication modernes emploient toute une masse de prolétaires, tant industriels qu'administratifs. Le sort de ce prolétariat concerne la social-démocratie au même titre que toute catégorie d'exploités et défendre ses intérêts est d'autant plus une obligation du parti ouvrier que l'employeur est en l'occurrence l'État capitaliste lui-même – c'est-à-dire le plus dur et le plus puissant des employeurs. La social-démocratie est dans l'obligation de mener un combat spécifique dans tous les pays pour la défense du personnel ferroviaire et postal, elle doit mener une action séparée visant avant tout à lui assurer un droit fondamental pour améliorer son sort : le droit d'association. Cette mission concerne la social-démocratie en Pologne aussi bien qu'en Russie. Mais il est impossible d'obtenir des conditions supportables et le droit d'association pour le prolétariat des postes et des chemins de fer de Pologne si le prolétariat ne conquiert pas les mêmes droits en Russie. Le déroulement même de la révolution a montré que les lignes directrices spontanées de l'action des cheminots et des postiers dépendaient directement de la puissance que confère l'union solidaire de tous ceux qui luttent à l'échelle de l'État. La révolution a fait de tout le personnel ferroviaire et postal dans tout l'État russe une seule catégorie ayant des intérêts communs et des objectifs communs. Pour ses conditions matérielles et politiques, la grande catégorie des employés des moyens de communication publics dans son ensemble a intérêt à ce que sa situation dans le domaine législatif comme dans celui de l'administration dont elle dépend soit unifiée et centralisée afin de rendre possible sa lutte de classe unifiée et centralisée. Si les chemins de fer et les postes du Royaume étaient soustraits du domaine de compétences du parlement et du gouvernement centraux pour être transmis à la Diète et aux pouvoirs autonomes polonais, la pression de l'État central sur le personnel des chemins de fer et des postes polonais n'en serait pas diminuée pour autant, mais au contraire, la séparation artificielle d'avec la même catégorie du prolétariat russe à laquelle il est lié restreindrait considérablement la force de résistance du personnel des communications tant polonais que russe, entraînant une fragmentation des luttes et la détérioration de la situation des uns comme corollaire de la détérioration de celle des autres. Des décisions telles que celle de construire ou non des chemins de fer locaux dans le pays, de créer, de supprimer ou de déplacer des bureaux et des filiales postales et télégraphiques en Pologne sont évidemment fonction des besoins locaux et des conditions locales, et c'est pourquoi elles pourront avantageusement être prises par la Diète du pays et le gouvernement autonome. Mais les principes généraux de l'économie ferroviaire et postale, touchant la matière morte et humaine à la fois de ces moyens de communication, doivent être du ressort de la législation centrale.

Examinons maintenant les questions militaires. Le militarisme moderne qui est un des facteurs les plus influents de la vie sociale aussi bien pour la société bourgeoise que pour le prolétariat est, par essence, organisé sur la base du grand État. Il se caractérise fondamentalement par une centralisation intense de l'organisation et de l'administration de l'armée, trait fondamental du militarisme contemporain qui correspond au développement du grand capitalisme et qui en constitue le produit. Même dans les États où subsistent dans le système politique des séquelles plus ou moins importantes du fédéralisme, la centralisation militaire s'accomplit avec plus ou moins de rigueur. C'est par exemple le cas dans le Reich allemand, d'autant plus frappant et significatif en raison de l'union entre le militarisme allemand et le pouvoir monarchique. Même si l'Allemagne se compose de deux douzaines de monarchies, les affaires militaires sont regroupées aux mains du Reich, à ceci près que la Bavière, en vertu de ce qu'on appelle les « droits réservés » (Reservatrechte), possède ses propres uniformes, son propre ministère de la guerre et son propre appareil de justice militaire, mais ce ne sont en fait que des accessoires extérieurs du particularisme qui contribuent à flatter le monarchisme et l'esprit petit-bourgeois bavarois. En réalité, l'armée bavaroise n'est qu'une section du militarisme pan-allemand, soumise à la loi commune et au commandement commun. En période de guerre en effet, toutes les formations militaires allemandes forment une seule entité et, à l'exception de la Bavière, c'est le cas aussi en temps de paix lorsqu'elles restent sous la direction suprême de l'empereur allemand qui décide de la force, de la distribution, de l'organisation et de la mobilisation de ces forces, qui a droit de regard sur l'état des armées, qui nomme les généraux supérieurs et les commandants des forteresses. Les rois de Bavière, du Wurtemberg et de Saxe nomment les officiers de leurs contingents et ces trois royaumes disposent également d'administrations militaires distinctes, l'armée bavaroise constituant une formation distincte et intégrée aux armées du Reich sous le commandement du roi. Mais en cas de mobilisation, elle passe, elle aussi, sous le commandement de l'empereur. La Bavière a en outre l'obligation d'appliquer dans son armée toutes les règles d'organisation, de formation, d'exercice, d'armement et d'adopter les grades militaires de l'armée du Reich. Et ce qui est le plus important, c'est que le budget militaire ressortit du domaine de compétence du parlement pan-allemand. En Autriche-Hongrie, en dépit du fait que l'Autriche est une union politique de royaumes autonomes et de Pays de la Couronne jouissant en particulier d'une large autonomie, et que le rapport avec la Hongrie est strictement fédéral, l'armée est totalement centralisée et soumise à des règles encore plus uniformes qu'en Allemagne. En Pologne, l'autonomie dans les affaires militaires date de l'époque pré-capitaliste où la noblesse dominait dans les relations sociales. La suppression de l'armée polonaise dans la Pologne du Congrès à la suite de l'insurrection de novembre [1830] a été avant tout un acte de violence et une conséquence de la politique de conquête du tsarisme russe, un moyen d'empêcher les insurrections nationales. Mais la poursuite du développement économique fut, dans ce domaine comme dans les autres, une alliée de la politique tsariste. Le militarisme russe actuel qui, lors de la guerre avec le Japon, est entré en contradiction avec l'absolutisme, a démontré que la survie des gouvernements tsaristes était impossible, ce qui est le produit du développement bourgeois moderne qui a lié la Pologne et la Russie en une seule unité économique et politique et constitue l'une de ses manifestations. Aujourd'hui, le retour à une armée polonaise séparée serait une utopie petite-bourgeoise semblable à celle d'une séparation commerciale de la Pologne au moyen d'une frontière douanière entre la Pologne et la Russie.

La social-démocratie adopte sur la question du militarisme les revendications suivantes : supprimer les armées permanentes, armer le peuple dans son ensemble, soumettre la question de la guerre et de la paix à la représentation populaire. La milice, objectif minimal du programme social-démocrate, n'est pas dans son essence un idéal paysanparticulariste, à l'image des milices boers en Afrique du Sud ou même des milices suisses qui résultent de la situation tout à fait exceptionnelle • d e ce pays dont la neutralité poli-tique est garantie en Europe par les traités et par son rôle tout a fait subalterne dans la politique des puis-sances capitalistes. Selon le programme de la social-démocratie, la milice n'est pas un moyen visant à soustraire globalement un pays donné aux relations communes à l'ensemble de l'État, mais au contraire, elle est liée à la réforme même des relations interna-tionales, à l'objectif d'éliminer la politique de conquêtes, en un mot, c'est une réforme qui, dans ses principes mêmes, a pour objectif d'influer sur la poli-tique de l'ensemble de l'État. C'est pourquoi l'objectif programmatique de la social-démocratie consistant à armer tout le peuple ne peut se réaliser à une échelle réduite, dans le cadre d'une partie séparée du territoire de l'ensemble de l'État. Introduire par exemple le système de la milice dans la seule Pologne au moyen de l'autonomie alors qu'en Russie, le système de l'armée permanente serait maintenu, constitue une chimère en raison même des menaces permanentes qui pèseraient alors sur la paix et la sécurité intérieure du Royaume. Donc, si la social-démocratie polonaise revendiquait la création d'une autonomie militaire polonaise distincte de celle du reste de l'État russe, elle renoncerait par là-même au principe fondamental de la social-démocratie internationale concernant le militarisme, c'est-à-dire la suppression des armées permanentes et la création d'une milice. Mais comme toutes les demandes immédiates et minimales de la social-démocratie, celles qui visent à démocratiser l'armée et à éliminer les contradictions entre le « peuple en armes » et le peuple travailleur sont par nature fonction des relations centralisées dans tout l'État et ne peuvent être réalisées sur un territoire séparé. L'objectif transitoire qui consiste à diminuer à un an la période de service militaire serait impossible à réaliser dans la seule Pologne si dans le reste de l'État, le service continuait à durer trois ou quatre ans. La suppression des tribunaux militaires séparés constitue également une réforme liée à l'ensemble du système militaire et s'attaquant à la racine même de ce système au point qu'elle ne pourrait être réalisée autrement qu'à l'échelle de tout l'État. De même, en vertu de la position du prolétariat, le droit très important pour la population appelée au service militaire régulier à n'être sous les drapeaux que dans le voisinage immédiat de son lieu d'habitation ou dans son pays natal et à ne pas être transférée dans d'autres régions de l'État ne pourra entrer en vigueur que dans le cadre d'une législation centrale. C'est ainsi seulement que l'on pourra garantir aux Polonais comme aux Lituaniens, aux Arméniens ou aux Ruthènes, aux Sibériens comme aux Tatars, aux Russes de l'Oural comme aux Russes du Dniepr qu'ils ne serviront sous les drapeaux que dans leur région natale. Point n'est besoin de justifier que la question du choix de la guerre ou de la paix dépendant du pouvoir législatif soit réservée au parlement de l'ensemble de l'État et non du ressort d'une diète d'un pays particulier.

L'analyse des questions financières de l'État nous amène à des conclusions tout à fait analogues. Le système fiscal dans un État moderne est intrinsèquement lié à l'économie capitaliste générale et à l'ensemble du caractère de la politique bourgeoise. L'appareil du grand État moderne – le militarisme contemporain, l'administration bureaucratique, l'éducation publique de masse, les communications, les grands projets de culture industrielle et agricole tels que la construction de canaux, de tunnels, etc. – nécessite des ressources matérielles centralisées au niveau de tout l'État. Le système fiscal constitue un des piliers de l'existence du grand État et il doit être régi dans un État moderne au moyen d'une législation centrale uniforme. Une politique fiscale séparée pour la Pologne ne serait possible qu'avec la séparation militaire, ferroviaire, postale, douanière et commerciale, en un mot, c'est un objectif tout aussi utopique que de vouloir la séparer du développement capitaliste et de la grande industrie de l'État.

Le parti de classe du prolétariat a, par ailleurs, des raisons de principe pour s'opposer aux objectifs particularistes dans le secteur de la politique fiscale. La social-démocratie polonaise, comme la social-démocratie internationale, souhaite avant tout réformer fondamentalement tout le système fiscal des États modernes, en particulier supprimer tous les impôts indirects limitant la consommation et les remplacer par des impôts directs touchant de façon progressive les propriétés, les revenus et les héritages des classes possédantes. Une réforme d'une telle ampleur est tout aussi peu réalisable sur une partie plus ou moins restreinte de l'État, au moyen d'une législation autonome que l'introduction de la milice à la place de l'armée permanente. Le programme de la social-démocratie sur les questions de politique fiscale se situe donc par nature dans le cadre d'une réforme de l'ensemble de l'État, il est en effet lié à toute l'économie financière et militaire et, secondairement, à toute la politique internationale de l'État. Le système des armées permanentes, de la politique coloniale, le système universel des douanes et des impôts indirects se situent dans une interdépendance directe, historique et politique. Ces liens constituent le fondement de la politique moderne des puissances capitalistes. C'est pourquoi, dans l'esprit de la social-démocratie, la réforme du système fiscal n'est possible qu'en parallèle avec une réforme du militarisme, de la politique douanière et commerciale et de la politique extérieure. En un mot, la position et la lutte de classe du prolétariat dans le domaine des finances de l'État sont liées à l'influence du prolétariat sur l'ensemble de la politique du grand État, sur le centre même du pouvoir politique. La législation générale et fondamentale dans le domaine fiscal doit donc relever des compétences du parlement central, en vertu de la nature même du développement capitaliste et de la position fondamentale de la social-démocratie,

La situation actuelle du Royaume de Pologne sur le plan fiscal est en partie la conséquence de l'application des principes généraux de la politique fiscale tsariste, en partie la manifestation de la loi martiale appliquée à notre pays. Selon les décomptes les plus récents, la participation du Royaume aux impôts d'État se présente comme suit : la catégorie des impôts directs – fonciers, immobiliers, industriels et de coupon – représente pour l'ensemble de l'État russe en millions de roubles 130,9 en 1901; 133,1 en 1902; 135,2 en 1903; 134,9 en 1904; 126,9 en 1905. La cote-part du Royaume dans cette catégorie était pour les mêmes années : 19,4 soit 14,8%; 20.8 soit 15,9%; 21,1 soit 15,5%; 21,8 soit 16,1% et enfin 18,8 soit 14,7% de tous les revenus de l'État. Si on tient compte du fait que la population du Royaume représente environ 8% de la population de l'État russe la part dans les impôts directs. de l'ordre de 14-16%, est totalement disproportionnée. L'impôt foncier, beaucoup plus élevé dans le Royaume de Pologne que dans l'Empire russe explique en partie ce résultat; il a été introduit après la dernière insurrection nationale [1863] comme moyen de répression contre l'état de la noblesse, de même que l'impôt immobilier, appelation qui recouvre toutes sortes d'impôts du Royaume tout à fait différents de ceux de l'Empire. La politique foncière en Russie était toutefois grevée depuis la réforme agraire [1861] et jusqu'à récemment afin de financer ce qu'on appelle les paiements de rachats [f] destinés à faire fructifier et à amortir les coûts de la réforme. Cependant, même en tenant compte des paiements des rachats dans l'Empire, la part du Royaume aux impôts fonciers et immobiliers a représenté de 9 à 11% pour les années 1901-1905, les paiements des rachats ayant été par ailleurs finalement supprimés en Russie. Il en est de même pour les impôts sur les biens immobiliers urbains destinés au Trésor qui ont été relevés dans le Royaume en 1903 et qui représentent environ 25% de tous les revenus de l'État provenant de cette catégorie, étant ainsi nettement supérieurs à ceux qui ont cours dans l'Empire. En général, l'imposition directe dans le Royaume est un amalgame chaotique de méthodes archaïques et d'impôts supplémentaires. Dans la dernière année de l'autonomie du Royaume, en 1866, ces impôts s'élevaient à 6,5 millions de roubles; ils sont passés à 8,9 en 1880, 14,3 en 1894, 21,2 en 1904. En définitive, le taux d'imposition par tête s'élève à un peu plus de 90 kopecks dans l'Empire pour atteindre presque 2 roubles dans le Royaume. Pour l'ensemble de l'État russe, ce sont 6 à 7,5% de tous les revenus de l'État, pour le Royaume 12 à 14%.

D'où la colère et l'amertume de la « société » officielle du pays, dans les sphères agrariennes, parmi les propriétaires d'immeubles dont les journalistes se font l'écho fidèle, de même que les députés de la tendance national-démocrate à la Douma réaliste [g]. On souligne en particulier le fait que d'un côté, la mise en conformité des impôts directs du Royaume avec ceux de l'Empire diminuerait la contribution de notre pays dans cette catégorie d'environ 10 millions de roubles et que d'un autre côté, la somme globale des contributions du Royaume au budget de l'État avoisine les 150 millions de roubles par an au cours des dernières années, tandis que celle consacrée aux dépenses annuelles dans le Royaume (comprenant les dépenses militaires, celles pour l'administration de l'État et la dette publique) est de 140 millions, le « bénéfice net » du Trésor s'élevant ainsi à environ 10 millions de roubles. Ce calcul amène ces milieux sociaux à la conclusion mélancolique que c'est en fait la classe des propriétaires fonciers, des fabricants et des propriétaires de biens immobiliers qui est la véritable victime de l'exploitation du gouvernement conquérant, qu'elle souffre pour toute la patrie opprimée. C'est pourquoi l'objectif le plus urgent de ces partis est – « l'égalité fiscale avec l'Empire » – et leur objectif plus lointain, l'autonomie fiscale qui permettrait de diminuer efficacement la pression publique pesant sur les épaules de nos classes possédantes ainsi que – par voie de conséquence – de la transférer sur les épaules des classes laborieuses. M. Wl. Zukowski affirme par exemple catégoriquement : « Les impôts permanents (directs) doivent être abaissés au niveau de ceux de l'Empire et l'injustice actuelle ne peut plus être supportée » . Ailleurs il écrit : « D'une façon générale, les impôts directs doivent être conçus chez nous sur un mode différent de celui de l'Empire et ce n'est possible qu'avec l'autonomie fiscale » . Et pour finir : « Si le programme autonomiste avait des chances d'être réalisé, une telle situation serait supportable; mais si l'autonomie du Royaume est reportée à plus tard, l'égalité fiscale complète doit être considérée comme un des objectifs les plus importants de notre action politique » [6].

En réalité, la situation est tout à fait différente et la réforme fiscale doit être orientée dans une direction tout à fait opposée. En effet, si la hausse des impôts directs obtenue par le gouvernement russe dans le Royaume au cours des quarante dernières années semble « anormalement » exagérée aux yeux de nos classes possédantes, c'est tout de même l'impôt foncier et par foyer qui touche les exploitations paysannes et qui constitue pour elles un poids beaucoup plus lourd que les impôts exigés des grands propriétaires fonciers et des propriétaires de biens immobiliers et on se garde bien de signaler que la hausse des impôts indirects qui touchent les larges masses laborieuses s'est produite à un rythme incroyablement plus rapide. Le revenu des impôts fonciers, des impôts sur les biens immobiliers et industriels et sur les coupons qui s'élève en tout pour le Royaume à 21 millions de roubles, représente presque l'intégralité de la pression fiscale subie par nos classes possédantes, urbaines et rurales. Le fait est dénoncé comme constituant une oppression inadmissible pour la « société » alors que cette somme est ridiculement faible en regard des impôts indirects versés par la masse des consommateurs. Au cours du quinquennat 1901-1905, cette catégorie s'élevait dans le Royaume aux chiffres suivants : les taxes sur les alcools (à l'exception de la vodka), le tabac, le sucre, le pétrole, les allumettes comptaient pour 21 millions de roubles, le monopole sur la vodka rapportant 31 millions. Les droits de douane payés par les consommateurs locaux (après déduction des tarifs de transit) s'élevaient à 29 millions de roubles – soit en tout 81 millions de roubles – une contribution qui représente 300% de plus que les impôts directs. Ce « bénéfice net » du Trésor russe, représentant le surplus des revenus sur les dépenses dans le Royaume, surtout des « dépenses extraordinaires » pour le pays, servant à proprement parler à financer l'application de la loi martiale dans le Royaume, la défense des classes possédantes et l'oppression des classes laborieuses ne provient-il pas de cette source abondante – l'exploitation de la consommation indispensable des ouvriers urbains et des paysans ? Nos défenseurs « scientifiques », agrariens, propriétaires immobiliers et industriels feraient bien d'analyser cela.

En tout cas, le fait que le revenu des impôts indirects pesant sur la consommation des masses dans le Royaume, représente, monopole de la vodka exclus, 12% du revenu total de l'État russe dans cette catégorie, dépassant ainsi de plusieurs points le pourcentage de la population, n'est pas considéré par ces messieurs Zukowski et Cie comme une injustice criante, « qui ne peut plus être supportée » ; ils se contentent de l'observer avec une étonnante objectivité comme la conséquence naturelle de la culture supérieure de notre population qui entraînerait une consommation plus importante de ces catégories de produits. Pourquoi donc la culture supérieure du peuple et sa consommation plus élevée doivent-elles contribuer au paiement d'un tribut au Trésor du tsar ? Ce statisticien ne l'approfondit pas, considérant que l'on peut pressurer sans limites le paysan et l'ouvrier, comme un animal, en conformité avec les droits divins et humains.

Si malgré un taux d'imposition aussi bas de la propriété immobilière et de l'industrie, les impôts directs dans le Royaume sont, comparés à leur équivalent dans l'Empire, une « injustice » outrageante pour le Royaume, c'est qu'en Russie, le rapport entre le poids des impôts supporté par les classes possédantes et par la masse du peuple est encore plus outrageusement défavorable à cette dernière et tout à fait exceptionnel en regard de ce qui se passe dans les autres États modernes. Alors qu'il y a trente ans, les impôts directs rapportaient 28% des revenus de l'État et encore 10% au début des années 1890, le développement exorbitant et sans limite des impôts sur la consommation a abouti à la réduction de la part des impôts directs au niveau insensé de 6% de tous les revenus de l'État russe. En même temps, la hausse systématique des tarifs douaniers, des taxes et l'introduction du monopole étatique sur la vodka ont transféré tout le poids écrasant de l'appareil absolutiste sur les épaules des masses laborieuses. Aujourd'hui, le principal pilier de toute l'économie étatique et le poste le plus important dans le budget du tsar qui s'élève à 2 milliards de roubles provient du revenu du monopole sur la vodka qui représente 700 millions de roubles, tandis que les douanes, les taxes sur les boissons, le tabac, le sucre, le pétrole et les allumettes lui rapportent encore 450 millions de roubles supplémentaires. Face à cela, les impôts fonciers et immobiliers, une fois supprimé le paiement des rachats, rapportent à l'État à peine 50 millions de roubles ! Tel est le rapport cynique entre ce qui pèse sur les classes possédantes et ce que subit la masse laborieuse qui justifie l'idéal de « mise sur un pied d'égalité fiscale » auquel aspire la société possédante polonaise, dévoilant ainsi au grand jour l'orientation qu'elle souhaite donner à la politique fiscale dans le cadre de son programme d'autonomie du Trésor pour le Royaume. Bien évidemment, du point de vue du prolétariat et du progrès social, la « mise sur un pied d'égalité fiscale » du Royaume avec la Russie devrait faire l'objet d'une réforme allant dans une tout autre direction : non par l'extension au Royaume des privilèges fiscaux encore plus exorbitants dont bénéficient les états possédants mais par la suppression complète de ces privilèges, par la réduction des impôts sur la consommation avec la perspective de les supprimer complètement et par la refonte du système chaotique et archaïque des impôts directs faibles et inégalitaires. Il faut donc supprimer, comme cela s'est fait même en Prusse lors de la réforme des finances en 1893, les impôts fonciers réactionnaires sur l'immobilier et l'industrie pour les remplacer par trois impôts exclusifs et progressifs : sur les biens, les revenus et les héritages. Certes, une telle réforme ne pourra évidemment être menée à bien que dans le cadre d'un corps législatif central de l'État. En même temps, elle fournira la base naturelle d'un système financier autonome pour le Royaume qui pourra supporter les coûts des institutions et des fonctions attribuées aux pouvoirs autonomes sur la base d'impôts directs dont la collecte sera évidemment décidée par la Diète du pays.

L'instruction publique et son développement constituent dans la société actuelle un des principaux éléments de la politique d'État et un des principaux attributs du pouvoir de classe de la bourgeoisie. Par aillleurs, l'instruction publique est dans la société bourgeoise un des principaux domaines de la vie culturelle nationale. Les intérêts de la social-démocratie, en tant que représentante de la lutte de classe du prolétariat, exigent que cette question soit réglée de deux points de vue. Les institutions autonomes doivent en premier lieu garantir la liberté de la culture spirituelle de la nation et c'est pourquoi les écoles du pays, leur création comme leur équipement, la nomination des enseignants, la langue d'enseignement, la planification de l'éducation doivent dépendre de la législation de la Diète autonome et de la compétence des pouvoirs élus par le pays, ce sur quoi nous reviendrons plus en détail dans la partie qui suit. En même temps, l'intérêt vital de l'instruction elle-même et du développement intellectuel du pays nécessite que soit établi un lien entre les bases du système d'instruction du Royaume de Pologne et celui de l'État russe dans son ensemble. Certaines missions d'instruction, comme les institutions scientifiques supérieures spéciales, comme les représentations, les entreprises, les expéditions scientifiques dépassent les formes et les moyens dont disposerait le pays autonome. Ce ne peut être réalisé efficacement qu'avec de larges ressources matérielles et intellectuelles et qu'avec le soutien de l'organisation de l'État. Mais la communauté des principes d'enseignement, les contacts mutuels entre les établissements scientifiques supérieurs, le partage mutuel du travail de recherche scientifique entre les institutions, la possibilité donnée aux étudiants de bénéficier de différents établissements scientifiques exigent également que l'organisation de base de l'instruction soit règlementée à partir d'un centre législatif commun.

Les questions de nationalités vont dans le même sens. Les intérêts de l'égalité entre nationalités, la défense des intérêts culturels de ces nationalités auxquelles leurs conditions sociales ne permettent pas de jouir d'une base suffisante dans le cadre de l'autonomie du pays et enfin la défense équitable des intérêts des minorités nationales sur tout le territoire de l'État nécessitent que soient adoptés des principes généraux concernant les questions linguistiques et, en premier lieu, scolaires. Comme d'une part, les Polonais sont fortement concentrés en Lituanie et que d'autre part, d'importantes minorités juives, ruthènes, lituaniennes, allemandes résident dans le Royaume, il est impossible d'opérer une séparation complète entre les questions d'instruction publique du Royaume et celles de l'ensemble de l'État russe, sans compter un point primordial, à savoir que la lutte pour l'égalité nationale dans le champ de la culture intellectuelle fait par principe partie des tâches communes à toute la classe prolétarienne dans l'État.

Par ailleurs, l'intérêt de classe du prolétariat exige avant tout, selon l'esprit du programme de la social-démocratie, que l'instruction publique se fonde sur certains principes de base tels que : l'éducation obligatoire, universelle et gratuite, la jouissance de moyens nécessaires à l'instruction et des conditions de subsistance correctes pour les enfants pauvres, la possibilité pour les enfants les plus doués de parents pauvres d'accéder à l'éducation supérieure aux frais de la société, la libération complète de l'école de l'influence du clergé, une conception de l'instruction publique fondée sur la science laïque, la religion étant soustraite du plan des cours obligatoires de l'école. La réalisation de ces réformes relève de l'intérêt fondamental du prolétariat, indépendamment de sa nationalité, c'est le programme de la social-démocratie dans tous les pays; c'est en effet une étape dans le développement général de la démocratie internationale et dans la lutte du prolétariat pour le socialisme. Dans l'État russe, ce programme est identique et a la même importance pour le prolétariat polonais et pour le prolétariat lituanien, russe, letton, juif, arménien, tatar. Et ce n'est pas tout : c'est le programme et l'intérêt de tout le prolétariat en tant que classe unique, sans distinction de nationalité. Si en effet, le prolétariat russe avait par exemple des conditions d'instruction publique bien pires que le prolétariat polonais, en seraient affectés le développement intellectuel et culturel du peuple de Russie et la maturité politique de classe du prolétariat russe et donc la lutte de classe dans son ensemble, les relations générales dans l'État et, en fin de compte, la situation même du prolétariat polonais. De la même manière, l'état de l'instruction et du développement spirituel du peuple travailleur de Pologne influence le niveau général de la lutte du prolétariat et des relations politiques en Russie. De même que les conditions matérielles, économiques du prolétariat de chaque nationalité et de chaque région de l'État exercent une influence sur les conditions d'existence de la classe ouvrière de l'ensemble de l'État, les conditions spirituelles et culturelles de chaque catégorie d'ouvriers exercent une influence indirecte sur les intérêts de l'ensemble de la classe ouvrière de l'État. Par conséquent, la lutte pour réformer les bases mêmes de l'instruction publique dans l'esprit de la social-démocratie doit être menée par le prolétariat polonais en commun avec le prolétariat russe dans une action unifiée de classe et ce programme doit être réalisé au moyen d'une réforme de l'État russe dans son ensemble. C'est ainsi que l'élaboration des principes d'enseignement pour les écoles primaires, secondaires et supérieures doit être du domaine de la législation centrale ainsi que l'organisation des institutions et des entreprises scientifiques d'intérêt général.

C'est cette direction qu'emprunte le développement de l'instruction dans un pays exemplaire sur cette question, la Suisse. La réglementation de l'enseignement élémentaire obligatoire et généralisé fait déjà partie de la législation fédérale, malgré les différences et même les antagonismes qui existent entre les nationalités des quatre régions du pays. Mais dans la foulée, d'autres réformes progressistes de l'enseignement sont mises en place par les différentes communes, elles sont ensuite étatisées par la législation des différents cantons et l'étape suivante est leur introduction dans la législation fédérale. C'est ainsi que progresse la réforme importante de la formation complémentaire (Fortbildungsschulen). Dans quatre cantons suisses : Berne, Appenzell-ouest, Saint Gall, les Grisons, les communes disposent encore de pouvoirs de décision sur l'obligation des écoles complémentaires mais dans treize cantons : Vaud, Valais, Neuchâtel, Bâle-campagne, Argovie, Schaffhouse, Soleure, Thurgovie, Uri, Zoug, Fribourg. Tessin et Appenzell-est, ces écoles sont déjà obligatoires en vertu d'une législation cantonale. De même, la question majeure des moyens à accorder pour permettre aux enfants d'accéder à l'éducation supérieure populaire qui a d'abord été réglée dans certaines communes a ensuite fait l'objet d'une législation étatique dans les douze cantons suivants : Zurich, Glaris, Soleure, Bâle-ville, Bâle-campagne, Appenzell-ouest, Vaud, Neuchâtel, Genève, Zoug. Saint Gall et Thurgovie. Dans deux de ces cantons, ce sont encore les communes qui supportent le coût de cette réforme. dans cinq autres, elles le supportent en commun avec l'État et dans les cinq derniers, la charge en incombe uniquement au Trésor cantonal. Comme les autres cantons marchent sur les traces des premiers. fût-ce plus lentement, le règlement par la législation fédérale de la question des subsides pour bénéficier gratuitement de moyens permettant d'accéder à l’enseignement n'est qu’une question de temps.

Les compétences en matière d'enseignement élémentaire et secondaire (et en outre, toute la législation concernant les universités) ont été d'emblée confiées par la constitution autrichienne en vigueur au Conseil d'État de Vienne, c'est-à-dire qu elles relèvent de la législation de l'ensemble de l'État. Cette situation n’a pas empêché les pouvoirs autonomes de Galicie de développer l'enseignement public élémentaire et secondaire du pays, c'est ce que permet de constater clairement le fait que les résultats de l'activité du Conseil scolaire galicien sont un des principaux titres de gloire et d'appui à l'économie nobiliaire autonome invoqués pour sa défense. L'ouvrage traitant de la « Renaissance de la Galicie » à l'époque de l'autonomie dépeint ces résultats sous les couleurs suivantes : « Lorsqu'il a pris en charge l'enseignement en 1868, le Conseil scolaire du pays de Galicie avait en charge 81 écoles à quatre classes (avec quatre instituteurs), 1961 écoles dites « triviales » ayant en général un seul instituteur et 427 écoles paroissiales non réglementées et non institutionnalisées; en plus, il y avait sept écoles de filles à cinq ou six classes dépendant des ordres religieux, c'est-à-dire en tout 2 476 écoles élémentaires comptant ensemble un peu moins de 3 000 classes ou sections et autant d'instituteurs. Après trente-cinq ans d'une activité persévérante du Conseil scolaire, la Galicie comptait au début de l'année scolaire 1903 le nombre suivant d'écoles élémentaires :

Écoles publiques Écoles privées Total
à une classe 2 326 96 2422
à deux classes 1 398 25 1423
à trois classes 46 17 63
à quatre classes 312 53 365
à cinq classes 100 3 103
à six classes 70 6 76
départementales (7 à 10 classes) 70 34 104
Total 4 322 234 4 556

Le nombre d'écoles a donc presque doublé et le nombre de classes ou de sections ayant leur propre instituteur a augmenté de 9 907 dans les écoles publiques et de 700 dans les écoles privées, soit ensemble de 10 600, il a donc triplé. Le nombre d'instituteurs enseignant dans les écoles élémentaires était en 1875 (année pour laquelle nous disposons d'informations exactes) de 3 266 et pour 1903, il était dans les écoles publiques de 10 082, sans compter les enseignants de religion. Le nombre d'enfants fréquentant en 1871 les écoles élémentaires était de 156 015 et en 1903/1904, il était de 765 583 pour les écoles publiques et de 27 535 pour les écoles privées, de 7 285 élèves éduqués à la maison, en plus pour la formation complémentaire (cours du soir), il s'élevait à 148 365, soit 948 588 en tout. Le nombre d'enfants fréquentant les cours de l'école élémentaire a donc été multiplié par six.

Les dépenses pour les écoles élémentaires sur fonds locaux, de district et de tout le pays s'élevaient en 1874 à 424 271 zlotys autrichiens, c'est-à-dire à 848 542 couronnes et en 1903, les mêmes fonds participaient à hauteur de 15 722 664, ayant été multipliés par 18.

Sur le plan de la langue d'enseignement, il y avait en 1903 :

Écoles publiques Écoles privées Total
Polonaises 2209 131 2340
Ruthènes 2086 4 2090
Allemandes 27 99 126

Quand en 1868, le Conseil scolaire a pris le contrôle des écoles secondaires, il a hérité de 12 gymnases [lycées] supérieurs à huit classes et de 7 petits gymnases à 4 classes. Au début de l'année scolaire 1904, il y avait 37 gymnases publics supérieurs et un privé. Le nombre d'élèves dans les gymnases était en 1868 de 7 258, en 1904 de 25 286. Dans ces écoles enseignent 928 directeurs et professeurs. Les coûts normaux de l'entretien de ces gymnases publics par le Trésor public étaient en 1869 de 500 000 couronnes et en 1905, on a prévu de dépenser 4 004 395 couronnes. Sur le plan linguistique, c'est l'allemand qui domine dans deux gymnases, le ruthène dans quatre et le polonais dans les 31 autres. Au cours des dernières années ont en outre été créés cinq gymnases pour filles où 536 élèves suivent les cours. En 1868, il y avait un collège (« école réale » [h]) mathématique à six classes et un petit collège mathématique à trois classes. Au début de 1904, il y avait 11 collèges mathématiques supérieurs à sept classes. Le nombre d'élèves dans ces collèges était de 647 en 1868 et de 3 687 en 1904. Dans ces écoles enseignent 172 directeurs et professeurs. Les coûts normaux d'entretien de ces collèges à la charge du Trésor public étaient en 1868 de 50 000 couronnes et en 1905 de 874 200 couronnes. Tous ces établissements utilisent le polonais » [7].

L'exemple qui vient d'être cité est pour nous particulièrement instructif car il décrit une situation proche de la nôtre et c'est pourquoi nous nous sommes attardée sur lui; il prouve en effet sans conteste que la réglementation par l'État central des principes de l'enseignement – même dans un État aussi réactionnaire que l'Autriche et surtout aussi mélangé dans sa composition nationale – n'entrave pas le développement de l'instruction publique dans le pays. Si les résultats dont se targuent les piliers de la société nobiliaire de Galicie sont en fait loin de ce qui serait et est souhaitable, la responsabilité n'en incombe évidemment pas au Conseil d'État de Vienne, mais à nos propres grands dignitaires qui dirigent les institutions autonomes. Dans le domaine de renseignement public, l'action progressiste du prolétariat unifié a en tout cas acquis un poids plus considérable dans les organes législatifs de l'ensemble de l'État autrichien que si elle avait emprunté la porte étroite de la Diète du Pays galicien.

Un dernier point concernant les questions vitales pour l'État de classe reste encore à examiner : le droit civil et pénal. Le système légal dominant n'est dans chaque société que le condensé sous forme d’obligations de principes et d'intérêts lit à la forme de propriété dominante. Dès le XVIII° siècle, Linguet, critique génial du libéralisme « bourgeois » a résumé en deux mots ce qu'il en était réellement du célèbre « Esprit des Lois » de Montesquieu : « L'esprit des lois n'est rien d'autre que la propriété » . Dans la société bourgeoise actuelle, le système des lois civiles et pénales est la formulation des principes légaux de la propriété capitaliste et de la domination de classe de la bourse fondée sur elle. D'où la tendance centralisatrice du développement capitaliste qui s'est manifestée très tôt dans l'unification des systèmes légaux obligatoires des États modernes. Si dans l'économie naturelle, sous la domination de la forme de propriété féodale, la diversité des relations légales à l'intérieur d'un seul et même État était encore plus grande que la fragmentation politique du territoire, à l'époque bourgeoise au contraire, la centralisation des systèmes légaux obligatoires est réalisée beaucoup plus tôt et plus énergiquement que la centralisation politique. En France, par exemple, avant la Grande Révolution, le droit était différent. Le territoire français était sur ce plan partagé en gros entre ce qu'on appelait le pays du droit écrit, d'origine romaine, et le pays du droit coutumier, d'origine médiévale franque-germanique. Seuls les décrets royaux avaient une force équivalente dans toutes les provinces de l'État jusqu'à ce que l'absolutisme, grâce à sa centralisation administrative, débouche, comme dans les autres États occidentaux, sur l'économie bourgeoise. La Grande Révolution, avec la fermeté qui lui fut propre a, pour la première fois, rompu dans le domaine du droit avec cet aspect moyenâgeux. Déjà la Constitution de 1791 a imposé l'élaboration d'un code de droits unifiés obligatoire pour toute la France. Cette décision n'a été appliquée que sous le Consulat de Napoléon à cause des vicissitudes de l'ère jacobine puis de la contre-révolution inaugurée par le Directoire.

Le Code Napoléon qui est une des œuvres de la nouvelle France bourgeoise qui ont fait date pour des siècles n'est, comme les autres œuvres de Napoléon, qu'un héritage perverti de la Grande Révolution. Le Code Napoléon a été introduit, comme on sait, dans de nombreux pays hors de France à la suite de sa politique de conquêtes. En Allemagne, il a été obligatoire de 1809 à 1901 dans les provinces rhénanes de la Prusse, dans la Hesse rhénane, dans le Palatinat rhénan, en Alsace et en Lorraine ainsi qu'en Bade. Sur le reste du territoire allemand, chaque État ou mini-État avait son propre système légal mais ces douzaines de codes civils et pénaux n'ont commencé à céder du terrain qu'avec l'unification politique de l'Allemagne. Dès lors, la question de la centralisation juridique de l'Allemagne a été tellement accélérée que si le Reich conserve aujourd'hui des restes de relations fédérales sur le plan politique et maintient la fragmentation territoriale, sur le plan des lois civiles obligatoires, il ne forme qu'un seul territoire depuis qu'a été introduit, le 1er janvier 1900, le code civil universel adopté par le parlement allemand en 1896. De même en Suisse, la diversité des lois civiles des différents cantons recule devant le droit fédéral obligatoire.

Chez nous, c'est le contraire, les différences et les spécificités dans le droit et la justice polonais par rapport à la Russie ont été conservées bien davantage que dans n'importe quel autre secteur de la vie sociale. Ces différences et spécificités dépendent cependant de relations qui sont par nature changeantes. Si, par exemple, le Royaume du Congrès applique le Code Napoléon depuis l'époque du Grand Duché de Varsovie alors que la Russie a son propre code issu d'un système séculaire de rapiéçages légaux sur son « propre » territoire et élaboré en grande partie sous Nicolas 1er, ce n'est que le résultat du retard de la Russie, directement fonction de l'existence d'un pouvoir absolutiste. D'un côté, les formes archaïques de la vie industrielle et commerciale ont été conservées dans le district de Moscou et dans d'autres districts sous l'aile protectrice du tsarisme qui perdure, mais d'un autre côté, il y a tout un système de survivances dans les relations agraires et de nombreux archaïsmes dans les relations civiles qui ont été maintenus pendant des siècles par l'absolutisme et qui sont autant d'obstacles au développement et à la mobilité de la propriété bourgeoise moderne.

Dans la Russie rénovée, une des premières réformes à accomplir sera, par la nature des choses, de supprimer toute cette construction hétéroclite et dépassée du système légal ainsi que d'adopter une législation moderne, indispensable au développement sans entraves des relations bourgeoises. Par ailleurs, le caractère beaucoup plus réactionnaire qu'en Russie de l'organisation de la justice dans notre pays n'est dû qu'à la conjoncture d'une époque où le Royaume du Congrès a été puni et réprimé et a été ainsi en partie exclu des « bénéfices » de la réforme libérale de la justice introduite en 1864, par exemple celle des institutions d'auto-administration rurale [zemstvos]. L'état d'exception qui caractérise le fonctionnement de l'appareil de la justice en Pologne depuis les insurrections nationales est donc aussi lié aux gouvernements absolutistes et avec eux, il est appelé à disparaître. Rénover le système juridique et les tribunaux en Russie et en Pologne est un besoin commun pour favoriser le développement social et la réglementation unifiée des rapports juridiques dans l'ensemble de l'État au moyen d'une législation que doit adopter le parlement central. Cette nécessité émane des besoins mêmes du développement capitaliste commun et des liens économiques et sociaux créés par lui, ils ne faibliront pas avec le renversement de l'absolutisme mais au contraire, ils auront sans doute tendance à s'intensifier avec le développement bourgeois libéré de ses entraves.

La position de la social-démocratie qui défend les intérêts de la classe ouvrière ainsi que le progrès social en général exige pour sa part que la législation et les procédures juridiques soient unifiées dans l'État russe, comme en Allemagne, en Autriche et en Suisse – dans tous les États modernes. Limiter autant que faire se peut le caractère de classe bourgeois de la législation et de la justice, défendre le progrès dans l'esprit de l'idéal social et moral du socialisme signifie défendre les droits des non-possédants par rapport aux possédants, des femmes par rapport aux hommes, des mineurs par rapport aux parents et aux tuteurs, des enfants dits illégitimes par rapport aux pères et à la société, des femmes déchues, libérer les relations civiles de la tutelle de l'Église, faciliter les divorces etc., toutes mesures qui sont indispensables aussi bien du point de vue du prolétariat polonais que russe, juif ou arménien. Les objectifs du parti ouvrier en matière de législation et de justice pénale ne sont pas de moindre envergure. L'avocat Hugo Heinemann, expert en criminalistique dans les rangs de la social-démocratie allemande, écrit dans sa récente étude critique du projet gouvernemental de nouvelle procédure pénale pour le Reich : « La classe ouvrière a tout à fait intérêt à ce que soit adoptée une procédure pénale aussi progressiste que possible car la lutte de classe a renforcé dans des proportions inédites les tentatives pour étouffer le mouvement politique et professionnel du prolétariat, y compris en faisant appel au système pénal. C'est là une manifestation prévisible de l'État de classe qui, dans la lutte de classe pour le pouvoir dans l'État que mènent les exploités contre les exploiteurs, utilise le système pénal pour maintenir la domination de classe de la bourgeoisie » . Cette même tendance se manifestera sans aucun doute en Russie et plus particulièrement dans notre pays après l'abolition de l'absolutisme; en témoigne l'acharnement et l'infamie de notre bourgeoisie qui utilise déjà les outils de l'appareil de « justice » absolutiste dans son combat contre le prolétariat révolutionnaire, en ce qu'elle soutient activement et passivement le système des tribunaux militaires et « administratifs » dirigé depuis des décennies contre les socialistes. Par ailleurs, même les institutions démocratiques-libérales de « l'État de droit » et même les formes républicaines ne constituent pas en l'occurrence une garantie pour le prolétariat dès lors que les antagonismes de classes s'exacerbent; c'est ce que prouvent les multiples expériences de campagnes juridiques contre les associations ouvrières et les socialistes en Angleterre, en France et aux États-Unis. C'est pourquoi la procédure juridique doit être démocratisée et humanisée et, par conséquent, les tribunaux doivent être complètement indépendants de l'administration, les juges doivent être élus, les enquêtes et les enquêtes préliminaires doivent jouir d'une publicité complète, les droits des accusés doivent être défendus, la défense doit être mise sur pied d'égalité avec l'accusation et les enquêteurs, les droits et l'indépendance des témoins doivent être garantis, ceux qui ont été injustement maintenus en prison durant l'enquête ou les innocents qui ont été condamnés doivent bénéficier d'une compensation, tout tribunal d'exception, comme par exemple les tribunaux militaires, doit être supprimé, mais en revanche des tribunaux spéciaux pour les mineurs doivent être créés et enfin, le système pénal lui-même doit être réformé dans l'esprit du progrès et de l'humanitarisme et, finalement, la peine de mort doit être complètement abolie, les peines conditionnelles et les libérations conditionnelles qui ont donné tant d'excellents résultats en Suisse doivent être introduites - tel est l'intérêt unique et commun du prolétariat conscient dans l'ensemble de l'État. Toutes ces réformes ne sont pas en soi des affaires locales ou nationales mais des questions sociales liées au fonctionnement de tout l'appareil d'État, du système politique général de l'État. Si, dans le Royaume de Pologne, les tribunaux et toute l'administration devaient revêtir un caractère régional et national, la meilleure garantie serait alors l'objectif suprême du programme de la social-démocratie dans ce domaine : l'élection des juges par toute la population adulte du pays - le tribunal suprême pour l'ensemble de l'État russe devrait en revanche, en vertu de l'inévitable communauté des intérêts légaux, examiner les questions qui lui seraient soumises par les citoyens du Royaume par l'intermédiaire de leurs représentants. Les principes de l'organisation et de la procédure juridique ou du droit civil et pénal devraient également dépendre des compétences du parlement de l'ensemble de l'État russe et faire l'objet d'une action de classe commune du prolétariat de l'ensemble de l'État. Hormis ces domaines liés au développement général du capitalisme, entrent aussi en ligne de compte ceux qui portent sur la législation touchant directement aux intérêts de classe du prolétariat dans sa totalité : l'ensemble de la législation de protection du travail et la législation du droit d'association, de liberté syndicale et de liberté de la presse. Ces questions seront examinées au chapitre suivant.

3

La législation de protection des ouvriers se développe sur la base de l'économie capitaliste en tant que besoin indispensable, non seulement pour le prolétariat lui-même mais aussi pour les intérêts de l'autodéfense de la société en général. Elle constitue une garantie indispensable contre la déformation corporelle et spirituelle des masses laborieuses face à l'influence destructrice de l'économie prédatrice du capitalisme et un levier matériel et spirituel indispensable pour la régénération du prolétariat, afin de le rendre apte à mener la lutte de classe. La législation du travail est également un phénomène international dans son essence et par son origine comme le sont le capitalisme et son économie prédatrice ou la lutte de classe du prolétariat. Et ce n'est pas tout. Les lois du marché universel et la concurrence internationale du capitalisme, les liens mutuels et l'interdépendance de la production capitaliste des différents pays fait que les points fondamentaux de la législation du travail, comme par exemple l'introduction de la journée de travail de 8 heures, ne peuvent être réalisés qu'au niveau international. Par ailleurs, ce caractère international du capitalisme a entraîné un phénomène typique de la société moderne, une large émigration internationale du prolétariat qui s'accroît sans cesse à mesure qu'augmentent la prolétarisation et l'incertitude des conditions de vie des ouvriers. Cette émigration et la concurrence internationale au sein du prolétariat qui en est la conséquence rendent indispensable, dans l'intérêt du maintien et de la généralisation du niveau de vie le plus élevé, l'uniformisation, autant que faire se peut et progressivement, de la législation du travail dans tous les pays capitalistes afin que, par exemple, l'afflux d'ouvriers venant d'un pays où la journée de travail n'est pas limitée et où fait défaut toute sécurité garantie par l'État ne contribue pas à aggraver les conditions de travail dans un pays où les ouvriers ont réussi à conquérir, grâce aux conflits du travail, la journée de travail de 9 heures et une garantie légale en cas de maladie, d'accident, etc. Enfin un niveau de vie dans la mesure du possible identique et élevé pour le prolétariat de tous les pays, garanti par une législation internationale du travail est indispensable, compte tenu des objectifs finaux de la lutte prolétarienne : la réalisation du socialisme qui n'est possible qu'à l'échelle internationale. Pour toutes ces raisons, la législation du travail ouvrier a fait, dès l'aube du mouvement ouvrier, l'objet de débats et de décisions internationaux. Dès 1866, le Congrès de l'Internationale à Genève avait déclaré que la journée de travail de 8 heures était l'objectif du prolétariat dans tous les pays. En outre, depuis 1889, l'action socialiste dans le domaine de la législation ouvrière se fonde dans tous les pays sur un seul programme commun élaboré au Congrès international de Paris.

La législation ouvrière du travail ne peut donc qu'être unique et commune au sein d'un même État. Dans les États à structure plus ou moins fédérale comme l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, la législation ouvrière est l'un de ces secteurs de la vie politique qui relèvent inconditionnellement des compétences des pouvoirs fédéraux, centraux, même si le caractère social et le degré de développement industriel de chaque territoire diffèrent considérablement. En effet, la législation ouvrière est justement une manifestation fondamentale du développement capitaliste et des fonctions sociales de l'État moderne, fonctions qui assurent la cohésion appropriée de tous les États modernes contre ce qui subsiste de fédéralisme de l'époque pré-capitaliste. En Suisse, la législation ouvrière du travail relevait des compétences des cantons jusqu'en 1874. La nouvelle Constitution fédérale adoptée alors a transféré, entre autres, les questions sociales les plus importantes et la législation sur les usines vers le domaine fédéral de compétences. En outre, les cantons ont la possibilité d'introduire dans leurs législations propres des lois industrielles qui dépassent le code général du travail de la confédération, comblent ses manques ou vont au delà de ses principes. C'est ainsi que, par exemple, toute une série de cantons ont voté dernièrement chez eux en faveur de la création de tribunaux d'arbitrage du travail : le canton de Vaud en 1888, Bâle en 1889, Lucerne en 1892, Soleure en 1893, Berne en 1894, Bâle-campagne en 1895, Zurich en 1895, Genève en 1897, Fribourg en 1899, Neuchâtel en 1889, Saint Gall en 1904, Appenzell-ouest, la Thurgovie et l'Argovie en 1908. De même, des lois du travail spéciales pour les ouvrières ont été adoptées à Bâle en 1888, à Saint Gall en 1893, à Zurich en 1894, à Lucerne en 1895, à Soleure en 1896, à Neuchâtel en 1901, en Argovie en 1903, dans le canton de Vaud en 1904, dans le Tessin en 1904, à Berne et à Appenzell-ouest en 1908. L'assurance vieillesse et invalidité a été introduite sous une forme ou sous une autre en 1904 dans le canton de Glaris, en 1907 dans ceux de Berne, Saint Gall et Appenzell-ouest, en 1908 à Zurich, Soleure, en Argovie et à Genève. Enfin, des lois spéciales sur le repos du dimanche ont été adoptées dans les cantons de Saint Gall en 1904, de Genève en 1905, de Berne en 1906, de Zurich en 1907; à Bâle, en Argovie, à Soleure, à Schaffhouse et à Appenzell, des lois analogues sont en préparation. Les détails ci-dessus montrent à l'évidence comment l'exemple d'un canton particulier exerce son influence sur les autres, si bien que chaque progrès dans le développement de la législation de protection du travail s'étend dans un bref laps de temps à un territoire déterminant du point de vue du développement économique et politique de la Suisse, préfigurant ainsi l'adoption de réformes rendues obligatoires par la législation fédérale, étendues à l'ensemble du territoire et conformes à l'orientation caractéristique du droit suisse.

En Autriche, la législation du travail relève depuis le début, en vertu de la Constitution, des compétences de la législation centrale.

En Allemagne, la protection légale des ouvriers a été, au début, du ressort exclusif des États et micro-États particuliers. La Prusse, la Saxe, la Bavière et d'autres ont effectué en ce domaine diverses tentatives (en général imprégnées d'un esprit moyen-âgeux et corporatiste complètement dépassé). Après la création de l'Union d'Allemagne du Nord, la législation prussienne a été étendue à tout le territoire de l'Union, puis au delà, après la création du Reich : en 1871, elle fut introduite en Hesse, en 1872 en Bade et au Wurtemberg, en 1873 en Bavière, en 1889 en Alsace-Lorraine. Depuis la création du Reich, la législation du travail relève des compétences du parlement central et du gouvernement fédéral (Bundesrat). Seules ont été maintenues dans le domaine de compétence des diètes [Landtag] et des gouvernements particuliers la législation concernant les ouvriers agricoles, les lois du « compagnonnage », résidus de l'époque du servage [i], affectés en tant que tels à la gestion des agrariens et enfin, la législation concernant les mineurs. Ces domaines sont tous trois des manifestations d'un archaïsme extrême défavorable à la classe laborieuse et dans les trois cas, la social-démocratie allemande exige que ces questions soient transférées de la compétence des Diètes à celles du parlement du Reich [Reichstag].

Les États-Unis d'Amérique du Nord sont les seuls à maintenir jusqu'à présent la législation du travail dans la compétence des différents États, conformément à la fragmentation de la lutte prolétarienne, à la situation générale chaotique et à la faiblesse de l'action de la classe ouvrière tant sur le plan politique que professionnel.

Ces liens sont encore plus forts entre notre pays et la Russie. En raison de l'union étroite entre l'industrie de Pologne et de Russie, en raison de la communauté du marché où les capitalistes polonais et russes se font concurrence, en raison du fait que les uns et les autres dépendent des mêmes conditions découlant de la politique générale de l'État, la normalisation légale des conditions de base du travail et de l'emploi ne peut se faire exclusivement dans notre pays, sans relation avec ce qui se fera en Russie. Par exemple, la conquête de la journée de travail de huit ou neuf heures dans le Royaume, la journée de travail étant maintenue à onze ou dix heures en Russie, susciterait de la part des industriels polonais une résistance due à la modification des règles de la concurrence et vice-versa. On a souvent invoqué chez les social-patriotes la fameuse proposition faite en 1893 au gouvernement par les industriels de Lodz d'introduire la journée de travail légale de onze heures dans l'industrie, proposition qui a buté sur la résistance des industriels de Moscou. Rappeler ce fait devait servir à prouver que les relations sont plus développées et plus favorables à la cause du prolétariat dans le Royaume qu'en Russie et qu'il est donc indispensable, dans l'intérêt de la classe ouvrière, de séparer la Pologne de la Russie - dans un premier temps en réclamant le rétablissement de l'ancienne Pologne puis, lorsque ce programme eut fait faillite, en convoquant au moins une « Constituante de Varsovie » séparée et en instaurant une relation de type fédéral qui permettrait notamment d'attribuer à la Diète autonome de Pologne les compétences en matière de lois du travail pour la protection des ouvriers.

L'argumentation ci-dessus repose sur un double quiproquo. Elle prend naïvement pour une manifestation de bonne volonté et de progressisme social-patriotique de la part des industriels de Lodz ce qui n'était tout compte fait qu'une banale manœuvre concurrentielle dirigée contre Moscou et, par conséquent, le résultat de la fusion capitaliste entre « Lodz et Moscou » dont les social-patriotes estiment qu'elle doit être rompue en vertu du fait exposé ci-dessus. Si les relations de classes sont effectivement plus mûres dans notre pays qu'en Russie et plus favorables à la législation ouvrière, c'est clairement en raison même du développement du capitalisme fondé sur la communauté économique de la Pologne et de la Russie. En outre, les intérêts de classe du prolétariat polonais comme du prolétariat russe exigent que soient instaurées des conditions de travail communes et uniformes et qu'une action commune soit menée à cette fin. La migration des ouvriers polonais en Russie et, en partie, des ouvriers russes en Pologne est déjà un phénomène incontestable; après le renversement de l'absolutisme et l'essor sans entraves des relations capitalistes sur tout le territoire de la Russie et de notre pays, cette migration interne du prolétariat prendra une ampleur sans cesse accrue. L'ouvrier polonais a dores et déjà intérêt, lorsqu'il se déplace dans n'importe quelle partie de l'État, à trouver partout des conditions légales de travail et une protection étatique qui ne soient pas inférieures à celles auxquelles il a été habitué chez lui. Ensuite, les prolétariats polonais et russe forment politiquement une seule classe. Le destin futur de la question ouvrière et le développement futur du socialisme en Russie et en Pologne exigent, comme jusqu'à présent, une action commune et unifiée de la classe ouvrière de l'ensemble de l'État russe, sans distinction de nationalité. De ce point de vue, la situation de l'ouvrier de l'Oural ou de Saint Pétersbourg doit préoccuper l'ouvrier de Varsovie tout autant que la situation de l'ouvrier de Lodz ou de Dabrowa et inversement. Les spéculations sur la possibilité de grappiller de meilleures conditions sociales pour le prolétariat polonais en s'isolant du prolétariat russe au moyen d'une législation séparée qu'a revendiqué le Parti Socialiste Polonais (PPS) en affirmant la nécessité d'une « Constituante de Varsovie » distincte, disposant de larges compétences, n'ont rien à voir avec une politique de classe dans l'esprit de la social-démocratie internationale, elles correspondent dans leur essence à une politique corporatiste. Cette attitude ressemble dans ses fondements à la politique adoptée par les Trade unions anglaises de la vieille école, cherchant à séparer les ouvriers qualifiés afin qu'ils obtiennent une meilleure situation que les simples ouvriers. C'est cette politique qui contraint les syndicats de mineurs de Durham et du Northumberland à voter contre la proposition d'appliquer la journée de travail de huit heures à tous le secteur minier anglais sous prétexte que dans ces deux régions, la journée de travail réelle des mineurs qualifiés dure en fait moins de huit heures [8]. C'est une politique d'exception et de division du prolétariat opposée aux principes fondamentaux de la politique de classe : la solidarité et l'union de toute la classe en dépit de toutes les différences de situation de chaque catégorie du prolétariat dans un contexte politique commun au sein d'un même État. Il en est de même si le critère d'exception et de division est la différence de nationalité, car, en tant que telle, elle ne joue aucun rôle dans la lutte de classe. Cette politique n'est pas seulement a priori erronée, elle procède aussi en pratique d'une vision à court terme et conduit en fin de compte uniquement à des échecs et au recul de la cause commune à tout le prolétariat dans un État donné, ce que montre le destin du trade-unionisme anglais. La situation en Allemagne prouve clairement la même chose, à savoir que les intérêts du prolétariat en général et dans le domaine de la législation du travail en particulier n'exigent pas la séparation des catégories socialement les mieux placées du prolétariat, mais au contraire, l'union de tout le prolétariat. La Prusse est de tous les États du Reich allemand, celui qui a les régions industrielles les plus développées; à côté de la Saxe, presque toute la grande industrie allemande, c'est-à-dire toute l'industrie minière, métallurgique et chimique, est concentrée en Prusse. Les autres États composant le Reich allemand sont, hormis la Saxe, en majorité des pays paysans et petits-bourgeois. Malgré cela, le seul niveau où peut se réaliser le progrès socio-politique et s'appliquer la législation du travail pour les ouvriers est celui du Reich allemand et de son Parlement central alors que la Prusse reste le pilier de la réaction la plus tenace, en particulier dans le domaine de la législation du travail et l'action de la social-démocratie allemande a surtout pour objet d'extraire les domaines les plus importants de la législation du travail en Prusse - le droit à la défense des mineurs de fonds et la législation concernant les ouvriers agricoles - du domaine de compétence de la Diète [Chambre des représentants] de Prusse pour les transférer vers celui de la législation centrale du Reich. La question de la législation du travail pour les ouvriers de notre pays est soumise aux mêmes aléas dans l'analyse superficielle et la politique à court terme du particularisme petit-bourgeois qui ne prend pas en compte les ressorts réels de la politique de classe du prolétariat et souhaite que la législation de la Pologne soit séparée de celle de l'Empire. Au contraire, il importe que la législation du travail ressortisse d'emblée de la compétence du parlement central et soit un champ d'action commune de classe du prolétariat unifié de l'ensemble de l'État russe.

Tout ce qui a été décrit ci-dessus converge pour justifier la nécessité d'une législation centrale unique garantissant un régime démocratique : le droit d'association, d'organisation, de réunion ainsi que la liberté de la parole et de l'écrit. Le développement d'un ordre dit de droit dans les États modernes qui a garanti pour la première fois constitutionnellement les libertés énumérées ci-dessus est relié, en tant que création fondamentalement bourgeoise, à l'uniformisation de tout le territoire de l'État par des normes légales uniques. Vue sous cet angle, l'histoire du droit d'organisation et de réunion en Allemagne est caractéristique. La révolution de 1848 a instauré pour la première fois en droit la liberté d'organisation et de réunion sur l'ensemble du territoire allemand. La réaction, dominante après l'échec de la révolution en mars 1850, a en revanche créé dans chaque État des législations séparées sur ces points, d'où la coexistence jusqu'à ces tous derniers temps de 26 législations différentes en vigueur en Allemagne qui portent visiblement la marque des temps de la contre-révolution en ce qu'elles cherchent à entraver la lutte de classe du prolétariat et à le diviser en instaurant diverses conditions politiques susceptibles d'affaiblir la puissance d'action commune du prolétariat. Le Reich n'a fait une intrusion dans ces relations qu'à partir de 1900 avec le nouveau code civil. En 1908 enfin, le parlement allemand [Reichstag] a pris ce domaine sous son contrôle et a remplacé les deux douzaines de relations particulières existantes par le premier droit d'organisation et de réunion valable sur tout le territoire du Reich. Les diètes et les gouvernements locaux n'ont plus désormais que le droit d'émettre dans certaines limites des décrets et des dispositions d'application; ils profitent de ces restes d'autonomie pour imposer une limitation réactionnaire aux libertés civiques, en particulier à l'agitation socialiste. En Suisse, le droit général d'organisation et de réunion est garanti par la Constitution de 1874 et ressortit du domaine de compétence des institutions centrales; les différents cantons ont seulement le droit de promulguer certaines règles contre les « abus » de ce droit, les survivances du particularisme sont donc, dans la Suisse républicaine comme dans l'Allemagne monarchique, un moyen caractéristique qui sert exclusivement aux tentatives réactionnaires. En Autriche, par la Constitution de 1867, la législation sur « les relations confessionnelles, le droit d'association, de réunion, de la presse et la défense de la propriété intellectuelle » relèvent des compétences du parlement de l'ensemble de l'État.

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Passons maintenant aux domaines naturels de la vie d'un pays autonome, en premier lieu tout le secteur de l'instruction et de l'éducation publiques. Outre les principes fondamentaux de l'instruction moderne, indispensables pour l'évolution progressiste de la société capitaliste et pour la position du prolétariat, toute la mission de créer, de développer et de former une instruction publique relève naturellement des compétences du pays autonome et ce, pour deux raisons décisives. D'abord l'expérience séculaire de tous les États civilisés a démontré que l'éducation publique, besoin indispensable de la société bourgeoise, ne peut être organisée efficacement qu'avec la participation la plus active possible de la population intéressée, au moyen d'institutions d'auto-administration des niveaux supérieurs aux niveaux inférieurs. Si, par exemple, la construction de moyens de communication modernes, comme les chemins de fer, peut être impulsée à partir du centre de l'État sur des superficies énormes, la question de l'école publique est insoluble sans la coopération active et permanente des différents milieux qui composent la société. Par ailleurs, la question de l'instruction publique est indissolublement liée à la vie nationale elle-même – de par l'existence d'une langue séparée et d'une culture spirituelle séparée pour chaque nationalité. D'où le fait que l'instruction publique ne peut tout simplement pas être mise sur pied sans la participation active de chaque nationalité particulière.

Si des considérations générales pouvaient laisser planer le moindre doute sur le fait que le progrès social en général exige de confier les questions de l'instruction et de l'éducation publiques aux institutions autonomes du pays, conformément aux intérêts de classe du prolétariat polonais, l'histoire même et la situation actuelle dans notre pays suffiraient à le prouver.

Dans l'ancienne Pologne, l'instruction publique n'existait pas en tant qu'institution d'État. L'instruction était entièrement confiée au clergé, surtout aux Jésuites – et elle n'était adaptée qu'aux besoins de la noblesse. Les magnats envoyaient leurs fils à l'étranger – en France, en Hollande, en Italie. Pour le peuple travailleur, en revanche, il n'y avait presque pas d'écoles. Et même cette école nobiliaire et jésuite a sombré après la victoire de la réaction catholique dans un formalisme sec et stérile. Enterrée en Occident, la scolastique a dominé totalement dans les académies polonaises. « Le développement des sciences naturelles, écrit par exemple Gorzycki [j], n'a pas franchi les frontières de l'État polonais, les Jésuites enseignaient les mathématiques selon les vieilles méthodes, l'histoire n'était qu'un outil à des fins religieuses et surtout le latin déformé, langue d'Église du Moyen-âge, était partout prédominant » . Ce n'est qu'à la fin du XVIII° siècle, lors des réformes qui ont précédé les partages de la Pologne, que les idées des Lumières, les idées des encyclopédistes ont pu pénétrer en Pologne et ont stimulé la créativité littéraire et politique contre la sauvagerie spirituelle patronnée par le clergé. Dans ses fameuses Considérations sur la vie de Jan Zamoyski, Staszic consacre une place dominante à la question de l'éducation et critique sans pitié l'ancienne instruction polonaise. Créée en 1775 et s'étant approprié les biens confisqués aux Jésuites, la « Commission d'éducation » fut la première institution publique d'État de l'histoire de la Pologne à être fondée dans un but éducatif. Le projet de Piramowicz [k], élaboré selon les directives de la « Commission » et adopté en 1783 sous le nom de « Loi de la Commission d'Éducation nationale » prévoyait trois catégories d'écoles dans chacun des dix départements scolaires de Pologne : supérieures, c'est-à-dire générales, moyennes et élémentaires, c'est-à-dire paroissiales. Les écoles étatisées par la « Commission » ont été séparées de l'Église, les élèves ont été libérés de toutes les pratiques religieuses et, à la place des cours de religion, a été introduite la « science chrétienne » le dimanche et la « science morale », enseignée sur la base du « Catéchisme des cadets » élaboré par Adam Czartoryski pour « l'École de chevalerie » [l]. Enfin la « Commission » a éliminé la position dominante du latin et introduit la langue polonaise comme langue d'enseignement.

C'est aussi dans cet esprit que Kollątaj [m] a réformé l'Académie de Cracovie et que Marcin Odolanicki a réformé celle de Wilno. Mais il est évident que, même pour les esprits les plus éclairés de l'époque, l'instruction n'existait que pour la noblesse : même Staszic a formulé sa critique et ses projets de réforme dans le domaine scolaire uniquement pour l'ordre des « citoyens » et l'on sait que les paysans, « non-libres », n'étaient pas des citoyens [n]. Détaillant ses projets pour les écoles secondaires, il lance involontairement : « Dans ce type d'écoles, si la République est prête à y consacrer une telle dépense, on intégrera les écoles d'artisanat et d'activités manuelles » ; et quelques pages plus loin, il poursuit : « Dans un pays libre, la seule éducation générale devra être l'éducation chevaleresque » [9]; il propose aussi, dans les trois catégories d'écoles prévues, des exercices préparant à l'art chevaleresque.

Quoi qu'il en soit, les premières bases pour créer en Pologne une instruction publique ont été détruites dans la tourmente des événements, la guerre de Kościuszko, le troisième partage de la Pologne et sa chute. Dès lors a commencé toute une série d'expérimentations politiques inédites dans l'histoire de la Pologne, ayant trait à la question de l'instruction dans les différentes parties de la Pologne. Ce fut le gouvernement prussien qui, le premier, commença à développer l'éducation populaire à des fins d'assimilation et créa des écoles élémentaires ou « chevaleresques » où, dès le départ, l'allemand était la langue d'enseignement. Dans la partie de la Pologne restée sous domination prussienne, ce système s'est maintenu sans modification jusqu'à la Révolution de 1848. En revanche, dans la partie devenue après le Traité de Tilsitt le Grand Duché de Varsovie, les expérimentations se sont rapidement succédées. Après la bataille d'Iéna, le gouvernement provisoire du futur Duché, la « Commission gouvernementale », instrument sans moyens aux ordres de Napoléon, n'avait même pas de département de l'instruction [10]; c'est un an après la tourmente que fut créée une Chambre de l'éducation sous la direction de Stanislaw Potocki. Le peuple des campagnes « libéré du servage » selon les trois mots de Napoléon est devenu partie prenante de la citoyenneté et le gouvernement du Duché a dû songer à instruire la paysannerie – « cette partie la plus nombreuse de la nation à laquelle ses droits civiques ont été rendus et qui doit recouvrer le respect, aussi bien pour se servir elle-même que pour servir le bien de la patrie », selon ses propres termes. Ainsi, en 1808, cette Chambre a instauré une « Organisation des écoles urbaines et rurales élémentaires » et décrété qu'aucune ville, bourgade ou village ne pouvait rester sans école à la fois nécessaire et qui lui appartienne en propre. Tous les propriétaires et résidents, tous ceux qui vivaient du commerce ou de l'artisanat ou possédaient des terres, sans distinction d'état et de confession, devaient être soumis à l'impôt scolaire, calculé sur une échelle de quatre catégories de biens; la surveillance de l'école était confiée au grand propriétaire local, au curé de la paroisse, au pasteur évangélique, au bourgmestre ou au maire et à un ou deux fermiers locaux.

Ayant créé sur cette base plus de 1300 écoles élémentaires, la Chambre d'éducation a également fondé plusieurs écoles secondaires de trois types : les écoles dites « sous-départementales » (à trois classes), « départementales » (à quatre classes) et « de plusieurs départements » (à six classes) dont la plupart sont restées sous la coupe des prêtres piaristes. Enfin, conformément à l'exemple français ont été créés une École de droit et d'administration, une École de médecine, les lyceum de Varsovie, embryons de la future Université de Varsovie. La Chambre d'éducation existait et agissait depuis quelques années à peine lorsque les guerres napoléoniennes ont éclaté; le Duché est alors devenu un camp militaire et un lieu de passage pour les armées, ce qui a naturellement eu pour conséquence de désorganiser les écoles alors que s'aggravait la situation économique du paysan « libéré » auquel incombait la tâche d'entretenir les écoles élémentaires, ce qui était parfaitement ridicule. Le Duché a très vite cessé d'exister et avec la création du Royaume du Congrès en 1815, une nouvelle série d'expérimentations fut inaugurée.

Sous les gouvernements autonomes du Royaume du Congrès, l'enseignement a été soumis assez vite à l'influence de la réaction cléricale dont le porte-parole, Grabowski, a remplacé Potocki au poste de ministre [o]. Le gouverneur Zajaczek a libéré en 1821 les paysans de l'obligation d'acquitter l'impôt d'entretien des écoles, « compte tenu de leur état misérable et de leur incapacité réelle » et les écoles élémentaires ont peu à peu disparu, si bien qu'en 1830, on n'en comptait plus que 766 [11]. Celles qui avaient survécu étaient généralement retombées sous l'influence du clergé et subissaient conjointement la surveillance de la noblesse terrienne. De même que dans les écoles secondaires, il s'agissait avant tout d'éduquer les jeunes dans la crainte de Dieu, d'en faire des serviteurs du monarque. L'unique progrès réel de cette époque fut la création en 1816 de l'Université de Varsovie.

L'insurrection de novembre [1830] a entraîné de nouveaux changements dans l'éducation. Tout d'abord, l'Université de Varsovie fut fermée en 1831 et dès lors, le pays n'a plus eu d'université durant les trente années suivantes et la jeunesse polonaise, si elle en avait le droit et les moyens, devait aller se former dans les universités de l'Empire.

Pour les écoles secondaires et plus encore pour les établissements primaires, l'ère de Nicolas I° a enfermé pendant une trentaine d'années l'enseignement dans un carcan de fer. Le premier pas dans ce processus fut la « Loi » de 1833 qui assignait aux écoles élémentaires l'objectif de « diffuser une formation de base aussi utile que possible, y compris parmi ceux qui sont issus des classes inférieures Dès lors, le gouvernement était censé participer à l'entretien de ces écoles pour ⅓ des besoins et le budget municipal devait également y participer – mais ces promesses sont restées sur le papier; en même temps, la Loi compliquait la création de nouvelles écoles, car, stipulait-elle « des Écoles paroissiales pourront être créées dans les villages qui le demanderont et disposeront des moyens nécessaires; il faut avant tout assurer l'entretien des écoles paroissiales qui existent déjà » . En outre, la surveillance directe de ces écoles fut confiée uniquement au clergé, le programme d'enseignement fut réduit et enfin, toutes les écoles privées, religieuses ou laïques, furent interdites. Si la polonité des écoles élémentaires a été malgré tout conservée, la Loi de 1833 a rendu pour la première fois obligatoires dans les écoles secondaires des cours de langue et d'histoire russes : 18 heures par semaine étaient prévues pour l'enseignement du latin et du polonais dans les quatre premières classes tandis que 18 heures devaient être consacrées au seul enseignement du russe. Les droits d'inscription à l'école furent considérablement augmentés tandis que l'administration et la surveillance étaient confiées à un directeur « digne de la confiance du gouvernement », placé à la tête de chaque gymnase. Ce n'était qu'un début, une nouvelle réforme fut alors entamée. En 1839, la « Commission d'éducation publique » polonaise fut supprimée et remplacée par le District scientifique de Varsovie entièrement dépendant du ministère de l'instruction russe de Saint Pétersbourg et des « inspecteurs » dépêchés de Russie. En outre, en 1840, une nouvelle réforme scolaire fut introduite pour le Royaume, la réforme d'Uvarov [12]. Cette fois-ci, les membres du clergé n'étaient plus les seuls tuteurs des écoles élémentaires; les citoyens, les propriétaires et tous ceux qui fondaient ou finançaient des écoles élémentaires avaient le droit de présenter des candidats aux postes d'enseignants. Un cours de langue russe fut également introduit pour la première fois, sous condition (« dans la mesure du possible » ). En même temps, tous les pouvoirs devaient s'engager à soutenir et à faciliter par tous les moyens la création d'écoles élémentaires dans les campagnes et dans les villes. Un institut de formation pour les instituteurs connaissant la langue russe fut même créé à Radzymin. Après la réforme de 1845 surtout, les lycées [gymnases] littéraires furent considérablement réduits et remplacés par des écoles techniques dites « réales » où 26 heures par semaine furent attribuées aux cours de langue russe alors qu'il n'y en avait que 16 pour le polonais. En quelques années, les réformes de Nicolas I° prirent ouvertement la forme d'un combat contre l'éducation. Le vice-ministre Norov se réunit avec le gouverneur et l'inspecteur afin de « prendre les mesures nécessaires pour limiter l'afflux inutile au gymnase réal de Varsovie » . En 1849, les derniers cours de droit et de pédagogie furent supprimés ainsi que ce qui restait de l'éducation universitaire tandis qu'en 1850, la recommandation suivante fut adressée aux gymnases : « 1. Augmenter à 25 roubles les frais d'inscription pour tous les élèves, sans exception, du gymnase réal de Varsovie; 2. Faire passer des examens très difficiles à ceux qui veulent s'inscrire au gymnase réal et n'admettre parmi les élèves originaires des autres gouvernements que ceux qui ont des raisons valables pour s'y inscrire; 3. Décider qu'à partir de l'année 1850/51, un maximum de cinquante élèves sera admis dans les classes inférieures du gymnase réal, ce qui permettra de limiter à l'avenir le nombre d'élèves dans les classes supérieures » [13]. Enfin en 1851 fut publié l'oukaze suivant : « Les écoles élémentaires doivent fonctionner selon les vieilles méthodes, ne pas obliger les habitants à y envoyer leurs enfants et permettre que les communes qui ne voudront pas avoir d'école puissent être dispensées des contributions scolaires » . L'inspecteur du District scientifique informa les administrateurs des gouvernements qu'ils ne devaient pas permettre la construction de nouveaux bâtiments scolaires et la réparation de ceux qui en avaient besoin avant d'être sûrs que les impôts pour les écoles garantiraient la réalisation de ces projets de manière durable et suffisante.

Point n'est besoin de se référer à des sources polonaises pour dresser le bilan de toute la politique de Nicolas I° dans le domaine de l'instruction. Miljutin, le ministre russe de l'instruction, l'a admirablement et précisément exposé dans son mémoire sur « l'Organisation des écoles dans le Royaume de Pologne » du 22 mai 1864, juste après la répression de l'insurrection de janvier [1863], où, sous l'impression de ces événements, il faisait montre d'une agressivité chauvine : « Lorsque l'insurrection de 1830/31 a été réprimée – écrit Miljutin – le gouvernement, comprenant l'importance de l'appui qu'avaient trouvé dans les écoles les forces politiques des partis ennemis, prit la décision de se saisir de cette arme, de se servir de l'instruction publique comme moyen pour maintenir le pouvoir légal dans le Royaume et rapprocher, dans la mesure du possible, les deux nationalités, russe et polonaise. C'est ainsi que dans le système adopté alors, l'instruction elle-même est devenue plus ou moins secondaire alors que l'objectif politique fut placé au premier plan. Aujourd'hui, on peut parler de ce système comme d'un phénomène historique appartenant au passé et se borner à en examiner objectivement les résultats. Le fondement du système gouvernemental peut être défini ainsi : la généralisation et le développement de l'éducation supérieure à l'intérieur du Royaume sont apparus dans une certaine mesure comme dangereux en raison de la structure et des opinions de la société car ouvrant la voie aux idées révolutionnaires, aux ennemis du système monarchique. Compte tenu de ces craintes et après avoir fermé l'Université de Varsovie en 1831, le gouvernement n'a pas permis que soit créé dans les vingt cinq années suivantes dans le Royaume de Pologne le moindre établissement scientifique, qu'il soit général ou spécialisé. En même temps, le nombre d'établissements scolaires secondaires généraux a baissé.

En 1830, il y avait dans le Royaume 15 gymnases (appelés Écoles de Voïévodies); après la réorganisation de l'enseignement en 1833, seuls 11 ont été maintenus et après la fin de la quatrième décennie, il n'y en avait plus que 7, en comptant l'Institut nobiliaire de Varsovie. En 1851, seuls les fils de nobles et d'administrateurs se virent reconnaître le droit de s'inscrire dans les gymnases.

L'instruction élémentaire a elle aussi été insuffisamment développée. C'est ce que permet notamment de constater le fait que, en 32 ans, de 1828 à 1860, seules 359 écoles élémentaires supplémentaires ont été créées dans le Royaume, parmi lesquelles 250 évangéliques (pour les Allemands). Il y avait en 1828 dans le Royaume 714 écoles élémentaires gouvernementales et en 1860, 1 073. Rappelons que la moitié de ces écoles est située dans les villes. Il n'y avait que 310 écoles dans les campagnes en 1828 et 557 en 1860.

Les établissements scolaires ont surtout revêtu un caractère spécialisé, utilitaire. En préparant dès leur plus jeune âge les enfants à l'artisanat ou aux métiers spécialisés, le gouvernement espérait les détourner des réflexions politiques. Ce point de vue est devenu prédominant à partir de 1845. Une grande partie des écoles de district qui étaient jusqu'alors des écoles générales, classiques, ou, comme on les appelait en Pologne, philologiques, ont été transformées en écoles réales se spécialisant pour certaines dans la formation commerciale, pour d'autres, technique, pour d'autres encore, agronomique. Seuls les enfants issus des états élevés de la société pouvaient fréquenter les établissements philologiques et les droits d'inscription y ont été considérablement augmentés par rapport à ceux des écoles réales. Les gymnases furent ainsi orientés dans un certain sens : les classes supérieures furent divisées entre classes historico-philosophiques et classes physico-mathématiques, certains gymnases devant former spécialement des administrateurs et des juristes, les autres des techniciens, d'autres encore des spécialistes des mines, etc.

En renonçant à l'éducation supérieure et en favorisant les connaissances techniques spécialisées par rapport à l'éducation générale, le gouvernement espérait affaiblir les tendances politiques utopiques et les objectifs idéaux au sein de la jeunesse locale et affermir l'influence russe en instrumentalisant les établissements scolaires. Nous ne sommes pas allés aussi loin que le gouvernement prussien qui a ouvertement et publiquement conféré à toutes les écoles du Grand Duché de Poznanie un caractère allemand et qui n'a accepté de rétablir dans certains d'entre eux des cours en polonais qu'après les chocs de 1848. En ne refusant pas les droits nationaux aux Polonais, en ne supprimant pas le polonais dans les écoles, nous avons essentiellement cherché, grâce aux écoles, à "rapprocher les Polonais de l'élément russe, à répandre la conscience de la primauté de la Russie au sein des nations slaves et à déraciner imperceptiblement leurs vieilles conceptions et leurs anciens préjugés" (C'est ainsi que le comte Uvarov, ancien ministre de l'instruction, a résumé le système d'éducation publique dans le Royaume de Pologne dans un mémoire obséquieux présenté en 1843). Lorsqu'il a soumis en 1839 l'enseignement dans le Royaume au contrôle du ministère de l'enseignement, le gouvernement a entrepris d'envoyer dans les universités russes de jeunes Polonais désireux d'acquérir une éducation supérieure et leur a accordé quelques bourses. La langue russe s'est vu reconnaître une place primordiale parmi les matières enseignées dans le Royaume; les cours d'histoire russe, professés d'ailleurs uniquement par des Russes, ont été augmentés; diverses mesures ont été prises afin que la jeunesse polonaise n'ait pas seulement une connaissance théorique mais aussi pratique de la langue russe.

Ce système trentenaire n'a, de l'avis général, pas rempli ses objectifs.

Le niveau d'éducation en Pologne a beaucoup baissé; la génération éduquée après 1830, selon l'avis autorisé de tous ceux qui connaissent le pays, était moins cultivée que la précédente, elle était plus nocive du point de vue politique et plus hostile à notre égard. Il faut reconnaître que le principe même retenu en Pologne dans le domaine de l'instruction était mauvais... Par ailleurs, la priorité manifeste accordée à la langue russe a fait que nous avons blessé les Polonais et n'avons obtenu aucun résultat. Les moyens que nous avons utilisés dans le Royaume ne pouvaient pas, à l'instar de ce qui se passait dans les écoles prussiennes, entraîner la dénationalisation de la jeunesse fréquentant l'école, nous n'avons pas russifié un seul Polonais mais en revanche, nous avons donné l'impression de porter atteinte à la nationalité polonaise.

En outre, les moyens que nous avons mis en œuvre étaient uniquement destinés aux états supérieurs de la nation polonaise, à la noblesse, aux administrateurs et à la population des villes. Presque tous les efforts tendaient à ce que la jeune génération appartenant à ces couches sociales ressente l'influence de l'élément russe, se rapproche de la Russie ou s'unisse avec elle. En revanche, les couches de la nation que nous aurions pu effectivement soumettre à notre influence et voire, dans certaines régions de Pologne (comme, par exemple dans le gouvernement de Lublin), russifier totalement ont été livrées à l'influence d'éléments qui nous étaient hostiles. Pendant toute cette période nous n'avons porté presqu'aucune attention aux écoles pour le peuple.

On ne peut pas non plus passer sous silence le fait que nous ayions totalement négligé l'éducation des femmes en Pologne. Jusqu'en 1857, il n'y avait dans le Royaume qu'un seul établissement scolaire pour les filles et il ne comportait qu'un nombre réduit de places; il en résulta comme auparavant en Pologne, que l'éducation des femmes s'est surtout concentrée autour des pensionnats des monastères [14].

La catastrophe de Sébastopol a mis un terme au gouvernement de Nicolas I° et, à la fin de la cinquième décennie, une nouvelle ère a commencé dans l'histoire de l'école polonaise. L'accès aux écoles philologiques a été ouvert à tous, indépendamment de l'appartenance à un état de la société; des gymnases pour jeunes filles ont été fondés à Varsovie, Kalisz, Płock, Radom, Lublin et Suwałki et une académie médico-chirurgicale a été créée à Varsovie; elle a fusionné en 1866 avec l'École principale de Varsovie nouvellement fondée. La réforme fondamentale n'a cependant débuté qu'en 1861, après la suppression du District scientifique de Varsovie et le rétablissement de la Commission des cultes et de l'instruction placée sous la direction de Wielopolski. L'année suivante, la nouvelle loi sur l'éducation publique était prête. Après une interruption de trente ans, l'école polonaise allait être rétablie dans le pays mais c'était conjointement la reprise de la tradition interrompue de la réaction catholique et nobiliaire. La Commission a énergiquement entrepris de créer des écoles élémentaires gouvernementales qui de 633 avec 35 474 élèves en 1860 sont passées en 1863 à 1 040 avec 63 075 élèves. Trois types d'écoles de district étaient prévus : des écoles générales à 5 classes, des écoles spéciales ou d'apprentissage (à la place des écoles réales qui furent alors fermées) et des écoles pédagogiques, c'est-à-dire des séminaires pour la formation des instituteurs. 13 gymnases à sept classes furent créés pour tout le pays. Les cours en polonais, de langue ou de littérature, sont devenus prédominants dans les écoles du niveau élémentaire au niveau universitaire. Le clergé a obtenu la surveillance des écoles élémentaires dans les campagnes comme dans les villes, ce droit étant retiré aux pasteurs qui en jouissaient depuis l'époque du Grand-Duché de Varsovie dans les paroisses évangéliques à égalité avec leurs collègues catholiques.

De même, dans les gymnases, c'est au prêtre catholique qu'a été accordé le titre de préfet chargé de maintenir directement l'ordre et la discipline. En plus, dans les écoles populaires comptant une ou deux classes, privées ou publiques, le catéchisme et l'histoire biblique, tout comme le chant religieux sont devenus des matières obligatoires. On voit combien les intérêts de la noblesse ont été prédominants dans les réformes de Wielopolski à la lecture des motifs invoqués pour la réforme de la surveillance scolaire par son collaborateur Laszczynski, lui-même auteur d'une partie de la loi concernant l'éducation élémentaire. La surveillance des écoles populaires qui a été attribuée sous Nicolas I° aux seuls prêtres a été réformée par Wielopolski dans l'esprit de la loi du Grand-Duché de Varsovie de façon à y intégrer les propriétaires de grands domaines à côté du prêtre en exercice. Selon l'explication de Laszczynski, cette mesure était destinée à pallier les inconvénients que présentait la nomination d'instituteurs sans la participation des propriétaires terriens. « Cherchant dans leur propre intérêt à recueillir l'approbation des paysans, ces instituteurs ne se bornaient pas à l'exercice de leurs obligations, ils s'efforçaient aussi d'améliorer leur propre situation en donnant aux paysans toutes sortes de conseils dans différents domaines, en rédigeant des plaintes à l'adresse des propriétaires terriens, suscitant ainsi des inimitiés entre le château et le village. Par conséquent, voyant dans les instituteurs de campagne la source principale d'une généralisation de l'esprit de révolte, les propriétaires terriens n'hésitaient pas, pour des raisons personnelles, à mettre tout en œuvre pour fermer les écoles » [15]. L'école populaire devait donc être sauvée des griffes destructrices de la noblesse pour être soumise d'emblée – à l'influence de la noblesse en faisant des instituteurs ses instruments – à un moment où la suppression de la corvée [p] en Pologne devenait inévitable, pressante et imminente – en même temps qu'arrivaient de Russie tsariste ceux qui avaient pour tâche de « calmer » les esprits. C'est bien cet esprit qui soufflait dans la loi de Wielopolski sur les écoles agricoles. Des cinq écoles de ce type existant dans le Royaume, seules trois furent maintenues et transmises à la gestion des propriétaires terriens locaux; même la création de nouvelles écoles pour les administrateurs des domaines fonciers ne fut autorisée qu'à condition que le propriétaire terrien mette à la disposition de l'école un bâtiment avec les matériaux de chauffage nécessaires et 4 arpents de terrain; les autres dépenses étaient acquittées par le gouvernement. L'enseignement était gratuit mais les élèves devaient à certaines heures effectuer des travaux dans le jardin de l'école et sur le domaine du propriétaire tenu de rétribuer ces travaux la moitié ou les trois quarts moins que les salaires payés selon les tarifs locaux. Les cours d'agronomie étaient donc agréablement associés à la fourniture pour la noblesse d'une main d'œuvre à bon marché sous l'aile protectrice du gouvernement autonome du pays.

Enfin l'esprit clérical réactionnaire des réformes de Wielopolski soufflait très fort dans la réglementation de l'éducation pour les filles. Tous les gymnases féminins créés en 1860 – à l'exception de celui de Varsovie – furent fermés et les écoles publiques pour filles tout simplement supprimées. Cette démarche fut justifiée dans un article de Dziennik Powszechny qui commentait la loi sur l'école : « Le coût faible de l'école (des gymnases féminins), un enseignement élargi, la possibilité de passer plus de la moitié de la journée au foyer familial et enfin la création de logements privés où les filles venues de régions lointaines pouvaient vivre en dépensant beaucoup moins qu'avant, tous ces éléments étaient de nature à attirer la jeunesse scolaire féminine vers les écoles gouvernementales et presque tous les pensionnats, à quelques exceptions près, étaient ainsi menacés de faillite. Or l'administration scolaire considérant que les pensionnats privés féminins, laïcs et religieux, sont indispensables et correspondent mieux à l'éducation des filles dans une perspective familiale et sociale, le paragraphe 160 du projet décide la fermeture de toutes les écoles féminines gouvernementales, à l'exception d'une seule, celle de Varsovie » [16].

L'insurrection de janvier [1863] a mis un terme à l'ère de Wielopolski et a entraîné en 1864 un nouveau bouleversement le sixième depuis la Commission d'éducation de 1775 – dans l'histoire de l'enseignement polonais. Les changements ont été d'emblée marqués par le libéralisme de la première ère des réformes du tsar Alexandre II. La surveillance scolaire fut supprimée et les écoles des villes et des campagnes furent soumises à la surveillance générale des chefs des dix « Directions scientifiques » qui se partagèrent le pays. La surveillance directe des écoles rurales fut confiée au maire, aux conseillers et aux chefs de village ainsi qu'aux assemblées de village et de commune. Dans les villes, les chefs des Directions devaient se mettre d'accord avec la population sur les questions scolaires et le choix des enseignants. Le « tsar libérateur » et ses employés reconnurent qu'il y avait « un besoin indispensable de généraliser et de pérenniser l'éducation élémentaire parmi les paysans » pour en faire « une base forte du maintien du calme et de l'ordre publics » . Les cours devaient partout continuer à être dispensés en polonais et l'enseignement de la lecture et de l'écriture du russe ne devait être ajouté dans les écoles élémentaires que si les habitants du lieu en faisaient la demande, comme c'était le cas pour le polonais dans les localités dont la population autochtone non polonaise pouvait formuler le souhait que cet enseignement soit ajouté. En ce qui concerne les écoles secondaires, les gymnases féminins furent rétablis et des écoles séparées des écoles polonaises furent créées pour les populations allemande et ruthène. 24 heures par semaine étaient consacrées à la langue polonaise dans tous les classes des gymnases polonais et autant à la langue russe. Dans les gymnases destinés à « la population ruthène de confession grecque-uniate » [q], la langue polonaise devait également être enseignée pendant 14 heures par semaine, de même que l'histoire et la géographie de la Pologne.

Mais très vite un « cours nouveau » fut introduit sous la direction de l'inspecteur du District scientifique de Varsovie, Witte [r], afin d'imposer vigoureusement une russification fondée sur les idées les plus barbares dans ce domaine. Dès 1866, les enfants des écoles populaires furent contraints d'utiliser cinq manuels élémentaires spécialement préparés pour eux et qui étaient, certes, écrits en polonais mais avec l'alphabet russe ! L'année suivante, ils furent contraints d'utiliser directement les manuels russes édités pour les écoles inférieures de l'Empire. En 1871, le Comité pour les questions du Royaume décida, en révision de l'oukaze du tsar de 1864, que l'enseignement de la lecture et de l'écriture du russe deviendrait obligatoire dans les écoles populaires à partir de l'année 1872/73. Des gymnases et des progymnases mixtes furent créés à cette époque « où les cours devaient être également adaptés aux besoins de la population juive » [s]. Des cours en langue russe y furent introduits comme dans les quelques gymnases considérés comme réservés aux Lituaniens où le russe commença à être enseigné. En plus, quelques écoles secondaires russes furent fondées et, après ces mesures préparatoires, le russe fut introduit comme langue d'enseignement dans tous les gymnases et progymnases du pays en 1871, à l'exception des cours de polonais à raison de 12 heures par semaine, maintenus dans certaines écoles secondaires pour « ceux qui le souhaitaient » . On étendit en même temps aux gymnases du Royaume le type d'école secondaire en vigueur dans l'Empire, un type où l'enseignement des langues mortes dominait nettement et où les sciences de la nature étaient totalement négligées. Puis en 1882, l'usage de la langue russe fut introduit pour enseigner le polonais, pratique qui marqua le summum de l'imagination de la bureaucratie absolutiste et se poursuivit jusqu'en 1900; le parti des loyalistes polonais se vit alors enfin gratifié du pourboire qu'il avait longtemps attendu pour le récompenser de l'accueil servile fait au tsar à Varsovie en 1897; on permit alors que dans les gymnases du Royaume, les cours de langue polonaise soient dispensés en polonais « si cela s'avérait nécessaire du point de vue pédagogique » . L'École principale de Varsovie fut totalement russifiée en 1870 et transformée en Université de Varsovie où toute trace d'autonomie fut supprimée par un règlement strictement bureaucratique.

Ces « réformes » consistant à empêcher toute participation et toute influence de la société du pays dans le domaine scolaire aboutirent à l'instauration du pouvoir exclusif des satrapes du tsar et des tchinovniks [t] de bas étage et sans cervelle sur l'organisation de l'enseignement et, finalement, à sa transformation en instrument d'une russification impitoyable dont le résultat allait être très vite le déclin de l'éducation. En particulier, l'école populaire qui avait toujours été traitée en parent pauvre est alors manifestement tombée à un niveau tel que le gouverneur-général Albedinski a estimé nécessaire de le signaler spécialement au gouvernement en 1880 : « Le général-adjudant Albedinski – lit-on dans le compte-rendu administratif – a surtout souligné que l'influence bienfaisante de l'oukaze suprême de 1864 s'est rapidement manifestée par l'augmentation du nombre des écoles populaires et de leurs élèves mais l'engagement de la population rurale envers l'école a lentement décru et, même si le nombre d'écoles n'a pas diminué (elles sont passées en 16 ans de 580 à 2013), plusieurs gouverneurs et d'autres sources crédibles soulignent que les paysans n'ont plus envers l'école la même confiance qu'auparavant et qu'ils y envoient leurs enfants à contre-cœur.

Selon le gouverneur-général de Varsovie, cette situation provient de l'immaturité des paysans concernant l'utilité de l'enseignement et de la préséance des questions matérielles sur les questions morales. En outre, des plaintes se sont élevées parce que les assemblées communales et villageoises se voient refuser le choix des enseignants qui sont aujourd'hui nommés par la Direction scientifique; des plaintes visent également le fait que les prêtres catholiques n'ont pas accès, malgré les tentatives des communes, à l'enseignement de la religion dans les écoles primaires ou que les écoles populaires sont transformées en instrument de russification de la population paysanne suite à l'introduction obligatoire de l'enseignement de toutes les matières en langue russe...

En ce qui concerne les établissements scientifiques, le gouverneur-général de Varsovie estime qu'il est indispensable qu'un département de littérature polonaise soit créé à l'Université de Varsovie » [17].

Une nouvelle « réforme » ne se fit donc pas attendre mais elle alla dans un sens diamétralement opposé. Après l'accession au trône d'Alexandre III, une révision fondamentale des réformes libérales de l'ère précédente fut entreprise dans tout l'État et le vent de la réaction la plus sauvage restaura dans l'enseignement l'ère de Nicolas I°, c'est-à-dire le triomphe manifeste de l'obscurantisme et la lutte frénétique contre l'éducation sous le signe d'une russification impitoyable – une politique qui se poursuivit dans toute sa vigueur jusqu'aux premiers coups de tonnerre de la révolution de 1905.

Les résultats de cette politique peuvent être résumés par des chiffres :

En 1882, le nombre d'écoles communales et rurales du Royaume était de 2 371, dix ans plus tard, il était de 2 466 dont 398 écoles créées grâce à l'engagement financier des gouvernements de Lublin et de Siedlce et consacrées principalement à la population ruthène. Abstraction faite de ces écoles, il s'avère que le nombre d'écoles primaires résultant des décisions des communes rurales est tombé à 2 068, c'est-à-dire 303 de moins qu'en 1882. En ce qui concerne le nombre d'élèves, il y en avait 128 658 en 1882 et dix ans plus tard 124 421, c'est-à-dire 4 000 de moins alors que la croissance démographique aurait dû entraîner pour les seules écoles élémentaires une hausse de 20 000 élèves si la fréquentation scolaire avait été maintenue au même niveau, pourtant déjà bien bas. La situation de l'éducation populaire dans les villes est encore plus triste.

Les écoles primaires des villes et des campagnes prises ensemble révèlent la régression suivante en matière d'éducation. Selon les statistiques gouvernementales officielles portant sur la période allant de 1885 à 1898, alors que la population du Royaume est passée de 7 960 304 à 9 455 943 habitants, le nombre d'écoles élémentaires est tombé de 3 684 à 3 646, c'est-à-dire qu'il a diminué de 20% par rapport à la population. Cette diminution concerne principalement la population des villes. Et sous cet angle, l'état de l'école dans la ville de Varsovie constitue véritablement le summum de ce qui a été fait en matière d'expérimentation séculaire dans le domaine de l'éducation populaire de notre pays.

Selon les données de 1876, avec une population de près de 300 000 habitants, Varsovie comptait 102 écoles primaires de toutes catégories. Depuis lors, la grande industrialisation véritable s'est accomplie dans tout l'État. Avec l'augmentation des tarifs douaniers et l'introduction des douanes sur l'or en 1878, l'industrie a connu une floraison rapide, en particulier dans notre pays. Les villes et les quartiers industriels ont commencé à se développer à une vitesse inimaginable et dans les vieux centres urbains comme Varsovie, la population a afflué rapidement. Partout, l'énorme masse du prolétariat a commencé à se développer et, avec elle, un besoin urgent d'éducation, surtout élémentaire. Sans parler du fait que l'école a été soumise à la russification et est devenue plutôt une caricature d'école populaire, son état quantitatif est révélateur. En 1898, dans son adresse au maire de la ville pour faire reconnaître le besoin de nouvelles écoles, l'inspecteur du District scientifique de Varsovie constate qu'en 33 ans, de 1865 à 1898, 50 écoles primaires supplémentaires ont été créées et fréquentées par 2 250 élèves supplémentaires alors que la population de la ville s'est accrue de 400 000 personnes. Les conséquences de cette situation de l'école ont été démontrées de façon drastique lors du recensement sur un seul jour de 1882. Il fut établi qu'à Varsovie, sur une population de 387 000 habitants, 5 773 personnes disposaient d'une éducation supérieure, 19 668 d'une éducation secondaire et 150 011 d'une éducation élémentaire, soit en tout 175 452 personnes [18].

La population n'ayant eu accès à aucune instruction, pas même élémentaire, s'élevait à 211 943 personnes soit 55% du total. Si l'on retranche ceux qui ne savent que lire, ne serait-ce qu'en hébreu, il est avéré qu'en 1882, Varsovie comptait 189 239 analphabètes complets, soit 48% de la population totale, appartenant évidemment à la masse du prolétariat travailleur. Ce même recensement a également montré que parmi les 48 393 enfants d'âge scolaire (de 7 à 14 ans) se trouvant ce jour-là à Varsovie, 9173 en tout, c'est-à-dire à peine 1/5, fréquentaient un type d'école ou un autre – gouvernementale, privée, kheder [u] que l'on ne peut d'ailleurs en aucun cas considérer comme une école. Le reste, soit presque 40 000 enfants, les 4/5 de la jeunesse, restait exclu de tout enseignement scolaire.

En 1897 et 1898, 72 nouvelles écoles ont enfin été ouvertes à Varsovie; or, pour prendre bonne mesure, il faut signaler qu'en 1904, l'inspecteur des écoles de Varsovie a adressé au maire une demande ferme pour l'ouverture échelonnée de – 942 écoles, mais cette exigence est restée lettre morte. Il en résulte, selon les données de 1903/4, que l'instruction publique à Varsovie se présente comme suit :

Varsovie compte en tout 187 écoles : primaires, urbaines, juives, orthodoxes et relevant des institutions. Elles regroupent 217 classes et 10 850 élèves tout au plus les fréquentent. Il y a en plus 18 écoles privées comptant 600 élèves, se conformant au programme des écoles urbaines et pour lesquelles il faut acquitter des droits d'inscription. Il y a donc en tout à Varsovie 205 écoles de toutes catégories, fréquentées tout au plus par 11 450 élèves, soit 1,5% de la population.

Ces chiffres peuvent être mis en contexte si on les compare aux chiffres analogues pour la Russie proprement dite et pour l'étranger. Selon les données communiquées dans l'ouvrage du secrétaire d'État russe Kulomzin [19], il y a une école élémentaire :

dans les villes dans les campagnes
pour tout l'Étatpr 2117 ha.pr 1588 ha.
dans les gouvernements dotés d'un organe d'administration localepr 1899 ha.pr 1370 ha.
dans les gouvernements dépourvus d'organe d'administration localepr 2039 ha.pr 1275 ha.
dans le Royaumepr 3248 ha.pr 2457 ha.
à Varsoviepr 3762 ha.

La même proportion a été relevée dans les documents réunis en 1894 lors de L'enquête sur l'instruction élémentaire effectuée par l'Association économique libre de Saint Pétersbourg dont les résultats ont été publiés par Falbork et Carnoluskij. Ces statistiques ont démontré que les enfants fréquentant les écoles primaires représentaient en pourcentage de l'ensemble de la population :

1,8%pour tout l'État
2,1%pour la Russie européenne
2,3%pour les gouvernements auto-administrés
5,7%pour les gouvernements baltes
2,1%pour le Royaume
1,5%pour Varsovie

Ces chiffres illustrent les résultats de la gestion absolutiste dans le domaine de l'éducation et sont encore plus criants si on les compare à ceux des pays occidentaux. Cette même année 1894, sur 100 habitants fréquentaient l'école :

14,3en Hollande
14,5en France
17,8en Saxe
8,2en Italie
17,2en Prusse (1886)
13,7en Autriche (1892) [20].

Et enfin l'état de l'éducation populaire dû au système décrit ci-dessus apparaît avec évidence Iorsqu’on examine les chiffres du dernier recensement de 1897. Selon ce recensement, le pourcentage d'analphabètes complets s'élevait à :

HommesFemmes
Saint Pétersbourg28,2 %48,5 %
Moscou33,1 %57,7 %
Varsovie41,8 %51,4 %
Lodz55,0 %66,0 %
 Hommes & Femmes
Pabianice62,0 %
Bedzin69,0 %

Tels sont les résultats de plus d'un siècle de régimes spéciaux dans le domaine de l'éducation dans notre pays. Des régimes moyen-âgeux du clergé et de la noblesse qui ont apporté à la paysannerie, hormis la misère économique, la misère spirituelle, l'obscurantisme complet; le pays est ensuite tombé aux mains de bureaucrates engraissés, barbares et absolutistes qui, pendant trois quarts de siècle, ont soutenu avec zèle le développement de l'économie capitaliste, favorisant ainsi l'émergence, sur les ruines de l'économie paysanne et de la production artisanale, de la nouvelle et énorme classe du prolétariat industriel. Et ces gouvernements ont livré ce prolétariat à l'exploitation sans limites de la part de ses propres capitalistes mais l'ont aussi laissé dans un obscurantisme intellectuel tout aussi illimité. Alors qu'en dépit de nombreuses difficultés et de reculs, la bourgeoisie polonaise a pu satisfaire dans cette période ses multiples besoins intellectuels et combler les besoins de la société et de l'économie capitalistes en forces intellectuelles formées grâce aux écoles russes, galiciennes et étrangères ainsi que par l'éducation privée, la masse du peuple travailleur, la paysannerie et plus encore le prolétariat industriel, a été livrée à elle-même, victime d'un système inédit d'instruction publique où se sont cumulés les effets du manque de moyens matériels en vertu d'un système financier spécial dû à l'absolutisme, de la bêtise spirituelle générale, de l'obscurantisme fondamental de la bureaucratie absolutiste, de l'absence de toute institution de pouvoir local auto-administré – pour le pays, les villes, les campagnes – et enfin, pour couronner le tout, de la tendance russificatrice des tsars.

C'est donc ici, dans le domaine de l'éducation, de l'instruction publique et en particulier de l'école populaire, que réside l'énorme et urgente mission que devront assumer les organes d'auto-administration du pays, à partir du bouleversement démocratique général des institutions d'État. Dans le domaine de l'instruction publique, la législation et les pouvoirs autonomes seront confrontés dans notre pays – après la suppression des séquelles caricaturales de l'économie des tchinovniks – à une tabula rasa intégrale sur laquelle il faudra construire, de la base au sommet – avec la participation directe de la masse populaire la plus large – tout l'édifice de l'école publique. À partir des fondements généraux obligatoires pour l'ensemble de l'État en matière d'éducation populaire, relevant de la Constitution et de la législation de l'ensemble de l'État russe, la Diète (Sejm) du pays devra créer toutes les institutions d'enseignement public, à la fois démocratique et national, non seulement les établissements d'enseignement primaire, secondaire et supérieur, généraux et spécialisés, adaptés aux besoins de la société, mais aussi toute une série d'institutions de culture spirituelle qui ont été complètement négligées sous les gouvernements de l'absolutisme : bibliothèques et salles de lecture publiques, collections scientifiques et laboratoires expérimentaux, moyens permettant d'assurer le développement des sciences, des écoles, collections artistiques, etc.

5

Après l'enseignement, un autre secteur relèvera de la gestion de la Diète autonome, la législation en matière agricole. Indépendamment de la réforme foncière dans l'ensemble de l'État russe qui ne pourra être le résultat que de la révolution victorieuse, devront être pris en compte lors de la délimitation des compétences de l'autonomie du pays, les intérêts quotidiens et permanents de la vie sociale dont la nature diffère grandement dans l'économie agraire et dans l'économie industrielle.

Les limites de ce travail nous imposent de nous borner à quelques observations dans ce domaine théorique. Alors que la production industrielle revêt rapidement dans tous les pays des traits capitalistes qui, tout en s'élargissant en fonction de la concurrence sur le marché, tendent à niveler les rapports de production et, par conséquent, à unifier et à centraliser les intérêts économiques dans des espaces aussi vastes que possible, l'agriculture affiche un conservatisme beaucoup plus grand en ce qu'elle maintient des formes traditionnelles de production et de propriété, ce qui entraîne la conservation de spécificités locales plus accentuées.

Le fait décisif dans ce domaine résulte de ce que l'agriculture, en tant que production extractrice, créatrice de denrées alimentaires, est d'un côté dépendante de la production d'outils que lui procure la production industrielle et qu'elle est d'un autre côté dépendante des conditions naturelles qui, pour être transformées dans le sens des objectifs de l'agriculture – irrigation, assèchement des marais, engrais artificiels, utilisation de la force hydraulique et électrique, enfin communications – dépendent elles aussi de la technique industrielle et de ses progrès. D'où la passivité et le rythme lent de développement qui caractérisent en général la production agricole depuis que la production industrielle s'est scindée en branches autonomes et spécialisées de l'économie sociale, sources désormais de toute initiative de progrès économique et, par conséquent, de tous les bouleversements dans les relations sociales qui affectent ainsi indirectement l'agriculture. De même que la suppression de l'économie naturelle, l'introduction de l'économie monétaire et marchande dans le domaine agricole a partout été le résultat du développement urbain et industriel décrit ci-dessus, aujourd'hui, le développement progressif de l'agriculture vers des relations capitalistes est le résultat direct de l'influence du développement industriel; il adopte en outre partiellement les formes directes de l'industrialisation – industrialisation, si l'on peut dire – de l'agriculture. Alors que la production agricole exerce une influence fondamentale sur le marché mondial contemporain, on constate que ce marché exerce en retour une influence beaucoup plus faible sur l'évolution de la production agricole elle-même que sur celle de la production industrielle. Alors que la concurrence et les bouleversements sur le marché mondial créent, ruinent ou réforment rapidement des branches entières de l'industrie dans les différents pays, finissant par abattre les barrières douanières les plus épaisses, une production comme celle du blé a jusqu'à présent, au moins dans les pays européens, réussi à résister aux influences du commerce mondial. Pour le prouver, il suffit de mentionner que dans deux pays dépendants du commerce du blé comme l'Allemagne, en tant que consommatrice, et la Russie, en tant que productrice, et malgré l'ampleur du développement capitaliste et industriel en Allemagne et, fût-ce à un degré moindre, en Russie, beaucoup de survivances médiévales ont persisté dans les relations agraires, comme c'est le cas à l'est de l'Elbe en Prusse, alors que la liquidation de l'obscina russe ne s'est achevée qu'à la veille de la révolution du XX° siècle. Le rôle du facteur politique, de l'État qui, dans les deux cas, a sans aucun doute contribué au maintien de séquelles réactionnaires, découle en partie des rapports de production dans l'agriculture. Cette relative stabilité et cet apparent immobilisme de la production agricole sont évidemment liés au fait qu'il s'agit en l'occurrence de produire des denrées indispensables qui sont un besoin à la fois universel et quotidien et dont la production ne peut être modifiée ou remplacée que de façon minime. Alors que les articles textiles, les bateaux, les outils de travail, les articles décoratifs changent constamment de forme, de composants et de clientèle en fonction du développement culturel, le rôle du blé, de la viande, etc. comme bases de consommation s'est maintenu au cours du dernier millénaire sans aucun changement. D'où le fait que l'agriculture a conservé plus longtemps et conserve même encore son caractère de production domestique, destinée à l'usage interne et est donc beaucoup moins dépendante du marché des marchandises et de ses bouleversements.

Enfin, il y a un autre élément qui intervient dans le conservatisme des rapports de propriété dans l'agriculture. C'est le fait que les travaux agricoles sont surtout des travaux saisonniers, concentrés sur une certaine partie de l'année et n'ayant besoin qu'alors d'une force de travail abondante qui devient inutile dans les autres périodes. D'où deux phénomènes : d'une part, la grande propriété foncière a impérativement besoin de disposer de masses de main d'œuvre en réserve qui ne sont utilisées qu'à certaines saisons, d'autre part, la petite économie paysanne peut utiliser le temps et la force de travail en dehors de l'exploitation à proprement parler pour générer des revenus supplémentaires provenant par exemple des services rendus à la grande propriété foncière ou d'activités semi- ou totalement industrielles. C'est ainsi que se maintiennent artificiellement en vie de petites exploitations agricoles paysannes où règnent une production archaïque et la misère culturelle.

Certes, tous ces facteurs ralentissent considérablement, plus qu'ils ne paralysent, le développement de l'agriculture capitaliste internationale, la concentration de sa production et le nivellement de ses intérêts en fonction des rapports de consommation, si bien que l'agriculture conserve partout, bien plus que l'industrie ou le commerce, des spécificités locales, des différences historiques; les problèmes quotidiens pour faire progresser l'agriculture ont donc intérêt à être réglés au plus près de la population d'un pays donné et par des organes législatifs et administratifs directs.

Hormis ces aspects généraux, les différences dans les relations agraires entre notre pays et la Russie plaident aussi en faveur de cette orientation. Alors que là, dans l'espace immense de l'État, figurent quasiment tous les niveaux du développement agraire, de l'élevage nomade et de la propriété clanique à la grande culture capitaliste, dans le Royaume seul domine le type ouest-européen de relations : de grandes exploitations capitalistes doublées d'exploitations paysannes individuelles et un prolétariat agricole nombreux.

L'absolutisme en Russie même n'a rien fait pour hisser le niveau de l'agriculture et tout, en revanche, pour ruiner les exploitations paysannes : c'est dans la nature même de son gouvernement opposé aux intérêts vitaux de la paysannerie et occupant une position essentiellement parasitaire sur le dos de la grande masse paysanne. L'épuisement et la ruine finale de cette masse, provoqués notamment par la politique tsariste dans le demi-siècle qui a suivi la suppression du servage [de la corvée] est, comme on le sait, une des sources principales des bouleversements sociaux en cours et de la banqueroute de l'absolutisme tsariste.

La première réforme cardinale qui s'impose dans le domaine agricole, aussi bien russe que polonais, consiste à l'évidence, indépendamment de la solution révolutionnaire de la question agraire elle-même, à rénover complètement la politique, à réformer radicalement le système fiscal, financier et militaire, en un mot, à liquider complètement les gouvernements autocratiques et à instaurer un régime démocratique républicain. Ce bouleversement est indispensable, compte tenu de l'état de l'agriculture dans l'ensemble de l'État russe et surtout pour libérer la production agricole du poids qui l'oppresse depuis des siècles. Les intérêts du progrès de l'économie sociale exigent en outre que toute une série d'institutions et de réformes politiques soient systématiquement mises sur pied par l'État; leur réalisation dans notre pays ne pourra être effectuée que par la représentation de la population elle-même et par ses organes exécutifs. Sont en cause l'assainissement des terres sur une large échelle, l'irrigation, l'assèchement, la création d’exploitations expérimentales, l'entretien par des spécialistes, la création d'écoles agricoles, l'élevage moderne du bétail, la législation sur les maladies animales, la question de la chasse ou la protection des animaux sauvages, la question de la pêche, les statistiques foncières, les assurances, les crédits, etc. Point n'est besoin de rappeler que pour toutes ces questions, les organes de l'autonomie trouveront « table rase » . À titre de curiosité, rappelons que le Département de l'agriculture tsariste a dépensé annuellement environ 5 millions de roubles dans tous les domaines cités ci-dessus, y compris pour couvrir les frais de l’administration générale de l'ensemble de l'État et ce, pour une superficie vaste comme plus de deux fois l'Europe. Les écoles agricoles ayant besoin de 1,4 million de roubles et l'administration de 600 000 roubles, environ 3 millions de roubles sont dépensés pour les objectifs liés directement à la culture agraire (avec les aides pour l'industrie légère). Sur cette somme, le Royaume perçoit environ 8 000 roubles, une partie de ces aides lui ayant même été retirée en vertu de la « politique linguistique » [21].

L'économie forestière est directement liée à l’agriculture et elle a également besoin d'une réglementation législative et administrative autonome. Le point de départ de la réforme foncière consisterait naturellement à confier au pays, c'est-à-dire à ses institutions autonomes, les forêts gouvernementales et majorales couvrant dans le Royaume environ 750 000 déciatines [1,09 ha] (ce qui, ajouterons-nous afin d'éviter les malentendus, n’a rien à voir avec le projet de « municipalisation » des forêts et des terres confisquées, c'est-à-dire avec leur transfert dans les compétences des « organes supérieurs auto-administrés » qui fait partie du programme agraire de la social-démocratie russe). Toute la politique forestière des tsars dans notre pays comme dans l'Empire s'est bornée à piller purement et simplement les forêts, c'est-à-dire à les vendre intégralement à des spéculateurs privés auxquels le gouvernement accordait le droit de couper les arbres, de préparer les produits du bois et de les exporter à l'étranger, surtout en Allemagne, transformant ainsi en monnaie la richesse des forêts sans le moindre souci pour l'avenir de l'agriculture dans l'État et dans le pays où les forêts constituent une base vitale. Les énormes dévastations opérées année après année par le gouvernement allié aux spéculateurs privés se chiffrent, si l'on comptabilise la vente du bois et des produits dérivés du bois exportés de Russie en Allemagne, par exemple en 1907, à presque 60 millions de roubles. Si la Russie possède au Nord d'énormes réserves de forêts vierges pouvant au moins combler les besoins de la production en articles de bois dans une économie rationnelle, le Royaume, faut-il ajouter, est beaucoup moins bien loti en forêts et une économie forestière rationnelle, fondée sur une exploitation correcte et sur la préservation des forêts, est pour le pays une nécessité encore plus brûlante que pour la Russie même, sans parler de l'importance climatique des forêts. Parallèlement à la réglementation de la culture forestière, la mission de la Diète et de l'administration autonome serait de réglementer également le commerce du bois qui revêt une importance considérable dans l'économie du Pays.

À côté de l'agriculture et des forêts, les mines devraient aussi naturellement relever de la compétence des pouvoirs autonomes du pays – à l'exception de la législation sur les conditions de travail des ouvriers qui, comme les autres questions liées à la protection des ouvriers, devraient dépendre de la législation commune à l'ensemble de l'État russe. Dans les grands bassins miniers du pays, l'économie absolutiste actuelle qui a pris la succession des gouvernements polonais se caractérise par le même système de pillage que la gestion financière des forêts. Les mines du pays ont été soit vendues pour presque rien à des capitalistes étrangers et soumises à l'exploitation privée, soit tout à fait gaspillées. La réforme devra commencer dans ce domaine par la récupération pour le pays des mines de charbon, de calamine et aussi des ressources minérales du pays qui sont encore aux mains du Trésor public ou louées par lui. La réglementation rationnelle de l'exploitation de ces ressources naturelles, tenant compte aussi bien du progrès technique que des intérêts des masses les plus larges de la population du pays, la gestion des recherches et des centres d'études géologiques, la fondation d'écoles des mines relèvent du domaine de ce que la Diète et le pouvoir exécutif du pays seront le mieux à même de réaliser.

Soutenir l'industrie et le commerce du pays fait également partie des missions fondamentales de l'économie autonome. Il ne s'agit évidemment pas de se soucier des intérêts personnels de l'exploitation capitaliste « nationale », ni de soutenir les industriels et les commerçants du pays en fonction du particularisme nationaliste et aux dépens des intérêts de la masse laborieuse, ou de « sauver » la petite production par des palliatifs réactionnaires mais de soutenir les tendances au progrès et au développement technique et social dans le sens le plus large, c'est-à-dire en organisant des expositions industrielles, en créant des écoles techniques, en favorisant les relations commerciales à l'intérieur du pays comme dans l'Empire et avec l'étranger, en soutenant le crédit, etc.

La question des communications fluviales et routières occupe une place décisive dans le développement de l'industrie et de l'agriculture, comme dans le développement culturel général. Ce domaine fait en soi partie des questions locales et nécessite avant tout la protection et l'initiative émanant des institutions autonomes; il est en ce moment dans notre pays comme dans tout l'État russe dans une situation d'incurie et de ruine due à l'absence de pouvoir d'auto-administration local et au caractère général de la gestion de l'effroyable machine absolutiste et bureaucratique.

Un des traits caractéristiques de la politique tsariste dans la gestion des communications est cette économie ferroviaire originale qui consiste à créer systématiquement des entreprises privées de chemin de fer financées sur fonds publics avec toutes sortes de subventions, de « garanties », etc. Rappelons que le déficit du Trésor dans l'économie ferroviaire est devenu un phénomène chronique et qu'il s'élevait par exemple en 1901 à 35,1 millions de roubles, en 1902 à 40,3 millions de roubles, en 1903 à 20,5 millions de roubles, en 1904 à 63 millions de roubles. Ce soutien unilatéral, non pas aux communications ferroviaires mais aux intérêts privés des actionnaires des chemins de fer a incité le régime tsariste à sacrifier systématiquement des secteurs tels que le transport fluvial pourtant fondamental dans un État qui dispose d'un nombre considérable de voies navigables ou bien la communication routière. Mentionnons simplement le fait que les dépenses de l'État pour les communications terrestres et fluviales (et pour leur gestion centrale) représentent pour les années 1901-1905 en moyenne 39 millions de roubles dont 24,5 millions de roubles consacrés au cours de cette période aux voies de communication routière et fluviale alors qu'au même moment les dépenses annuelles d'exploitation des chemins de fer représentaient environ 420 millions et que l'apport financier annuel consenti par le Trésor public aux chemins de fer privés s'élevait en moyenne à 44 millions de roubles, le déficit du Trésor dû à cette politique économique se chiffrant à presque 40 millions de roubles.

Un État qui dépasse le double de la surface de toute l'Europe n'a donc que 12 635 verstes [1,06 km] de routes directement gérées par le ministère des communications auxquelles s'ajoutent 4 000 verstes de routes gérées par les pouvoirs régionaux et les routes administrées par le ministère de l'intérieur, soit 29 000 verstes en tout. Si l'on compare avec les autres États, on constate que pour une verste de voie de chemin de fer, il y avait en 1900 :

10 verstes de routes en France
4,3 verstes en Allemagne
3 verstes en Autriche
0,5 verste en Russie [22].

Si, comparé à la Russie, le Royaume est relativement mieux loti en routes puisqu'il en a 3 354 verstes, il le doit avant tout à l'héritage de l'administration du pays d'avant 1864, bien que cet acquis soit très en deçà des besoins et des exigences de l'économie du pays qui s'est considérablement développée au cours des trois dernières décennies. La situation est incomparablement pire, voire désespérée pour les voies fluviales qui constituent un besoin urgent pour le commerce et la communication individuelle ainsi que pour l'agriculture.

Si à tous les domaines exposés ci-dessus on ajoute l'important domaine de la santé publique, c'est-à-dire la législation de l'hygiène publique, la gestion des hôpitaux et de tous les établissements de soins, on complétera la liste de tous les domaines d'activité relevant de la législation et de la gestion autonomes, comprenant aussi les différents champs d'activité de la culture – économique, sociale et spirituelle – qui revêtent partout naturellement un caractère spécifiquement local, national et étroitement lié aux intérêts quotidiens de toute la population. Les solutions apportées à tous ces importants problèmes d'intérêts matériels et spirituels, liés au progrès social révolutionnaire et à la position des masses populaires laborieuses relèvent du domaine propre des institutions autonomes de notre pays, ce dont doit apporter la preuve la classe ouvrière consciente du Royaume de Pologne et avec elle, solidairement, le parti de la classe prolétarienne de l'ensemble de l'État.

Notes de l'éditeur

Texte surligné en bleu : en anglais dans le texte.

Texte surligné en rose clair : en latin dans le texte.

Texte surligné en vert : en allemand dans le texte.

Texte surligné en rose : en polonais dans le texte.

Texte surligné en gris : en russe dans le texte.

a Le Royaume de Galicie et de Lodométie constituait la partie de l'ancienne Pologne qui avait été allouée à l'Autriche lors des partages de la Pologne. Après avoir subi le pouvoir centralisateur de Vienne, ce territoire avait obtenu un statut d'autonomie territoriale au cours des années 1864-1869.
b Lubecki, Krankin et Jezierski étaient des hommes politiques conservateurs du Royaume de Pologne pendant la période d'autonomie.
c August Bebel (1840-1913) : dirigeant historique de la social-démocratie allemande.
d Stanislaw Grabski (1871-1949) : militant du PPS passé dans le camp de la droite nationaliste en 1906. Il occupera des fonctions officielles dans la Pologne des années 1945-1947.
e Leo, comte von Caprivi (1831-1899), chancelier du Reich et ministre-président de Prusse au début des années 1890.
f Après là suppression du servage en 1861, les "paysans de l’État" reçurent en 1866 le droit de racheter la propriété de leur parcelle au domaine public.
g Expression utilisée par les adversaires de cette institution où ne se retrouvaient que des "réalistes" favorables à un compromis avec le tsar.
h Cette terminologie – gymnase pour l'équivalent du lycée, école réale pour le collège – correspond au système allemand, transposé également dans l'empire russe. Les Realschulen y furent introduites lors des réformes de 1863-1864.
i Le terme employé en polonais est celui de "corvée".
j Kazimierz Gorzycki (1865-1912) : historien, militant socialiste galicien.
k Grzegorz Piramowicz (1737-1801) : prêtre, écrivain, pédagogue, il devint le secrétaire de la Commission d'éducation nationale.
l Malgré son nom très traditionnel, l'École de chevalerie fut la première académie militaire moderne en Pologne. Elle visait à permettre la création d'un corps d'officiers éduqués sur le plan technique et civique. Adam Jerzy Czartoryski (1770-1861), compagnon de lutte de Kościuszko, considéré comme roi de Pologne dans l'exil parisien.
m Hugo Kollątaj (1750-1812) : prêtre, pédagogue, homme politique radical; il dirigea la Commission d'Éducation nationale.
n Confrontés aux nombreuses résistances au sein de la noblesse, les réformateurs ont cherché à avancer sur la voie des réformes sans éveiller de suspicion. C'est pourquoi ils n'ont abordé que modérément la question de l'intégration des paysans – ou des Juifs – à la citoyenneté; mais les événements de 1791-1795 ont démontré qu'une grande partie d'entre eux envisageaient cette évolution par la politique du fait accompli. Ces tentatives furent finalement stoppées par le partage de la Pologne de 1795.
o Le comte Stanislaw Potocki (1752-1921) est resté ministre des cultes et de l'instruction pour la Pologne et a eu le temps d'engager une campagne contre le clergé réactionnaire.
p Le servage avait été supprimé en 1807.
q L'aristocratie acculturée à la Szlachta polonaise s'était soumise à l'autorité du pape et dissociée du métropolite de Kiev (1596) tout en conservant le rite russe. L'église uniate fut interdite en 1839.
r À ne pas confondre avec le ministre du tsar du tournant du siècle.
s Il s'agissait de se servir de la "population juive" comme d'un élément jugé "facilement" russifiable afin d'entamer la dépolonisation du pays.
t Tchin= rang. Tchinovnik désigne les cadres de l'administration – et de l'armée – tsariste, inscrits sur la table des rangs. C'est sur ce même modèle et pour désigner, mutatis mutandis, une réalité équivalente qu'a été créé le terme d'apparatchik en U.R.S.S.
u École élémentaire juive communautaire qui ne fermait pas radicalement l'accès à un cursus plus classique.

Notes de l'auteur

1 Dr Tadeusz Rukowski. W sprawie przemyslu krajowego (à propos de l'industrie du Pays). Cracovie. 1883.
2 Le lecteur pourra trouver des détails sur cette question dans l'ouvrage de l'auteur, Die industrielle Entwicklung Polens, Leipzig, 1898.
3 S.G., « Die industrielle Potitik Russlands in dessen polnischen Provinzen », Die Neue Zeit, 1893-1894, p. 790.
4 Les faits cités ci-dessus ont été partiellement repris de l'ouvrage de l'auteur, die industrielle Entwicklung Polens qui n'a pas été publié en polonais.
5 Voir la brochure électorale national-démocrate éditée à Varsovie en février 1906. La phraséologie sur "les tarifs ferroviaires spécialement établis en notre défaveur" et ruinant "notre agriculture" est jusqu'aujourd'hui dominante dans la presse du pays. Voir notamment l'ouvrage de W. Zukowski sur les Revenus et les dépenses gouvernementales dans le Royaume de Pologne (O dochodach i wydatkach panstwowych v Królestwie Polskim), 1907, p. 75 et 86.
6 Op. cit., p. 20, 27, 86. La réalisation partielle de ce programme – la "mise sur un pi homologues russes dans le cadre de l'impôt immobilier – constitue la seule "conquête nationale" que le Cercle polonais à la Douma ait pu obtenir par sa politique d'accord avec le gouvernement de Stolypine et de Skalon.
Petr Arkadevic Stolypine (1862-1911) : ministre de l'Intérieur et Premier ministre après la dissolution de la Première Douma. Assassiné le 14 septembre 1911. (NdE)
7 Michal Bobrzynski, Wladyslaw Leopold Jaworski, José Milewski, Zdziejow, odrodzenia politycznego Galicji 1859-1873 (Sur l'histoire de la renaissance politique de la Galicie), Varsovie, 1905, p. 483-487.
8 « Plus on souligne exclusivement les intérêts immédiats du métier et de l'organisation de métier, plus les différences de conception syndicale générale qui séparent entre eux les ouvriers d'un même métier reculent à l'arrière plan et plus s'affirment les différences qui séparent les ouvriers du métier des ouvriers d'autres métiers. C'est particulièrement visible là où certaines organisations ouvrières parviennent à conquérir une position privilégiée. Cette position n'a de chances d'être préservée que si les organisations privilégiées excluent de leurs rangs la masse des ouvriers. Comme autrefois les corporations, ces couches ouvrières cherchent à présent à s'élever au détriment de l'ensemble du prolétariat au lieu de le faire en symbiose avec lui. L'Angleterre, terre promise de la neutralisation des syndicats, en apporte des preuves abondantes. Contentons nous de mentionner l'attitude des mineurs de Durham et du Northumberland qui, à l'inverse de la masse de leurs camarades, s'opposent à la journée normale de travail de huit heures parce qu'ils ont eux-mêmes conquis un temps de travail de sept heures et qu'ils estiment avantageux que les enfants, employés à leurs côtés comme rouleurs, travaillent dix heures. Voilà une politique d'actualité on ne peut plus "pratique", une politique d'intérêts on ne peut plus "dépouillée". Elle a pour conséquence non pas l'unité des mineurs mais leur division au nom, précisément, de cette politique gestionnaire. » K. Kautsky, « Die Neutralisierung der Gewerkschaften », Die Neue Zeit, 1899/1900, II, p. 460.
9 Uwagi nad zyciem Jana Zamoyskiego (Considérations sur la vie de Jan Zamoyski), Éd. Turowski, p.19 et 24.
10 Cf. Henryk Konica, Komisja Rzadzaca, 1807 (La commission gouvernementale).
11 WI. Korotynski, « Rocznik instytutow edukacyjnych 1830 » cité dans Losy szkolnictwa w Krolestwie polskim, (« Annuaire des instituts éducatifs de 1830 » in Le sort de l'instruction dans le Royaume de Pologne), Varsovie, 1906, p. 13.
12 Wl. Korotynski, op. cit., p. 51.
13 Ib., p. 54.
14 Mémoire du Comte Miljutin en annexe à A. Sulikowski, « Miasto analfabetow » (La ville des analphabètes), p. 89. Souligné par nous.
15 En annexe chez A. Suligowski, op. cit., p. 102, souligné par nous.
16 Ib. p. 101.
17 W. Korotynski, op. cit., p. 33 et 106.
18 A. Suligowski, op.cit., p. 11.
19 Kulomzin, Dostupnost' načal'noj školy v Rossii (L'accès à l'école élémentaire en Russie), Saint Pétersbourg, 1904, cité in A. Suligowski, op. cit., p. 21.
Ci-après, ce qu'on entend par organe d'auto-administration locale est le zemstvo. (NdE)
20 A. Suligowski. op. cit., p. 19-20.
21 W. Zukowski, Dochody i wydatki panstowe w Krolest wie Polskim (Revenus et dépenses dans le Royaume de Pologne), p. 125.
22 W. Zukowski, op. cit., p. 123.