1908 |
Traduction : Claudie Weill avec la collaboration de Bruno Drweski. Source : Ed. Le Temps des Cerises, 2001. |
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Rosa Luxemburg
La question nationale et l’autonomie
La Nation et l’autonomie
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Le capitalisme transforme la vie et les formes sociales des fondements matériels jusqu'au sommet, les formes culturelles. Il a produit toute une série de phénomènes économiques entièrement nouveaux : la grande industrie, la production mécanisée, la prolétarisation, la concentration de la propriété, les crises industrielles, les trusts capitalistes, l'industrie moderne à domicile, le travail des femmes et des enfants, etc. En même temps, le capitalisme a produit une nouvelle culture, un nouveau centre de la vie sociale a émergé : la grande ville, ainsi qu'une nouvelle classe sociale : l'intelligentsia professionnelle. Avec la division hautement développée du travail et les progrès constants de la technologie, l'économie capitaliste a besoin d'un encadrement doté d'expérience technique : ingénieurs, chimistes, architectes, électriciens, etc. L'industrie et le commerce capitalistes ont besoin de toute une armée de juristes : avocats, notaires, juges, etc. L'économie sociale bourgeoise, en particulier dans les grandes villes, a fait de la santé une préoccupation publique et a développé pour la servir un grand nombre de médecins, de pharmaciens, de sages femmes, de dentistes ainsi que d'hôpitaux publics avec le personnel approprié. La production capitaliste n'a pas seulement besoin de gestionnaires de la production spécialement formés, mais d'une éducation universelle, élémentaire, populaire, à la fois pour hausser le niveau culturel général, ce qui crée des besoins toujours croissants et par conséquent une demande d'articles de masse, et pour former des ouvriers convenablement éduqués et intelligents, capables d'être efficaces dans l'industrie à grande échelle. Par conséquent, pour la société bourgeoise, l'éducation populaire et la formation professionnelle sont partout nécessaires et donc, les écoles publiques et les enseignants d'écoles élémentaires, secondaires et universitaires, les bibliothèques, les salles de lecture, etc.
La production capitaliste et la participation au marché mondial sont impossibles sans une communication étendue, rapide et constante, tant matérielle que culturelle. La société bourgeoise a donc créé d'une part des chemins de fer et des services postaux et télégraphiques et de l'autre, sur ces bases matérielles, une presse périodique, phénomène social tout à fait inconnu jusqu'alors. Le travail dans la presse a suscité dans la société bourgeoise une catégorie nombreuse de journalistes et de publicistes professionnels. Le capitalisme a fait de toutes les manifestations de l'énergie humaine, y compris de la créativité artistique, un objet de commerce alors que par ailleurs, en rendant les objets d'art accessibles à de larges masses de la population par la production de masse, il a fait de l'art un besoin quotidien, au moins pour la société urbaine. Le théâtre, la musique, la peinture, la sculpture qui, en période d'économie naturelle, étaient le monopole et le luxe privé de mécènes individuels puissants sont dans la société bourgeoise une institution publique et font partie intégrante de la vie quotidienne normale de la population urbaine. Les ouvriers satisfont leurs besoins culturels dans les tavernes ou les brasseries en plein air, en feuilletant des illustrés à bon marché; ils ornent leur personne et leur logement de pacotille artistique alors que la bourgeoisie dispose d'orchestres philharmoniques, d'excellents théâtres, d'œuvres de génie et d'objets de luxe. Cependant, l'une et l'autre formes de consommation suscitent une classe nombreuse d'artistes et de producteurs d'art.
Le capitalisme crée ainsi une culture spirituelle tout à fait nouvelle : éducation publique, développement de la science, épanouissement du savoir, journalisme, production artistique. Ce ne sont pourtant pas des appendices purement mécaniques du processus brut de la production ni des éléments inertes mécaniquement séparés. La culture spirituelle de la société bourgeoise constitue en elle-même une entité vivante et autonome jusqu'à un certain point. Pour exister ou se développer, cette société a besoin non seulement de certaines conditions de production, d'échange et de communication mais elle crée aussi une certaine gamme de relations spirituelles dans le cadre des intérêts de classes contradictoires. Si la lutte des classes est un produit naturel de l'économie capitaliste, ses besoins naturels sont les conditions qui rendent cette lutte possible : non seulement les formes politiques modernes, la démocratie, le parlementarisme mais aussi une vie publique ouverte, un échange ouvert de vues et de conceptions contradictoires, une vie intellectuelle intense qui seule permet la lutte des classes et des partis. L'éducation populaire, le journalisme, la science, l'art – émergeant d'abord dans le cadre de la production capitaliste – deviennent en eux-mêmes un besoin indispensable et une condition d'existence de la société moderne. Les écoles, les bibliothèques, les journaux, le théâtre, les conférences publiques, les débats publics deviennent des conditions de vie normales, l'atmosphère spirituelle indispensable pour chaque membre de la société moderne, en particulier urbaine, même en dehors du lien que ces phénomènes entretiennent avec les conditions économiques. Bref, le processus matériel vulgaire du capitalisme crée une « superstructure » idéologique tout à fait nouvelle dont l'existence et le développement sont dans une certaine mesure autonomes.
Néanmoins, le capitalisme ne crée pas cette culture spirituelle dans l'éther ou dans le vide de l'abstraction, mais sur un territoire donné, dans un environnement social défini, dans une langue précise, dans le cadre de certaines traditions, bref, dans des conditions nationales précises. Par cette culture même, il distingue donc un certain territoire et une certaine population en tant qu'entité culturelle nationale où il crée une cohésion spéciale, plus étroite et opère la liaison des intérêts spirituels.
Toute idéologie n'est fondamentalement que la superstructure des conditions matérielles et de classes d'une époque donnée. En même temps, cependant, l'idéologie de chaque époque se rattache à l'héritage idéologique des époques précédentes alors que par ailleurs, elle a son propre développement logique dans un espace donné. C'est ce qu'illustre l'histoire des sciences ainsi que de la religion, de la philosophie et de l'art.
La culture spirituelle créée par le capitalisme dans un environnement donné revêt non seulement des traits nationaux par le principal organe de la production spirituelle, à savoir la langue, mais elle fusionne aussi avec la culture traditionnelle de la société, avec son histoire, s'imbibe de ses caractéristiques spirituelles distinctes; bref, cette culture se transforme en culture nationale dotée d'une existence et d'un développement qui lui sont propres. Les traits fondamentaux et les bases de la culture moderne sont communs à tous les pays bourgeois, internationaux, et la tendance du développement contemporain va indubitablement dans le sens d'une communauté sans cesse croissante de la culture internationale. Mais, sur le fond de cette culture bourgeoise hautement cosmopolite, la culture française se distingue nettement de la culture anglaise, la culture allemande de la culture néerlandaise, la culture polonaise de la culture russe, comme autant de types séparés.
Les frontières des stades historiques et les « bordures » historiques sont moins faciles à détecter dans le développement de l'idéologie [1]. Comme la culture capitaliste moderne est l'héritière et le continuateur de cultures antérieures, la nouveauté se situe dans la continuité et dans le monolithisme d'une culture nationale qui, superficiellement, ne semble pas reliée à la période de l'économie capitaliste et de la domination de la bourgeoise. Pour les phraseurs de la « National-Démocratie » ou les « sociologues » écervelés du social-patriotisme, la culture de la Pologne d'aujourd'hui reste dans son essence la même culture intacte « de la nation polonaise » qu'à l'époque de Batory, de Stanislas-Auguste [a] tandis que Straszewicz, Swietochowski et Sienkiewicz [b] sont les héritiers spirituels en ligne directe de Rej, du sieur Pasek et de Mickiewicz [c]. En fait, pourtant, la littérature et la presse de la Pologne bourgeoise moderne, la science polonaise et toute la culture polonaise sont désespérément indigentes; elles font partie d'une nouvelle étape historique complètement étrangère dans son esprit et son contenu à la vieille culture de la Pologne de la szlachta telle qu'elle se reflète dans son dernier et mémorable ouvrage, Pan Tadeusz. La culture polonaise actuelle, dans toute sa décadence, est un produit moderne de ce même développement capitaliste qui a enchaîné la Pologne à la Russie et mis à la tête de la société, dans le rôle de classe dirigeante, une bande hétérogène d'affairistes sans passé, sans tradition révolutionnaire, historiquement destinés à être des traîtres à la cause nationale. Le savoir, l'art et le journalisme bourgeois d'aujourd'hui en Pologne sont tant dans l'esprit que du point de vue du contenu des hiéroglyphes idéologiques où un historien matérialiste peut déchiffrer l'histoire du déclin de la noblesse polonaise, l'histoire du « travail organique » , de la conciliation, de la National-Démocratie, des députations, des mémorandums, pour aboutir aux élections « nationales » à la Douma tsariste sous l'état d'urgence et aux bandes « nationales » qui assassinent les ouvriers socialistes polonais. Le capitalisme a créé la culture nationale polonaise moderne, annihilant du même coup l'indépendance nationale polonaise. Le capitalisme a annihilé l'indépendance nationale polonaise mais a créé en même temps la culture nationale polonaise moderne. Cette culture nationale est un produit indispensable dans le cadre de la Pologne bourgeoise; son existence et son développement sont une nécessité historique, liée au développement capitaliste lui-même. Le développement du capitalisme qui a enchaîné la Pologne à la Russie par des liens socio-économiques a miné l'absolutisme russe, unifié et révolutionné les prolétariats russe et polonais en tant que classe destinée à renverser l'absolutisme et a ainsi créé, sous les tsars, les conditions préalables indispensables à la liberté politique. Mais dans ce cadre et sur la toile de fond de cette tendance générale à la démocratisation de l'État, le capitalisme a en même temps resserré plus étroitement les liens de la vie socio-économique et nationale-culturelle du Royaume de Pologne, préparant ainsi les conditions objectives qui permettront de réaliser l'autonomie nationale polonaise.
Comme nous l'avons vu, les exigences du système capitaliste mènent dans tous les États modernes au développement historiquement nécessaire de l'auto-administration locale à laquelle participe la population pour accomplir des fonctions socio-politiques à tous les niveaux, de la commune au district et à la province. Cependant, là où, dans un État moderne, coexistent des districts nationaux distincts qui forment en même temps des territoires dotés de certaines spécificités économiques et sociales, les mêmes exigences de l'économie bourgeoise rendent l'auto-administration indispensable au niveau supérieur, à l'échelle du pays. À ce niveau, résultant d'un nouveau facteur, la spécificité nationale-culturelle, l'auto-administration locale est aussi transformée en un type spécial d'institution démocratique applicable uniquement dans des conditions définies.
Le district industriel de Moscou-Vladimir se distingue tout autant, par ses prestations économiques, ses intérêts locaux spécifiques, sa concentration de population, du vaste espace russe qui l'entoure que le Royaume de Pologne. Cependant, le facteur décisif qui distingue notre pays de ce district central de Russie est la spécificité de la vie nationale-culturelle qui crée toute une sphère d'intérêts communs spécifiques à côté des intérêts purement économiques et sociaux. Tout comme une commune urbaine ou villageoise, un district, un département ou un gouvernement [gubernija], une province ou une région doivent disposer, en conformité avec l'esprit de l'auto-administration moderne, d'une certaine gamme de législation locale insérée dans le cadre des lois de l'État, de même, l'auto-administration nationale, conformément à l'esprit de la démocratie, doit se fonder sur la représentation de la population et son pouvoir législatif local dans le cadre des lois de l'État, afin de satisfaire aux exigences socio-économiques nationales et nationales-culturelles.
Toute la culture moderne est, avant tout, une culture de classe, bourgeoise et petite bourgeoise. Le savoir et l'art, l'école et le théâtre, l'intelligentsia professionnelle, la presse sont avant tout au service de la société bourgeoise, sont irrigués par ses principes, son esprit, ses tendances. Mais les institutions du système bourgeois, tout comme le développement capitaliste même, sont, dans l'esprit de la dialectique historique, un phénomène à deux faces, à double tranchant : les moyens du développement et de la domination de classe de la bourgeoisie sont en même temps autant de moyens pour renforcer le prolétariat en tant que classe dans sa lutte pour l'émancipation et pour l'abolition de la domination de la bourgeoisie. La liberté politique, le parlementarisme sont dans les États d'aujourd'hui des outils pour édifier le capitalisme et consolider les intérêts de la bourgeoisie comme classe dominante. Néanmoins, ces mêmes institutions démocratiques, ce même parlementarisme bourgeois sont, à un certain niveau, une école indispensable à la maturation politique et de classe du prolétariat, une condition pour l'organiser en un parti social-démocrate, pour l'aguerrir à la lutte de classe ouverte.
Il en est de même pour la culture spirituelle. L'école populaire, l'éducation élémentaire est nécessaire à la société bourgeoise pour créer la consommation de masse adéquate de même qu'un contingent adéquat de « bras susceptibles de travailler » . Mais cette même école et cette même éducation deviennent les instruments intellectuels de base du prolétariat en tant que classe révolutionnaire. Les sciences sociales, historiques, philosophiques et naturelles sont aujourd'hui les produits idéologiques de la bourgeoisie et l'expression de ses besoins et de ses tendances de classe. Mais à un certain niveau de développement, la classe ouvrière reconnaît que pour elle aussi « le savoir, c'est le pouvoir » – non pas dans le sens insipide que lui confèrent l'individualisme bourgeois et ses prêches sur « l'application et la diligence » comme moyens pour accéder au « bonheur » , mais dans le sens du savoir comme levier de la lutte de classe, comme conscience révolutionnaire des masses laborieuses. La presse et le journalisme, ces produits bourgeois par excellence de la culture moderne, deviennent eux aussi l'outil le plus maniable et le plus indispensable dans la formation de la conscience et dans la lutte de classe du prolétariat. Enfin le socialisme qui relie les intérêts des ouvriers en tant que classe au développement et à l'avenir de l'humanité en tant que grande fraternité culturelle produit une affinité particulière entre la lutte prolétarienne et les intérêts de la culture dans son ensemble et engendre le phénomène apparemment contradictoire et paradoxal qui fait du prolétariat conscient d'aujourd'hui dans tous les pays le porte-parole le plus ardent et le plus idéaliste du savoir et de l'art, de cette même culture bourgeoise dont il est aujourd'hui le bâtard déshérité.
L'autonomie territoriale du Royaume de Pologne est d'abord nécessaire à la bourgeoisie polonaise pour renforcer sa domination de classe et développer ses institutions afin d'exploiter et d'opprimer sans restrictions de quelque ordre qu'elles soient. De même que les institutions parlementaires étatico-politiques modernes et leur corollaire, les institutions d'auto-administration locale, sont, à un certain niveau, un outil indispensable à la domination bourgeoise et à l'harmonisation de toutes les fonctions étatiques et sociales avec les intérêts de la bourgeoisie, dans un sens plus étroit, l'autonomie territoriale est un outil indispensable pour mettre les fonctions sociales sur un territoire délimité strictement en adéquation avec les intérêts bourgeois spéciaux de ce territoire. L'absolutisme qui a sauvegardé les intérêts vitaux les plus brutaux, fussent-ils les plus importants, des classes dominantes, par exemple l'exploitation illimitée des couches laborieuses, a tout naturellement sacrifié dans le même temps à ses propres intérêts et à ses propres méthodes de travail tous les intérêts et les formes plus subtils de la domination bourgeoise, c'est-à-dire qu'il les a traités avec sa brutalité asiatique coutumière. La liberté politique et l'autonomie qui l'accompagne finiront peut-être par donner à la bourgeoisie polonaise la possibilité d'utiliser des fonctions sociales aujourd'hui négligées – les écoles, les pratiques religieuses et toute la vie culturelle-spirituelle du pays – pour ses propres intérêts de classe. En s'emparant de tous les postes de l'administration, de la justice et de la police, la bourgeoisie sera en mesure d'assimiler véritablement ces organes naturels de la domination de classe à l'esprit et aux besoins autochtones de la société bourgeoise et de les transformer ainsi en outils flexibles, fiables et subtils des classes dominantes polonaises. Bref, l'autonomie territoriale comme partie intégrante de la liberté politique à l'échelle de l'État tout entier est la forme politique la plus mûre de la domination bourgeoise en Pologne.
Pourtant et pour cette même raison, l'autonomie est un besoin de classe indispensable pour le prolétariat polonais. Plus les institutions bourgeoises mûrissent, plus elles pénètrent profondément dans le tissu des fonctions sociales, plus elles couvrent de terrain dans la sphère intellectuelle et plus le champ de bataille s'étend, plus les lignes de feu se multiplient à partir desquelles le prolétariat mène sa lutte de classe. Plus le développement de la société bourgeoise progresse sans entraves et efficacement, plus courageuse et sûre sera la progression de la conscience, de la maturité politique et de l'unification du prolétariat en tant que classe.
Pour sa lutte de classe, le prolétariat polonais a besoin de toutes les composantes d'une culture spirituelle; tout d'abord, ses intérêts, fondés essentiellement sur la solidarité des nations et y aspirant, exigent l'élimination de l'oppression nationale et des garanties contre cette oppression, élaborées dans le cours du développement social. En outre, une vie culturelle normale, large, sans restrictions du pays est tout aussi indispensable au développement de la lutte de classe du prolétariat qu'à l'existence de la société bourgeoise elle-même.
L'autonomie territoriale a les mêmes objectifs que ceux qui sont inclus dans le programme politique du prolétariat polonais : le renversement de l'absolutisme et la conquête de la liberté politique dans l'État tout entier; ce n'est qu'une partie du programme résultant à la fois des tendances progressistes du développement capitaliste et des intérêts de classe du prolétariat.
2
La séparation nationale d'un certain territoire dans un État moderne n'est pas en soi une base suffisante pour l'autonomie territoriale; la relation entre nationalité et vie politique exige précisément un examen attentif. Les théoriciens du nationalisme considèrent d'ordinaire la nationalité comme un phénomène naturel, immuable, indépendant du développement social, comme un phénomène conservateur résistant à toutes les vicissitudes historiques. Conformément à cette opinion, le nationalisme bourgeois trouve les principales sources de la vitalité et de la force nationales non pas dans la formation historique moderne, c'est-à-dire la culture bourgeoise urbaine, mais au contraire, dans les formes traditionnelles de vie de la population rurale. Les masses paysannes et leur conservatisme social apparaissent aux romantiques du nationalisme comme les seuls bastions authentiques de la culture nationale, comme une forteresse inexpugnable des spécificités nationales, comme le fortin de l'esprit et du génie national. Lorsqu'au milieu du siècle dernier commença à s'épanouir, en liaison avec le courant nationaliste dans la politique d'Europe centrale, ce qu'on a appelé le folklorisme, il s'est tourné avant tout vers les formes traditionnelles de la culture paysanne comme vers un coffre-fort où chaque nation déposerait « les fils de ses pensées et les fleurs de ses sentiments » . De même, à présent, le nationalisme lituanien, biélorusse et ukrainien à peine éveillé se fonde entièrement sur la population rurale et ses formes conservatrices d'existence, entreprenant de labourer, de façon tout à fait significative, ce champ national antique et vierge par la diffusion d'abécédaires et de l'Écriture sainte dans la langue nationale et avec l'orthographe nationale. Dès les années 1880 et la publication à Varsovie de la revue Glos, pseudo-socialiste et pseudo-révolutionnaire, la National-Démocratie polonaise suivant, elle aussi, son instinct réactionnaire infaillible, a orienté ses sentiments nationaux vers la population rurale, en les mâtinant harmonieusement avec son animosité antisémite à l'égard de la bourgeoisie urbaine. Enfin, de la même manière, le courant « nationaliste » polonais le plus récent de Prusse, le parti de M. Korfanty [d] et compagnie, se fonde principalement sur le conservatisme de la population rurale de Haute Silésie, exploitée comme base de réussite économique et politique par la petite bourgeoisie polonaise réactionnaire.
Par ailleurs, le problème de savoir quelle est la couche sociale qui serait la véritable gardienne de la culture nationale a suscité récemment un intéressant échange de vues dans le camp social-démocrate.
Dans son étude sur « la question nationale » que nous avons citée à plusieurs reprises, Karl Kautsky, critiquant l'œuvre d'Otto Bauer, publiciste du parti autrichien, sur ce même sujet déclare :
« L'existence des différences de classe amène donc aussi Bauer à affirmer de façon paradoxale que seuls constituent la nation les éléments de celle-ci qui sont en prise sur la culture, c'est-à-dire jusqu'à présent seules les classes dominantes et exploiteuses. "À l'époque des Hohenstaufen, écrit Bauer, la nation n'était rien d'autre que la communauté culturelle des chevaliers... le caractère national uniforme produit par la similitude de l'influence culturelle n'était que celui d'une classe nationale... À tout ce qui unissait la nation, le paysan n'avait aucune part... C'est ainsi qu'à cette époque les paysans allemands ne constituent nullement la nation; ils n'en sont que les Hintersassen (tenanciers)... Dans la société fondée sur la propriété privée des moyens de production, les classes dominantes (autrefois les chevaliers, aujourd'hui les gens cultivés) constituent la nation en tant qu'ensemble de ceux qui, du fait de l'identité de leur culture forgée par l'histoire de la nation, transmise par une même langue et l'éducation nationale, ont une parenté de caractère. Mais les larges masses populaires ne constituent pas la nation" » [2].
Selon Bauer, seul le système socialiste, en faisant participer les masses ouvrières à l'intégralité de la culture transformera ces masses en nation. Kautsky répond ainsi à ces arguments :
« C'est là une idée ingénieuse et, au fond, très juste. Mais, pour ce qui est du problème national, elle nous entraîne sur une mauvaise piste car elle conçoit la nation en un sens qui nous met tout simplement dans l'impossibilité d'appréhender la force de l'idée nationale dans toutes les classes à l'époque présente, d'appréhender les fondements des conflits nationaux actuels qui secouent des peuples entiers. Sur ce point, Bauer entre en contradiction avec Renner [3] qui fait observer que c'est précisément le paysan qui est le dépositaire de la nationalité.
Renner nous montre qu'en Autriche (Hongrie comprise) nombre de villes ont changé de nationalité au cours du siècle dernier. Anciennement allemandes, elles sont devenues hongroises ou tchèques. D'autres villes allemandes et notamment Vienne ont absorbé un énorme afflux de nationalités étrangères et les ont assimilées à la nation allemande. À la campagne, en revanche, les barrières linguistiques sont demeurées presque totalement intactes. Dans les plus grandes villes d'Autriche, le processus de germanisation avait en fait abouti au début du XIX° siècle. Elles étaient toutes allemandes à l'exception de celles de Galicie, de Croatie et des territoires italiens. Mais ce qui restait national, c'était la population paysanne. Ce fut elle qui fit échouer la transformation de l'Autriche en un État national. Comme à tout l'héritage du passé, le paysan tient très fortement à sa nationalité tandis que le citadin, notamment l'intellectuel, a des capacités d'adaptation beaucoup plus développées » [4].
Dans le cours de son étude, Kautsky se voit contraint de nuancer considérablement son raisonnement. Examinant de plus près les fondements des mouvements nationaux modernes, il souligne que précisément, en suscitant l'apparition d'une nouvelle classe sociale, l'intelligentsia professionnelle, le développement bourgeois crée sous cette forme le principal facteur de l'idée nationale contemporaine et un pilier de la vie nationale. Il est vrai que le même développement dirige simultanément la vie sociale et culturelle des nationalités d'aujourd'hui, et en particulier de l'intelligentsia, sur des voies internationales et de ce point de vue, Kautsky a raison d'inverser la perspective dégagée par Bauer en expliquant que la tâche de la grande réforme socialiste de l'avenir ne sera pas de nationaliser, c'est-à-dire de séparer les masses laborieuses selon les nationalités mais au contraire d'ouvrir la voie à une culture universelle, internationale unique dans laquelle les nationalités distinctes disparaîtront. Cependant, dans les conditions actuelles, c'est le rôle de l'élément urbain ou plus précisément bourgeois qui décide du sort des nationalités. Si en accord avec Renner, Kautsky cite toute une série de villes slaves de la monarchie des Habsbourg, germanisées au début du XIX° siècle comme exemple de la non-résistance nationale de l'élément urbain, ces faits peuvent tout au plus servir à illustrer les conditions petites-bourgeoises de l'ère pré-capitaliste qui, sans aucun doute, caractérisaient la vie urbaine des pays slaves d'Autriche au début du XIX° siècle. Le cours des événements qui suivirent, le passage résolu de ces mêmes villes vers leur propre nationalité dans ces dernières décennies, confirmé par Kautsky et Renner, montre à l'évidence combien l'essor, dans un pays, d'un développement bourgeois propre, d'une industrie propre, d'une vie urbaine propre, d'une bourgeoisie et d'une intelligentsia « nationales » propres, à l'instar de ce qui s'est produit en Pays tchèque, peuvent constituer la base d'une politique nationale de résistance et d'une vie politique active liée à elle.
L'accent mis sur l'élément paysan en relation avec le sort de la nationalité est juste en ce qui concerne la préservation toute passive des particularités nationales dans un groupe ethnique : la langue, les mœurs, les costumes et aussi, en corrélation, une certaine religion. Le conservatisme de la vie paysanne rend possible la préservation de la nationalité dans ces limites étroites et explique la résistance séculaire à toute politique de dénationalisation, quelles que soient la brutalité des méthodes ou la supériorité culturelle de la nationalité étrangère conquérante. C'est ce que prouve la préservation de la langue et du type national parmi les tribus slaves du sud de Turquie et de Hongrie, la préservation des particularités des Biélorusses, des Ruthènes, des Lituaniens dans l'Empire russe, des Mazures et des Lituaniens en Prusse orientale ou des Polonais en Haute Silésie, etc.
Pourtant, une culture nationale préservée sur ce mode traditionnel-paysan est incapable de jouer le rôle d'un élément actif dans la vie politico-sociale contemporaine, précisément parce qu'elle est dans son intégralité un produit de la tradition, qu'elle est enracinée dans les conditions du passé, parce que – pour citer Marx – la classe paysanne dans la société bourgeoise d'aujourd'hui se situe en dehors de la culture, constitue plutôt une « parcelle de barbarie » incrustée dans cette culture. Arrière-garde nationale, la culture paysanne est toujours et a priori une culture de la barbarie sociale, une base de la réaction politique, condamnée à disparaître par l'évolution historique. Aucun mouvement politico-national sérieux n'est possible dans les conditions actuelles sur une base nationale exclusivement paysanne. C'est seulement lorsque les classes urbaines actuelles – bourgeoisie, petite bourgeoisie et intelligentsia bourgeoise – se font les promoteurs du mouvement national qu'il est possible de développer, dans des conditions bien définies, ce semblant de phénomène de contradictions nationales et d'aspirations nationales de « nations entières » auquel Kautsky fait allusion.
En ce qui concerne en particulier la question de l'auto-administration des nationalités ou de l'autonomie, ce n'est que du point de vue du nationalisme bourgeois que chaque « nationalité » offre une matière et une base également adéquates pour des institutions autonomes. Cette optique ne distingue dans l'autonomie que certaines garanties nationales-culturelles, elle traite donc l'autonomie en termes purement négatifs et idéologiques, comme forme minimale de « liberté » nationale, ignorant délibérément la valeur sociale positive qu'elle comporte, la fonction historique spécifique qui est l'essence de l'autonomie moderne et qui la distingue du particularisme médiéval. Si cependant on transfère le concept d'autonomie de cette zone utopico-idéologique vers le terrain historique et si on l'examine comme résultat spécifique indispensable de l'économie capitaliste dans un certain environnement, comme forme destinée à remplir certaines fonctions sociales – matérielles et spirituelles – issues des besoins de la société bourgeoise et de son développement démocratique, on découvre que les fonctions de l'autonomie territoriale dans le cadre de l'État constitutionnel moderne sont indissolublement liées, comme l'ensemble du développement politique de cet État, aux formes de la vie bourgeoise moderne. Le foyer de l'autonomie et de l'État moderne en général est la grande ville; son levier politique, la classe bourgeoise; son accompagnement indissociable, l'intelligentsia bourgeoise moderne, la vie littéraire, le journalisme, la science et l'art.
L'autonomie territoriale au sens d'une auto-administration du territoire d'une nationalité donnée n'est donc possible que si la nationalité en question dispose de son propre développement bourgeois, d'une vie urbaine, d'une intelligentsia, de sa propre vie littéraire et scientifique. Le Royaume de Pologne remplit toutes ces conditions. Sa population est nationalement homogène parce que l'élément polonais a une prépondérance décisive sur les autres nationalités sur tout le territoire du pays, à l'exception du gouvernement de Suwalki ou dominent les Lituaniens. Sur une population globale de 9 402 253 personnes, les Polonais en comptent 6 755 503 alors que parmi les autres nationalités, les Juifs et les Allemands sont surtout concentrés dans les villes où, cependant, ils ne représentent pas une intelligentsia bourgeoise étrangère mais sont au contraire absorbés dans une très large mesure par la vie culturelle polonaise, alors que les Russes, à l'exception des régions de Lublin et de Siedlce, sont surtout un apport d'éléments bureaucratiques étrangers à la société polonaise. Selon les données du recensement de 1897 [e], le pourcentage total de ces nationalités dans chacune des provinces, à l'exception de Suwalki, se présente comme suit :
| Gouvernement | Polonais | Juifs | Allemands | Russes |
|---|---|---|---|---|
| Kalisz | 83,9% | 7,6% | 7,3% | 1,1% |
| Kielce | 87,6% | 10,9% | 1,2% | |
| Lublin | 61,3% | 12,7% | 0,2% | 21% |
| Lomza | 77,4% | 15,8% | 0,8% | 5,5% |
| Piotrkow | 71,9% | 15,2% | 10,6% | 1,6% |
| Płock | 80,4% | 9,6% | 6,7% | 3,3% |
| Radom | 83,8% | 13,8% | 1,1% | 1,4% |
| Siedlce | 66,1% | 15,5% | 1,4% | 16,5% |
| Varsovie | 73,6% | 16,4% | 4,0% | 5,4% |
Ainsi, dans tous les gouvernements sauf deux et dans le pays dans son ensemble, l'élément polonais constitue plus de 70% de la population; c'est en outre l'élément décisif dans le développement socio-culturel du pays.
Cependant, la situation se présente autrement si l'on se tourne vers la nationalité juive.
L'autonomie nationale juive, non pas dans le sens de liberté de l'école, de la religion, du lieu de résidence et de droits civiques égaux mais dans le sens d'une auto-administration de la population juive avec sa législation et son administration propres qui serait parallèle à l'auto-administration du Royaume de Pologne est une idée tout à fait utopique. Curieusement, cette conviction s'est aussi imposée dans le camp des nationalistes polonais extrémistes, c'est-à-dire dans la soi-disant « Fraction révolutionnaire » du PPS, où elle se fonde sur le simple fait que la nationalité juive ne dispose pas d'un « territoire qui lui appartienne en propre » dans l'Empire russe. Mais l'autonomie nationale conçue conformément au point de vue de cette fraction, c'est-à-dire comme une somme de libertés et de droits à l'autodétermination d'un certain groupe de gens liés par la langue, la tradition et la psychologie est en soi une construction qui se situe en dehors des conditions historiques, qui plane dans la stratosphère et qui peut donc aisément être conçue comme « suspendue » , c'est-à-dire sans territoire déterminé. Par ailleurs, une autonomie qui émerge historiquement en même temps que l'auto-administration locale, sur la base du développement démocratique bourgeois moderne est tout aussi inséparable d'un certain territoire que l'État bourgeois lui-même et ne peut être imaginée sans lui comme c'est le cas pour l'auto-administration « non-territoriale » d'une commune ou d'une ville. Certes, la population juive a complètement subi l'influence du développement capitaliste moderne dans l'Empire russe et partagé les intérêts économiques, politiques et spirituels des différentes classes de cette société. Mais d'une part, ces intérêts n'ont jamais été territorialement séparés au point de devenir des intérêts capitalistes juifs spécifiques; ce sont au contraire des intérêts communs aux Juifs et aux autres peuples dans le pays dans son ensemble. D'autre part, ce développement capitaliste ne débouche pas sur une séparation de la culture bourgeoise juive mais œuvre dans la direction diamétralement opposée, vers l'assimilation de l'intelligentsia bourgeoise juive urbaine, vers son absorption par le peuple russe ou polonais. Si la particularité nationale des Lituaniens et des Biélorusses est fondée sur un peuple paysan retardataire, la particularité nationale juive en Russie et en Pologne se fonde sur une petite bourgeoisie socialement retardataire, sur la petite production, sur le petit commerce, sur la vie de la bourgade [shtetl] [f] et – ajouterons-nous entre parenthèses – sur les relations étroites qu'entretient la nationalité en question avec la religion. Il en découle que la particularité nationale des Juifs supposée fournir la base de l'autonomie juive non territoriale se manifeste non pas sous la forme d'une culture bourgeoise métropolitaine, mais sous la forme de l'inculture de la bourgade [shtetl]. À l'évidence, tous les efforts pour « développer la culture juive » qui émanent d'une poignée de publicistes et de traducteurs en jargon [yiddish] [g] ne peuvent être pris au sérieux. La seule manifestation d'une culture véritablement moderne dans le cadre juif est le mouvement social-démocrate du prolétariat juif qui, de par sa nature, est le mieux à même de suppléer à l'absence historique de culture bourgeoise nationale des Juifs puisqu'il constitue en soi une phase de la culture véritablement internationale et prolétarienne.
La question de l'autonomie de la Lituanie est différente mais pas moins compliquée. Pour les utopistes nationalistes, l'existence d'un certain territoire peuplé par une nationalité distincte est une raison suffisante pour exiger pour la nationalité en question, au nom du droit de toutes les nationalités à l'autodétermination, soit une république indépendante, soit une république qui serait fédérée avec la Russie, soit « l'autonomie la plus large » . Chacun de ces programmes a été tour à tour proposé par l'ancienne « Social-démocratie lituanienne » , puis par le PPS dans sa phase fédérative et enfin par la « Hromada [Commune] socialiste biélorusse » récemment organisée qui, à son second congrès en 1906 a adopté un programme un peu vague de « république fédérale en Russie avec un Sejm territorialement autonome à Wilno pour le territoire des Provinces occidentales » [h] [5]. La « Hromada » exige-t-elle la proclamation d'une « province occidentale » comme l'une des républiques entre lesquelles l'Empire russe doit être scindé ou I'« autonomie territoriale » pour cette « Province occidentale » ? Il est difficile de comprendre; l'exigence d'une « diète autonome à Wilno » ferait pencher la balance en faveur de la seconde solution; sinon – ce qui ne détonnerait pas dans cette approche utopique et abstraite –, il n'y aurait pas de distinction fondamentale entre une république indépendante, un système fédéral et l'autonomie, mais seulement des différences qualitatives. Examinons la chose du point de vue de l'autonomie territoriale. La « Province occidentale » conformément à la terminologie appliquée aux subdivisions administratives russes est un district majoritairement agraire et de petite industrie, comprenant des zones dont les conditions varient considérablement. Outre les intérêts locaux des auto-administrations rurales, municipales et provinciales, ce territoire est bien moins un espace distinct de production et de commerce, présente un caractère et des regroupements d'intérêts moins distincts que le Royaume de Pologne et le district industriel de Moscou. Et pourtant, c'est un district doté d'un caractère propre, typé. Mais c'est justement sur la question de la nationalité que surgissent les plus grandes difficultés du point de vue d'une autonomie potentielle. La « Province occidentale » , c'est-à-dire le territoire de l'ancienne Lituanie, est un espace occupé par plusieurs nationalités différentes et la première question qui se pose est la suivante : à quelle nationalité doit profiter l'autonomie nationale-territoriale projetée, quelle langue, quelle nationalité doit l'emporter dans les écoles, dans les institutions culturelles, dans la justice, la législation et dans le recrutement aux postes publics ? Les nationalistes lituaniens exigent manifestement l'autonomie pour la nationalité lituanienne. Examinons la situation réelle de cette nationalité.
Selon le recensement de 1897 – le dernier en date et celui dont les résultats dans le domaines des relations entre nationalités sont accessibles au public depuis 1905 – la nationalité lituanienne proprement dite comptait dans l'empire russe 1 210 510 personnes. Cette population réside essentiellement dans les gouvernements de Wilno, Kovno, Grodno et Suwalki. En outre il y a, presqu'exclusivement dans le gouvernement de Kovno 448 000 personnes de nationalité samogyte [Jmoude, Jemaïte] qui ne s'identifient nullement avec les Lituaniens. Si l'on dessinait le territoire qui pourrait servir de base à une Lituanie nationale autonome, il faudrait éliminer une partie de la « Province occidentale » actuelle et déborder par ailleurs de ses frontières pour y inclure le gouvernement de Suwalki qui fait aujourd'hui partie du Royaume. On obtiendrait un territoire correspondant approximativement aux voïévodies de Wilno et Trotski qui, dans la Pologne d'avant les partages, constituaient la « Lituanie proprement dite » . La population lituanienne se répartit ainsi sur ce territoire : sur 1,2 million de Lituaniens, presque la moitié, à savoir 574 853 personnes, sont concentrées dans le gouvernement de Kovno. La seconde place du point de vue de la concentration des Lituaniens est occupée par le gouvernement de Suwalki où ils sont 305 548; on en trouve un peu moins dans le gouvernement de Wilno, environ 297 720; enfin un nombre insignifiant de Lituaniens, quelques 3 500, résident dans le nord du gouvernement de Grodno. En fait, la population lituanienne est bien plus nombreuse parce que dans le recensement, la langue parlée par chacune des populations a été le principal critère pris en considération alors qu'une proportion notable de Lituaniens utilisent le polonais comme langue de tous les jours. Cependant, dans le cas présent, du point de vue de la nationalité comme base de l'autonomie nationale-culturelle, seule une population où la spécificité nationale s'exprime dans une langue maternelle distincte peut être prise en compte.
La répartition de la population lituanienne ne devient visible que si on l'examine par rapport au reste de la population sur le même territoire. Les chiffres globaux de population dans les gouvernements mentionnés (toujours d'après le recensement de 1897) se présentent ainsi :
| Gouvernement | % Lituaniens | |
|---|---|---|
| Kovno | 1 544 564 | 37 |
| Wilno | 1 591 207 | 17 |
| Grodno | 1 603 409 | 0,2 |
| Suwałki | 582 913 | 52 |
Sur une population totale de 5 322 093 sur ce territoire, les Lituaniens représentent moins de 23%. Même si on incluait dans la population lituanienne, comme le font les nationalistes lituaniens, toute la population samogyte, on atteindrait un chiffre de 31%, c'est-à-dire moins d'un tiers de la population totale. Manifestement, désigner la « Lituanie proprement dite » comme espace de la nationalité lituanienne est, dans les conditions actuelles, une construction tout à fait arbitraire et artificielle car ce territoire ne représente aujourd'hui sous aucun aspect – ni économique, ni social, ni culturel – une entité homogène et distincte. Mais même à l'intérieur de cette entité, la nationalité lituanienne représente une majorité si insignifiante que la revendication d'une autonomie nationale-culturelle lituanienne pour ce territoire serait absurde non seulement du point de vue économico-social mais davantage encore du point de vue national. Cette revendication reviendrait à imposer l'élément national minoritaire à 4/5, dans le meilleur des cas à 2/3 de la population, dans la législation, la justice, l'administration et l'éducation.
L'élément majoritaire du reste de la population établie sur ce territoire est formé des Biélorusses : 61% dans le gouvernement de Wilno, 44% dans le gouvernement de Grodno. Pourtant, si on veut parler de la nationalité biélorusse, il faut ajouter aux quatre gouvernements lituaniens cités plus haut les gouvernements de Minsk, Mogilev, Vitebsk et Smolensk qui constituaient auparavant la Russie blanche proprement dite. Nous aurons ainsi obtenu plus ou moins le territoire de la Lituanie d'avant les partages, c'est-à-dire un territoire uni au moins par une tradition historique et par des traits économiques et sociaux communs. C'est visiblement à ce territoire que pense la Hromada biélorusse lorsqu'elle réclame pour la « Province occidentale » l'autonomie nationale (ou bien une république fédérée avec la Russie) avec une diète autonome-territoriale à Wilno.
La population totale des quatre gouvernements « du nord-Ouest » , ajoutés en fonction de la nationalité biélorusse se présente ainsi :
| Gouvernement | |
|---|---|
| Minsk | 2 147 621 |
| Mogilev | 1 686 764 |
| Vitebsk | 1 489 246 |
| Smolensk | 1 525 279 |
Avec la population des quatre gouvernements peuplés de Lituaniens, on obtient le chiffre considérable de 12 171 007. Cependant les Biélorusses constituent moins de la moitié de cette population, soit environ 5 millions ¾ (5 855 547). À la seule vue des chiffres, l'idée de déterminer l'autonomie de la Lituanie à partir de la nationalité biélorusse est sujette à caution. Cependant, cette difficulté s'accroît encore si l'on prend en considération la situation socio-économique des nationalités en question.
Les Biélorusses constituent sur ce territoire un élément exclusivement rural, agraire. Leur niveau culturel – conformément aux conditions économiques – est extrêmement bas. L'analphabétisme est si répandu que la « Hromada biélorusse » a été contrainte de créer un « département d'éducation » afin de répandre l'éducation élémentaire parmi les paysans biélorusses. L'absence totale de bourgeoisie biélorusse, d'intelligentsia urbaine, de vie culturelle et scientifique en langue biélorusse rend l'idée d'une autonomie nationale biélorusse tout simplement impraticable.
Les conditions sociales des nationaux lituaniens sont similaires. Dans une très large mesure, l'agriculture est l'activité principale des Lituaniens. Au cœur culturel de la Lituanie, le gouvernement de Wilno, les Lituaniens constituent 19,8% de la population totale et 3,1% de la population urbaine. Dans le gouvernement de Suwałki, le suivant en ce qui concerne la concentration des Lituaniens, les Lituaniens constituent bien 52,2% de la population du gouvernement mais seulement 9,2% de la population urbaine. Certes, la situation culturelle des Lituaniens diffère de celle des Biélorusses. L'éducation de la population lituanienne se situe à un niveau assez élevé et le pourcentage d'analphabètes est presque le plus bas de tout l'Empire russe. Mais l'éducation des Lituaniens est majoritairement une éducation polonaise et c'est la langue polonaise et non la langue lituanienne qui est leur instrument de culture, situation étroitement liée au fait que les classes possédantes, la noblesse terrienne et l'intelligentsia urbaine sont soit originellement polonaises, soit largement polonisées. La même situation prédomine en Ruthénie. En fait, en Lituanie et en Ruthénie, la seule nationalité culturellement apte à gérer l'autonomie nationale est la nationalité polonaise avec sa population urbaine et son intelligentsia. C'est pourquoi, s'il fallait envisager l'autonomie nationale de la « Province occidentale » , ce ne serait ni l'autonomie lituanienne, ni l'autonomie biélorusse, mais l'autonomie polonaise; la langue polonaise, l'école polonaise, les Polonais aux postes publics seraient l'expression naturelle des institutions autonomes du pays.
Compte tenu de cette situation nationale-culturelle, la Lituanie et la Ruthénie ne constitueraient que des appendices du Royaume de Pologne et non des régions séparées, autonomes; elles formeraient, avec le Royaume, une région naturelle et historique, avec autonomie polonaise sur le Royaume et la Lituanie. Plusieurs considérations décisives s'opposent à une telle solution. D'abord, d'un point de vue strictement national, ce serait la domination d'une petite minorité polonaise sur une majorité de Lituaniens, Biélorusses, Juifs et autres. En Lituanie et en Ruthénie, les Juifs et les Polonais constituent la majorité de la population urbaine; ils occupent ensemble ce que seraient les centres sociaux naturels des institutions autonomes. Mais ici la population juive surpasse nettement la population polonaise. Tandis que (selon le recensement de 1897) il y a dans le Royaume de Pologne 6,88 millions de Polonais contre seulement 1,3 million de Juifs, les pourcentages respectifs dans les quatre gouvernements de Lituanie proprement dite par rapport à la population globale se présentent comme suit :
| Gouvernement | Polonais | Juifs |
|---|---|---|
| Suwałki | 22,99 | 10,14 |
| Kovno | 9,04 | 13,73 |
| Wilno | 8,17 | 12,72 |
| Grodno | 10,08 | 17,37 |
La population juive n'est inférieure à la population polonaise que dans le gouvernement de Suwałki, mais même là le rapport est différent si l'on tient compte des villes : les Polonais y constituent 27%, les Juifs 40% de la population urbaine. Il faudrait aussi prendre en considération le fait que les Juifs du Royaume, s'ils sont assimilés – surtout dans les zones urbaines – renforcent la nationalité polonaise, tandis qu'en Lituanie, le processus d'assimilation, déjà beaucoup plus lent se produit – lorsqu'il se produit – parmi les Juifs appartenant à la culture russe; dans les deux cas, la confusion entre les nationalités s'accroît et la question de l'autonomie devient de plus en plus compliquée. Il suffit de rappeler qu'à Wilno, cœur de la Lituanie, siège de la future diète autonome, sur 227 écoles recensées en 1900, 182 étaient juives !
Autre considération tout aussi importante : le fait qu'en Lituanie et en Ruthénie, la nationalité polonaise est justement celle des couches dirigeantes, propriétaires terriens nobles et bourgeoisie, alors que la nationalité lituanienne et plus encore la biélorusse sont surtout représentées par la paysannerie sans terre. C'est pourquoi les relations entre nationalités sont ici – en règle générale – des relations entre classes sociales. Remettre les institutions autonomes du pays aux mains de la nationalité polonaise équivaudrait ici à la création d'un nouvel instrument puissant de domination de classe sans un renforcement correspondant de la position des classes exploitées et créerait des conditions du même ordre que celles qu'introduirait pour les Ruthènes la réalisation de l'autonomie proposée pour la Galicie.
Par conséquent, à la fois pour des raisons nationales et sociales, joindre la Lituanie au territoire autonome du Royaume ou séparer la Lituanie et la Ruthénie pour en faire une région autonome avec la prédominance inévitable de l'élément polonais sont des projets que la social-démocratie doit combattre par principe. Sous cette forme, le projet de l'autonomie nationale de la Lituanie s'effondre totalement comme utopique, eu égard aux rapports numériques et sociaux des nationalités concernées.
3
On trouve dans le Caucase un autre exemple remarquable des difficultés auxquelles se heurte le problème de l'autonomie nationale dans la pratique.
Aucun coin de la terre n'offre un tableau de nationalités aussi imbriquées les unes dans les autres que le Caucase, antique piste historique des grandes migrations de peuples entre l'Asie et l'Europe, jonchée de fragments et d'éclats de ces peuples. La population de cette région, comptant plus de neuf millions de personnes se compose (selon le recensement de 1897) des groupes raciaux et nationaux suivants : (en milliers)
Russes : 2 192,3; Allemands : 21,5; Grecs : 57,3; Arméniens : 975,0; Ossètes : 157,1; Kurdes : 100,0
Montagnards caucasiens : Tchétchènes : 243,4; Tcherkesses : 111,5; Abkhazes : 72,4; Lezguiens : 613,8
Kartveliens : Géorgiens, Iméritiens, Mingréliens, etc. : 1 201,2; Juifs : 43,4
Turco-tatars : Tatars : 1 139,6; Koumyks : 100,8; Turcs : 70,2; Nogays : 55,4; Karatches : 22,0
Kalmouks : 11,8
Estoniens, Mordves : 1,4.
Les principales nationalités concernées sont réparties territorialement comme suit : les Russes qui constituent le groupe le plus nombreux du Caucase sont concentrés au nord, dans les districts du Kuban et de la Mer Noire et dans la partie nord-ouest du Terek. Les Kartveliens se situent plus au sud, dans la partie occidentale du Caucase; ils occupent le gouvernement de Kutais et la partie sud-est du gouvernement de Tiflis. Encore plus au sud, le territoire central est occupé par les Arméniens dans la partie méridionale du gouvernement de Tiflis, la partie orientale du gouvernement de Kars et la partie septentrionale du gouvernement d'Erevan, coincés entre les Géorgiens au nord, les Turcs à l'ouest, les Tatars à l'est et au sud, dans les gouvernements de Bakou, Elizavetpol et Erevan. À l'est et dans les montagnes se situent les tribus montagnardes alors que d'autres groupes mineurs tels que les Juifs et les Allemands vivent entremêlés avec la population autochtone principalement dans les villes. La complexité du problème des nationalités apparaît particulièrement dans la question linguistique parce qu'au Caucase, il y a à côté du russe, de l'ossète et de l'arménien environ une demi-douzaine de langues tatares, quatre dialectes lezguiens, plusieurs tchétchènes, plusieurs tcherkesses, mingréliens, géorgiens, svanes et un certain nombre d'autres. Et ce ne sont aucunement des dialectes mais pour la plupart des langues indépendantes, incompréhensibles pour le reste de la population.
Du point de vue du problème de l'autonomie, seules trois nationalités entrent manifestement en considération : les Géorgiens, les Arméniens et les Tatars parce que les Russes qui résident dans la partie septentrionale du Caucase se situent nationalement parlant en continuité avec le territoire de l'État originellement russe.
Le groupe national le plus nombreux à côté des Russes est celui des Géorgiens si l'on inclut parmi eux toutes les variétés de Kartveliens. Le territoire historique des Géorgiens se compose des gouvernements de Tiflis et de Kutais, des districts de Sukhumi et de Sakatali, soit une population de 2 110 490 personnes. Cependant, la nationalité géorgienne ne compte que pour un peu plus de la moitié de ce chiffre, soit 1,2 million, le reste se composant d'Arméniens à hauteur d'environ 220 000, concentrés principalement dans le district d'Akhalkalaki du gouvernement de Tiflis où ils représentent plus de 70% de la population; les Tatars à hauteur de 100 000; les Ossètes, plus de 70 000; les Lezguiens constituent la moitié de la population du district de Sakatali et les Abkhazes dominent dans le district de Sukhumi alors que dans le district de Bortchalou du gouvernement de Tiflis un mélange de nationalités diverses détient la majorité par rapport à la population géorgienne.
Compte tenu de ces chiffres, le projet d'autonomie nationale géorgienne présente de multiples difficultés. Le territoire historique de la Géorgie pris dans son ensemble comporte une population numériquement si insignifiante – à peine 2,1 millions – qu'il semble insuffisant comme base d'une vie autonome propre dans le sens moderne du terme, avec ses exigences culturelles et ses fonctions socio-économiques. Dans une Géorgie autonome dotée de ses frontières historiques, une nationalité qui compte pour à peine plus de la moitié de la population globale serait appelée à dominer dans les institutions publiques, les écoles, la vie politique. L'impossibilité de cette situation est si bien perçue par les nationalistes géorgiens à coloration révolutionnaire qu'a priori, ils renoncent aux frontières historiques et projettent de tailler le territoire autonome sur un espace correspondant à la prédominance réelle de la nationalité géorgienne.
Selon ce plan, seuls seize des districts géorgiens formeraient la base de l'autonomie géorgienne alors que le sort des quatre autres où prédominent d'autres nationalités serait décidé par un « plébiscite de ces nationalités » . Ce plan a une apparence très démocratique et révolutionnaire; mais comme la plupart des plans d'inspiration anarchiste qui cherchent à résoudre toutes les difficultés historiques au moyen de « la volonté des nations » , il a un défaut qui consiste en ce que le plan du plébiscite est en pratique encore plus difficile à mettre en œuvre que l'autonomie de la Géorgie historique. La zone tracée sur le plan géorgien comprendrait à peine 1,4 million de personnes c'est-à-dire un chiffre correspondant à la population d'une grande ville moderne. Cette zone découpée tout à fait arbitrairement, en dehors du cadre traditionnel de la Géorgie et de son statut socio-économique actuel est non seulement une base extrêmement mince pour une vie autonome mais ne représente en outre aucune entité organique, aucune sphère de vie matérielle et d'intérêts économiques et culturels, à part les intérêts abstraits de la nationalité géorgienne.
Cependant, même dans cette zone, les intérêts nationaux géorgiens ne peuvent être interprétés comme une expression active de la vie autonome, compte tenu du fait que leur prédominance numérique est liée à leur caractère majoritairement agraire.
Au cœur même de la Géorgie, l'ancienne capitale, Tiflis, et un certain nombre de villes plus petites ont un caractère éminemment international avec pour élément prédominant les Arméniens qui représentent la couche bourgeoise. Sur une population de 160 000 personnes à Tiflis, les Arméniens en comptent 55 000, les Géorgiens et les Russes 20 000 chacun; le reste se compose de Tatars, de Persans, de Juifs [i], de Grecs, etc. Les centres naturels de la vie politique et administrative de même que de l'éducation et de la culture spirituelle sont ici comme en Lituanie les fiefs de nationalités étrangères. Le fait qui rend insoluble le problème de l'autonomie nationale de la Géorgie se greffe simultanément sur un autre problème caucasien : la question de l'autonomie des Arméniens.
L'exclusion de Tiflis et d'autres villes du territoire géorgien autonome est tout aussi impossible du point de vue des conditions socio-économiques de la Géorgie que l'est leur inclusion à ce territoire du point de vue de la nationalité arménienne. Si on prend comme base la prédominance numérique des Arméniens dans la population, on obtient un territoire bricolé artificiellement à partir de quelques fragments : deux districts méridionaux du gouvernement de Tiflis, la partie septentrionale du gouvernement d'Erevan, la partie nord-est du gouvernement de Kars c'est-à-dire un territoire coupé des principales villes où résident les Arméniens, ce qui est absurde à la fois du point de vue historique et du point de vue de la situation économique actuelle alors que les dimensions de cette zone autonome putative se limiteraient à quelques 800 000 personnes. Si l'on va au delà des districts où les Arméniens sont prédominants, on les trouvera inextricablement mêlés aux Géorgiens au Nord; aux Tatars au Sud, dans les gouvernements de Bakou et d'Elizavetpol; aux Turcs à l'Ouest, dans le gouvernement de Kars. Par rapport à la population tatare essentiellement agraire qui vit dans des conditions plutôt retardataires, les Arméniens jouent en partie le rôle d'élément bourgeois.
Ainsi, tracer des frontières entre les principales nationalités du Caucase est une tâche insoluble. Mais le problème de l'autonomie est encore plus compliqué en ce qui concerne les autres multiples nationalités de montagnards caucasiens. À la fois leur imbrication territoriale et les faibles dimensions numériques de chaque nationalité et enfin les conditions socio-économiques qui restent en grande partie au niveau du pastoralisme nomade extensif ou de l'agriculture primitive, sans vie urbaine propre et sans créativité littéraire dans leur langue nationale rendent le fonctionnement de l'autonomie moderne tout à fait inapplicable.
Tout comme en Lituanie, la seule méthode pour résoudre la question nationale au Caucase dans un esprit démocratique, assurant à toutes les nationalités la liberté de l'existence culturelle sans qu'aucune d'entre elles ne domine les autres et pour satisfaire en même temps l'exigence d'un développement social moderne est d'ignorer les frontières ethnographiques et d'introduire une large auto-administration locale – communale, urbaine, de district et provinciale – sans caractère national défini, c'est-à-dire sans conférer de privilèges à une nationalité quelconque. Seule une telle auto-administration permettra d'unir les diverses nationalités pour qu'elles veillent ensemble aux intérêts économiques et sociaux locaux et qu'elles prennent par ailleurs naturellement en considération la répartition différenciée des nationalités dans chaque district et dans chaque commune.
L'auto-administration communale, de district, provinciale permettra à chaque nationalité, au moyen de décisions prises à la majorité par les organes de l'administration locale, de créer ses écoles et ses institutions culturelles dans les districts ou les communes où elle dispose de la prépondérance numérique. En même temps, une loi linguistique séparée, à l'échelle de l'État, sauvegardant les intérêts de la minorité, peut établir une norme en vertu de laquelle les minorités nationales, à partir d'un minimum numérique, peuvent constituer la base de création obligatoire d'écoles dans leurs langues nationales dans la commune, le district ou la province; et leur langue peut être introduite dans les institutions locales publiques et administratives, dans les tribunaux etc., à côté de la langue de la nationalité prédominante et de la langue de l'État. Cette solution serait plausible, à supposer qu'une solution soit possible dans le cadre du capitalisme et compte tenu des conditions historiques. Elle combinerait les principes généraux de l'auto-administration locale avec des mesures législatives spéciales pour garantir le développement culturel et l'égalité en droit des nationalités en les amenant à coopérer étroitement et non en les séparant les unes par rapport aux autres par les barrières de l'autonomie nationale.
4
Un intéressant exemple de mode purement formaliste pour aborder la question nationale pour l'ensemble de l'Empire russe nous est fourni par le projet d'un certain K. Fortunatov, publié par le groupe « Trud i Bor'ba », tentative de solution pratique du problème conformément aux principes des socialistes révolutionnaires russes [6]. Se fondant sur le recensement, l'auteur commence par fabriquer une carte de l'Empire selon les nationalités, prenant pour base la supériorité numérique de chaque nationalité dans les gouvernements et les districts respectifs. La nationalité numériquement la plus forte est celle des Grands Russes qui prédominent dans trente gouvernements de la Russie d'Europe. Ils sont suivis des Petits Russiens [j] qui ont la majorité en Ukraine, dans les gouvernements de Poltava, Podolie, Kharkov, Kiev et Volhynie et sont également présents dans les gouvernements d'Ekaterinoslav, de Tchernigov, de Kherson, de Kuban et de Tauride alors qu'en Bessarabie, les Moldaves et en Crimée les Tatars prédominent. À part les Polonais, la troisième nationalité est celle des Biélorusses qui ont la majorité dans cinq gouvernements : Mogilev, Minsk, Wilno, Vitebsk et Grodno, à l'exception de huit districts (Bialystok, peuplé essentiellement de Polonais, Bielsk, Brest et Kobryn où les Petits Russiens sont prépondérants; les districts de Dvinsk, Rietchitsa et Luki où les Lettons ont la majorité; et enfin Trotski où prédominent les Lituaniens). Par ailleurs, le district de Krasny du gouvernement de Smolensk doit être inclus en Biélorussie à cause de la prédominance de cette nationalité. Les Lituaniens et les Samogytes dominent dans les gouvernements de Kovno et de Suwałki à l'exception des districts de Suwałki et d'Augustow où les Polonais ont la majorité. Les Lettons en Courlande et les Estoniens en Estonie disposent d'une majorité décisive et ils se partagent à parts à peu près égales, selon une ligne nord-sud, la Livonie qui se situe entre eux deux. Si l'on inclut le Royaume de Pologne à l'exception du gouvernement de Suwałki, on obtient dans 62 gouvernements de Russie d'Europe le tableau suivant des relations entre les nationalités :
| Les Grands Russes | prédominent dans | 30 | gouvernements |
| Les Petits Russiens | " | 10 | " |
| Les Biélorusses | " | 5 | " |
| Les Polonais | " | 9 | " |
| Les Lituaniens | " | 2 | " |
| Les Lettons | " | 2 | " |
| Les Estoniens | " | 1 | " |
| Les Moldaves | " | 1 | " |
| Les Tatars | " | 2 | " |
Après avoir examiné la répartition territoriale des nationalités au Caucase selon les gouvernements et les districts, l'auteur s'intéresse à la Russie d'Asie. En Sibérie, l'élément russe a une majorité décisive avec 80,9% de la population, à côté des Buriates : 5%, des Iakoutes : 4%, des Tatars : 3,6%, d'autres nationalités : 6,5%. Ce n'est que dans le gouvernement iakoute que les Russes constituent une minorité de 11,5% alors que les iakoutes sont 82,2% du total. En Asie centrale, les nationalités les plus nombreuses sont les Kirghizes qui sont majoritaires dans tous les gouvernements à l'exception des trois méridionaux : la Transcaspie où les Turkmènes atteignent 65%, Samarkand, peuplé d'Ouzbeks (58,8%) et de Tadjiks (26,9%) et la vallée de Fergana où les Sarts constituent la moitié de la population, les Ouzbeks 9,7%, les Kirghizes 12,8%.
Prenant ainsi pour base les gouvernements et les cantons où une nationalité prédomine par rapport aux autres, M. Fortunatov établit le schéma suivant de districts nationaux pour l'ensemble de l'Empire (en milliers) :
| Provinces | Pop. d'un gouv. faisant partie d'1 prov. avec prédomin. 1 national. | Pop. de tous les districts avec maj d'une nationalité | Total des pers d'une nationalité dans l'Empire |
|---|---|---|---|
| 57 617 | 57 250 | 55 673 | |
| 25 347 | 26 587 | 22 415 | |
| 8 517 | 7 328 | 5 886 | |
| 8 819 | 8 696 | 7 931 | |
| 4 101 | 4 088 | 3 094 | |
| 413 | 958 | 1 003 | |
| 1 935 | 1 352 | 1 122 | |
| 1 593 | 1 352 | ||
| 946 | 1 173 | ||
| 6 497 | 1 109 | 1 092 | |
| 1 982 | 1 533 | ||
| 527 | |||
| 4 367 | 3 673 | ||
| 5 515 | 5 642 | 4 365 | |
| 2 232 | 2 232 | 2 046 | |
| 270 | 234 | 227 | |
| 1 173 | |||
| Total | 125 640 | 125 640 |
Dans ce schéma, on est frappé par les énormes différences numériques par exemple entre les immenses districts grands-russes et petits-russiens et des districts minuscules tels que les lituaniens, les estoniens, certains caucasiens, sans parler du district iakoute. Ce fait porte apparemment atteinte au sens de la symétrie des admirateurs du principe de « fédération » . Il suscite aussi chez eux quelques doutes quant à savoir si des nationalités aussi inégales par la force et la taille pourraient se retrouver dans une coexistence idyllique en tant que provinces autonomes dotées de droits égaux. Sans trop réfléchir, notre statisticien pallie donc le mal à l'aide de colle et de ciseaux, unit plusieurs petites provinces en une seule et en démembre deux grandes pour les rendre plus petites. Prenant apparemment une population de 6 à 9 millions comme mesure normale d'une province nationale – sans qu'on sache sur quelle base il le fait – il considère qu'il est « facile » de scinder la province petite-russienne en trois et la province grand-russe en sept, séparant par exemple les gouvernements du Don, d'Astrakhan, du Kuban, de Stavropol et de la Mer Noire et deux districts du Terek, soit une population de 6,7 millions de personnes, pour en faire une province « cosaque » , et les gouvernements de Kazan, Ufa, Orenburg, Samara et deux districts du gouvernement de Simbirsk, soit une population de 9 millions, pour en faire une province bachkiro-tatare, et enfin divisant le reste du territoire de 25 gouvernements avec 42 millions de personnes en cinq parties plus ou moins symétriques comprenant 8 millions de personnes chacune, sans se soucier du principe des nationalités.
On obtient ainsi le plan de division de toute la Russie dans les seize « États » ou provinces autonomes suivants, construits sur la base des nationalités :
| 1 polonais | avec une population de : | 8 696 000 |
| 1 biélorusse | " | 7 328 000 |
| 1 balte | " | 5 046 000 |
| 3 petits russiens | " | 27 228 000 |
| 10 133 000 | ||
| 8 451 000 | ||
| 8 644 000 | ||
| 1 caucasien (sans les districts russes) | " | 6 157 000 |
| 1 kirghize en Asie centrale, sans deux districts de la province d'Akmolinsk | " | 7 490 000 |
| 1 sibérien avec deux districts de la province d' Akmolinsk | " | 6 015 000 |
| 7 grands-russes | 57 680 000 |
En établissant le schéma ci-dessus, l'auteur n'a manifestement été freiné par aucune considération historique ou économique, ni par les divisions de la production ou de la communication commerciale créées par le développement moderne et les conditions naturelles. On sait bien que des considérations aussi triviales ne peuvent affecter que les élucubrations politiques de gens qui professent la « doctrine » marxiste et une vision du monde matérialiste. Elles n'existent pas pour les théoriciens et les politiciens du « socialisme vraiment révolutionnaire » qui ne pensent qu'aux « droits » des nations, à la liberté, à l'égalité et autres choses sublimes. Séparer deux gouvernements lituaniens, Kovno et Suwałki – à l'exclusion des districts polonais – du cœur historico-culturel de la Lituanie, le gouvernement de Wilno et autres régions voisines avec lesquelles des relations économiques se poursuivent depuis longtemps et joindre ces deux gouvernements tronqués à la Livonie, la Courlande et l'Estonie avec lesquelles les liens historiques tout autant que les liens économiques actuels sont assez ténus le démontre clairement. Découper l'Ukraine au nom de la symétrie en plusieurs unités, en dépit de la continuité de son caractère naturel et économique et, par ailleurs, unir en une seule région autonome de Sibérie un pays qui s'étend sur 12,5 millions de km², c'est-à-dire un tiers plus vaste que toute l'Europe, un pays qui présente les contrastes naturels, économiques et culturels les plus considérables, montre bien que cette méthode n'est tributaire d'aucun « dogme » . Mais en même temps, dans ce schéma, l'autonomie nationale est traitée en dehors de toute relation avec la structure économique et sociale d'une nationalité donnée. De ce point de vue, se prêtent à l'autonomie régionale – liée à un territoire permanent, à une administration, à une législation et à une vie culturelle centralisée sur ce territoire – aussi bien les Polonais que les Kirghizes, les Iakoutes et les Bouriates qui en sont encore en partie au stade du pastoralisme nomade et vivent toujours selon les traditions de l'organisation tribale, narguant jusqu'aujourd'hui les efforts de l'administration territoriale de l'absolutisme russe. Conformément aux options « socialistes révolutionnaires » , la construction régionale autonome est donc complètement « libre » , détachée de toute base réelle dans le temps et dans l'espace, et toutes les conditions existantes, historiques, économiques et culturelles ne jouent que le rôle d'une matière première à partir de laquelle, à l'aide de ciseaux « révolutionnaires » , on peut fabriquer de jolis plans nationaux. Quel est le résultat de cette méthode uniquement et exclusivement ethnographique de démembrement politique de la Russie ? Le schéma de M. Fortunatov pousse jusqu'à l'absurde le principe des nationalités. Bien que les Lituaniens soient coupés de la nationalité polonaise avec laquelle ils fusionnent culturellement, ils sont liés sur la base d'une affinité ethnographique en une nationalité « baltique » avec les Lettons et les Estoniens avec lesquels ils s'identifient tout aussi peu qu'avec les Polonais; ils gravitent donc autour des centres culturels complètement germanisés de Livonie et d'Estonie. Unir les Géorgiens, les Arméniens, les Tatars et deux douzaines d'autres tribus du Caucase en une seule nationalité « caucasienne » frise la satire féroce des aspirations à l'autonomie nationale. On ne trouve pas trace de davantage de considération pour ces aspirations dans l'inclusion des Moldaves situés en Bessarabie dans la nationalité petite-russienne, des Tatars de Crimée dans cette même nationalité et enfin dans l'unification des Samoïedes, des Ostiaks, des Toungouzes, des Bouriates, des Iakoutes, des Tchouktches, des Kamtchadals et de nombreuses autres tribus, vivant chacune une vie totalement séparée, différant entre elles par le niveau culturel, la langue et même en partie la race, avec la population russe de Sibérie en une mystérieuse nationalité « sibérienne » dotée d'institutions législatives, administratives et culturelles communes. Le schéma de Fortunatov est fondamentalement une négation pure et simple du principe des nationalités. Il est aussi intéressant en tant qu'exemple de la démarche anarchiste par rapport au nationalisme, une démarche qui ne s'embarrasse pas de considérations sur le développement social objectif. Après avoir imposé son propre désordre dans cette vallée de larmes, il finit par revenir à un résultat qui ressemble beaucoup à cette horrible histoire de la réalité qu'il avait entrepris de « corriger » , à savoir la violation systématique des « droits nationaux » et de l'égalité entre nations. Toute la différence réside en ce que cette manière de fouler aux pieds les « droits » des nationalités, imaginée par l'idéologie du libéralisme et de l'anarchisme est en fait le résultat du processus du développement historique doté de sa logique interne et – ce qui est plus important – de sa dialectique révolutionnaire tandis que le bricolage révolutionnaire-nationaliste vise à découper avec zèle ce qui s'est socialement rapproché et à coller ce qui socialement ne peut pas être collé ensemble et finit tendanciellement par fouler aux pieds les « droits » nationaux qu'il célèbre au nom d'un pédantisme schématique dénué de tout sens commun et gonflé de bouffonnerie politique.
Notes de l'éditeur
Texte surligné en rose clair : en latin dans le texte.
Texte surligné en vert : en allemand dans le texte.
Texte surligné en rose : en polonais dans le texte.
Texte surligné en gris : en russe dans le texte.
| a | Stefan Batory (1533-1586) : roi de Pologne d'origine hongroise. Stanislas-Auguste (1732-1798) : dernier roi de Pologne. |
| b | Ludwik Straszewicz (1857-1913) : journaliste et écrivain conservateur; Aleksander Swietochowski (1849-1938) : philosophe, écrivain, idéologue du positivisme et du travail organique; Henryk Sienkiewicz (1846-1916) : romancier polonais. |
| c | Mikolaj Rej (1505-1569), Jan Chryzostom Pasek (1636-1701) : créateurs de la prose polonaise. Adam Mickiewicz (1798-1855) : le plus célèbre des poètes polonais, nationaliste et révolutionnaire, auteur de Pan Tadeusz. |
| d | Wojciech Korfanty (1873-1939) : militant patriotique polonais de Silésie de tendance chrétienne sociale. |
| e | Il s’agit du seul recensement effectué sur l 'ensemble de l’empire russe et qui constitue donc une référence constante. |
| f | Petite agglomération peuplée presqu'exclusivement de Juifs qui a fait l'objet, depuis sa disparition, de toute une littérature nostalgique. |
| g | Jargon était le terme, pas nécessairement péjoratif, utilisé en russe pour désigner le yiddish, par opposition à la "langue juive" (ancienne), c'est-à-dire l'hébreu. |
| h | Territoires de Lituanie, Biélorussie et Ukraine ayant fait partie du Royaume de Pologne et de Lituanie. |
| i | Très différents des Juifs de la Zone de résidence, ils se rapprochent davantage des populations parmi lesquelles ils vivent. |
| j | Appelés aussi Ruthènes, surtout en Galicie ou Ukrainiens en référence à leur zone d'implantation principale. |
Notes de l'auteur
| 1 | Soit dit en passant, c'est la seule raison qui rend possibles des histoires de la philosophie telles que celle de Zeller ou de Kuno Fischer où le développement des "idées" se situe dans le vide, sans relation avec l'histoire de la société. |
| 2 | Otto Bauer, Die Nationalitätenfrage und die Sozialdemokratie, Vienne, 1907, p. 49-50, 136. Cité d'après G. Haupt, M. Löwy, C. Weill, Les marxistes et la question nationale, Paris, Maspero, 1974, p. 131 (NdE). |
| 3 | Un autre publiciste social-démocrate autrichien qui, sous le pseudonyme de Springer, a écrit un certain nombre d'ouvrages sur la question nationale en Autriche : Der Kampf der österreichischen Nationen um den Staat (1902); Grundlagen und Entwicklungsziele der österreichisch-ungarischen Monarchie (1906). |
| 4 | K. Kautsky, Nationalität und Internationalität, p. 3, 4. Reproduit dans Les marxistes et la question nationale, op. cit., p. 131-132 (NdE). |
| 5 | Protokoly Konferencii Rossijskikh nacional'no-socialisticeskikh Partij, Saint-Pétersbourg, 1908, p. 92. |
| 6 | K. Fortunatov, Nacional'nyja oblasti Rossii, Saint Pétersbourg, Knigoisdatel'stvo Trud i Bor'ba, 1906. L'auteur n'est pas le statisticien bien connu, le Professeur A. Fortunatov comme on l'a indiqué à tort dans Ludzko (Humanité), n°76 et 77, 1907. |