1908

Traduction : Claudie Weill avec la collaboration de Bruno Drweski.

Source : Ed. Le Temps des Cerises, 2001.

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Rosa Luxemburg

La question nationale et l’autonomie

III

Fédération, centralisation et particularisme

1

Tournons-nous maintenant vers une autre solution proposée à la question nationale, la fédération. Le fédéralisme a été longtemps l'idée favorite des révolutionnaires de la tendance anarchiste. Pendant la révolution de 1848, Bakounine écrivit dans son manifeste : « La Révolution proclama souverainement la dissolution des États despotiques, du royaume de Prusse... de l'Autriche... de l'empire ottoman... enfin la dissolution de l'ultime consolation des despotes, de l'empire russe... et comme butla fédération universelle des Républiques européennes » . Depuis lors, la fédération est restée le remède idéal à toutes les difficultés nationales dans les programmes des partis socialistes à caractère plus ou moins utopique, petit-bourgeois; ces partis qui, à l'inverse de la social-démocratie, n'adoptent pas une démarche historique mais pèchent dans l'eau trouble des « idéaux » subjectifs. Par exemple, le parti des socialistes révolutionnaires en Russie; par exemple le PPS dans sa phase de transition, lorsqu il cessa de revendiquer la création d'un État national et était sur le point d'abandonner toute position de principe; par exemple, un certain nombre de groupes socialistes dans l'Empire russe avec lesquels nous ferons mieux connaissance à la fin de ce chapitre.

Lorsqu'on s'interroge pour savoir pourquoi le slogan de fédération jouit d’une telle popularité auprès de tous les révolutionnaires de la nuance anarchiste, la réponse est aisée : la « Fédération » combine – au moins dans l'imagination de ces socialistes – l'« indépendance » et l'« égalité » des nations avec la « fraternité » . Par conséquent, du point de vue du droit des nations et de l'État-nation, une concession s'amorce en faveur de la dure réalité : c'est une certaine prise en compte idéologique du fait dont on ne peut faire abstraction, à savoir que les « nations » ne peuvent vivre dans l'espace vide de leurs « droits » sous forme d'« États-nations » séparés et parfaitement auto-suffisants mais qu'il y a entre eux certains liens. Les liens qui se sont tissés historiquement entre diverses nationalités, le développement matériel qui a concerné des aires entières sans tenir compte des différences nationales, la centralisation du développement bourgeois – tout ceci se reflète dans les têtes de ces improvisateurs révolutionnaires ; au lieu de la « force brutale » , ils préconisent la « bonne volonté » dans les relations entre nations. Et comme dans tout ceci le républicanisme va de soi puisque, en elle-même, la fameuse « volonté du peuple » qui restaure l'indépendance et l'égalité de toutes les nations a le bon goût de rejeter simultanément avec mépris dans les poubelles de l'histoire toutes les séquelles du monarchisme, le monde bourgeois s'en trouve transformé d'un seul coup en une union volontaire de républiques indépendantes, c'est-à-dire une fédération. Nous avons ici un exemple de cette même caricature historique de la réalité qui a servi, dans la phraséologie de Bakounine, à transformer les appétits de la Russie tsariste pour les Slaves du Sud en idéal panslaviste de l'anarchisme, une « fédération des peuples slaves » . À une moindre échelle, le programme du PPS adopté à son huitième congrès en 1906 constituait une application de cette méthode de distorsion « révolutionnaire » de la réalité : une fédération républicaine de la Pologne avec la Russie. Aussi longtemps que le point de vue social-patriotique était maintenu dans toute sa pureté et toute sa logique – dans la période pré-révolutionnaire – le PPS ne reconnaissait que le programme de l'État-nation et rejetait avec haine et mépris l'idée de fédération proposée, par exemple, par les socialistes révolutionnaires russes. Lorsqu'éclata la révolution, détruisant d'un seul coup tous ses prémices, le PPS se vit contraint d'emprunter la voie des concessions à une réalité qui ne pouvait plus être occultée, celle, manifeste, de l'entité sociale unique formée par la Russie et la Pologne se traduisant précisément, dans une révolution commune; la forme que prit cette concession fut le programme de la fédération de la Pologne avec la Russie, précédemment méprisé. Dans le même temps, comme il est d'usage chez des « révolutionnaires » de ce type, le PPS ne remarqua pas le fait suivant : lorsque la social-démocratie avait pris pour base historique de son programme et de sa tactique le développement capitaliste conjoint de la Pologne et de la Russie, elle s'était contentée de constater un fait historique objectif, indépendant de la volonté des socialistes, dont devait découler logiquement, du point de vue révolutionnaire, la lutte de classe unifiée du prolétariat polonais et russe. Cependant, en avançant le programme d'une fédération entre la Pologne et la Russie, le PPS alla beaucoup plus loin : au lieu de reconnaître passivement un destin historique, il proposa activement l'union de la Pologne avec la Russie et assuma la responsabilité de cette union et, en lieu et place du développement historique objectif, il situa le consentement subjectif des socialistes sous une forme « révolutionnaire » .

Mais comme forme d'organisation politique, le fédéralisme a, tout comme l’État-nation, son propre contenu historique, différent et indépendant de l'idéologie subjective qui lui est attachée. C'est pourquoi l'idée de fédération ne peut être jugée du point de vue de classe du prolétariat que si l’on examine le destin et le rôle de cette idée dans le développement social moderne.

2

Une tendance saillante du développement capitaliste dans tous les pays consiste incontestablement en une centralisation économique interne, capitaliste, c'est-à-dire un effort pour concentrer et fondre en une seule entité le territoire de l'État du point de vue économique, législatif. administratif, judiciaire, militaire, etc. Au Moyen-Âge, à l'ère du féodalisme, le lien entre les parties et les régions d'un seul et même État était extrêmement ténu. Ainsi, chaque ville importante avec son environnement produisait elle-même une majorité d'objets d'usage quotidien pour satisfaire les besoins; elle avait aussi sa propre législation, son propre gouvernement, son armée; les villes les plus grandes et les plus riches de l'Ouest faisaient souvent la guerre pour leur propre compte et signaient des traités avec des pouvoirs étrangers. De même, des communautés d'une certaine importance vivaient leur vie dans l'isolement, repliées sur elles-mêmes et chaque domaine appartenant à un seigneur féodal ou même à un chevalier constituait en soi un petit État presque indépendant. Les conditions de l'époque se caractérisaient par la diminution et le relâchement de toutes les normes étatiques. Chaque ville, chaque village, chaque région avait des lois différentes, des impôts différents : un seul et même État était sillonné de barrières légales et douanières séparant des fragments d'État l'un de l'autre. Cette décentralisation était un trait caractéristique de l'économie naturelle et de la production artisanale naissante de l'époque.

À partir de cette atomisation de la vie publique, liée à l'économie naturelle, et de la faible cohésion entre les parties composant l'organisme de l'État, des domaines et des pays entiers passèrent d'une main à l'autre en Europe occidentale et centrale pendant tout le Moyen-Âge. On peut aussi noter que les États fusionnaient par achat, échange, hypothèque, héritage ou mariage; l'exemple classique en est fourni par la monarchie des Habsbourg.

La révolution dans les relations de production et d'échange à la fin du Moyen-âge, la croissance de la production des marchandises et de l'économie monétaire accompagnant le développement du commerce international et la révolution simultanée du système militaire, le déclin de la chevalerie et l'émergence des armées permanentes furent autant de facteurs qui, dans les relations politiques, entraînèrent le renforcement du pouvoir monarchique et la montée de l'absolutisme. La principale tendance de l'absolutisme consista à créer un appareil d'État centralisé. Les XVI° et XVII° siècles furent une période de luttes incessantes entre la tendance centralisatrice de l'absolutisme et les séquelles du particularisme féodal. L'absolutisme se développa dans deux directions : il absorba les fonctions et les attributions des diètes et des assemblées provinciales ainsi que celles des municipalités auto-administrées, il standardisa l'administration sur tout le territoire de l'État en créant de nouvelles autorités centrales administratives et judiciaires aussi bien qu'un code civil, pénal et commercial. Au XVII° siècle, la centralisation triompha en Europe sous la forme du « despotisme éclairé » qui se transforma rapidement en despotisme obscurantiste, bureaucratico-policier.

Découlant des circonstances historiques qui firent de l'absolutisme le premier et principal agent du centralisme d'État moderne, la tendance superficielle se fit jour d'identifier le centralisme en général avec l'absolutisme, c'est-à-dire avec la réaction. En fait, dans la mesure où, à la fin du Moyen-âge, l'absolutisme combattait le particularisme et la dispersion féodaux, il représentait incontestablement une manifestation du progrès historique. C'est ce qu'a parfaitement compris Staszic [a] lorsqu'il signala que la république nobiliaire [polonaise] ne pourrait pas survivre « au milieu des autocraties » . Par ailleurs, l'absolutisme lui-même n'était que le coup de l'étrier porté à la santé de la société bourgeoise moderne dont il pava la voie, sur les plans politique et social, en ébranlant le féodalisme et en créant sur ses ruines un grand État moderne uniforme. En effet, indépendamment de l'absolutisme et après son échec historique, la société bourgeoise poursuivit l’œuvre de centralisation avec une énergie et une logique inentamées. Lc centralisme actuel de la France comme territoire politique est l’œuvre de la Grande révolution. Cette même Grande révolution exerça dans toutes les parties de l'Europe touchées par son influence, un effet centralisateur. Un des produits du centralisme de la Révolution fut par exemple la République helvétique qui réunit soudain en 1798 les cantons suisses que ne reliait jusqu'alors qu'une confédération distendue. La première réaction spontanée des massa populaires lors de la Révolution de mars [1848] en Allemagne consista à détruire les Mauthäuser (postes de douane), symboles du particularisme médiéval.

Avec sa machine de production à grande échelle, le capitalisme dont le principe vital est la concentration a balayé et continue à balayer complètement toutes les survivances de la discrimination économique, politique et légale médiévale. La grande industrie a besoin de marchés et de la liberté d'un commerce sans entraves sur de vastes territoires. L'industrie et le commerce, adaptés à de vastes territoires, exigent une administration uniforme, un aménagement uniforme des routes et des voies de communication, une législation et une juridiction uniformes allant aussi loin que possible sur l'intégralité du marché international mais surtout s'étendant à tout le territoire à l'intérieur de chaque État. L'abolition des douanes et de l'autonomie fiscale de chaque municipalité ou domaine nobiliaire ainsi que de leur autonomie dans l'administration des tribunaux et de la loi ont été les premières conquêtes de la bourgeoisie moderne. Tout ceci s'accompagna de la création d'une grande machinerie étatique unique qui combinait toutes les fonctions : l'administration aux mains d'un seul gouvernement central; la législation aux mains d'un corps législatif – le parlement; les forces armées sous la forme d'une seule armée centralisée soumise au gouvernement central; des règlements douaniers sous la forme d'un seul tarif externe englobant l'État dans son ensemble; une monnaie uniforme pour tout l'État, etc. Conformément à tout ceci, l'État moderne introduisit aussi dans la sphère de la vie spirituelle, dans la mesure du possible, l'uniformité dans l'éducation et les écoles, dans la vie ecclésiastique, etc., organisa l'État dans son intégralité selon les mêmes principes. Bref, une centralisation aussi complète que possible dans tous les domaines de la vie sociale est un trait caractéristique du capitalisme. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, la centralisation franchit de plus en plus d'obstacles et débouche sur une série d'institutions uniformes non seulement au sein de chaque État de quelque importance, mais dans tout le monde capitaliste au moyen de la législation internationale. Les services postaux et télégraphiques font l'objet depuis des décennies de conventions internationales.

Cette tendance centralisatrice du développement capitaliste est l'un des principaux fondements du système socialiste futur parce que la concentration extrême de la production et de I échange prépare le terrain pour une économie socialisée organisée à l'échelle mondiale selon un plan uniforme. En outre, seules la consolidation et la centralisation à la fois du pouvoir d'État et de la classe ouvrière comme force militante permet au prolétariat de finir par s'emparer du pouvoir d'État pour faire advenir la dictature du prolétariat, une révolution socialiste.

Par conséquent, le cadre politique approprié à la lutte de classe du prolétariat et sa conquête du pouvoir est le grand État capitaliste. D'ordinaire dans les rangs socialistes, en particulier dans la tendance utopique, l'attention se concentre uniquement sur l'aspect économique du développement capitaliste et ses catégories – l'industrie, l'exploitation, le prolétariat, les dépressions – sont considérées comme des préalables indispensables au socialisme. Dans la sphère politique, seules les institutions démocratiques de l’État, le parlementarisme et diverses « libertés » sont d'ordinaire considérés comme les conditions indispensables de ce mouvement. Cependant, on oublie souvent que le grand État moderne est aussi un préalable indispensable au développement de la lutte des classes modernes et une garantie de la victoire de socialisme. La mission historique du prolétariat, ce n'est pas le « socialisme » applicable séparément à chaque pouce de terrain, ce n'est pas le dictature à Trifouillis-les-Oies mais la révolution mondiale dont le point de départ est le grand État.

C'est pourquoi le mouvement socialiste moderne, enfant légitime du développement capitaliste, présente le même caractère éminemment centralisateur que la société et l'État bourgeois. Par conséquent, dans tous les pays, la social-démocrate est un adversaire déclaré du particularisme tout autant que du fédéralisme, En Allemagne, le particularisme bavarois ou prussien, c'est-à-dire la tendance à préserver la spécificité politique de la Bavière ou de la Prusse, leur indépendance par rapport au Reich dans tel où tel domaine est toujours un paravent derrière lequel se cache la réaction nobiliaire ou petite-bourgeoise. La social-démocratie allemande combat donc avec toute son énergie les efforts des particularistes d'Allemagne du Sud pour préserver, par exemple, une politique ferroviaire distincte en Bavière, au Pays de Bade, au Wurtemberg; elle combat avec la même énergie le particularisme des provinces. conquises d’Alsace-Lorraine où la petite bourgeoisie tente de se séparer, par son nationalisme français, de la communauté politique et spirituelle que forme le Reich allemand dans son ensemble. La social-démocratie en Allemagne est aussi un adversaire déclaré de ces survivances de fédération entre les États allemands qui ont été maintenues au sein du Reich. Le courant général du développement capitaliste se dirige non seulement vers l'union politique des provinces séparées au sein de chaque État mais aussi vers l'abolition de toutes les fédérations d'États et la fusion des unions informelles en États homogènes, uniformes, ou partout où c'est impossible, vers leur dissolution complète. L'histoire moderne de la Confédération helvétique et de l'Union américaine, du Reich allemand et de l'Autriche-Hongrie en témoigne.

3

La première constitution centraliste de la République helvétique intégrée, créée par la Grande Révolution disparut sans laisser de trace à l'époque de la Restauration et la réaction qui triompha en Suisse sous la protection de la Sainte Alliance revint bien vite à l'indépendance des cantons, au particularisme et à une confédération distendue. À l'intérieur, cette réalisation de l'idéal d'« union volontaire de groupes et d'unités étatiques indépendantes » cher aux anarchistes et autres adorateurs de la « fédération » supposait que soit adoptée une constitution aristocratique excluant les larges masses laborieuses et que s'impose le cléricalisme catholique. Un nouveau courant d’opposition, favorable à la démocratisation et à la centralisation de la fédération suisse, émergea dans la période d'effervescence révolutionnaire, entre les Révolutions de juillet [1830] et mars [1848] et se manifesta en Suisse sous la forme d'une tendance à remplacer la fédération par une union étatique étroite et à abolir le règne des familles nobles et du clergé catholique. Le centralisme et la démocratie marchaient ici main dans la main et se heurtèrent à la réaction qui luttait sous le slogan de la fédération et du particularisme. La première constitution de 1848 de la Confédération helvétique actuelle naquit d'une lutte acharnée contre le soi-disant « Sonderbund » , c'est-à-dire une fédération de sept cantons catholiques qui se révoltèrent en 1847 contre la confédération générale afin de sauver l'indépendance des cantons et leur ancien système aristocratique, ainsi que le cléricalisme. Quand bien même les rebelles agitèrent fièrement la bannière de « la liberté et l'indépendance » des cantons contre le « despotisme » de la Confédération, en particulier la « liberté de conscience » contre l'intolérance protestante (la cause manifeste du conflit était la fermeture des couvents par les partis démocratiques radicaux), l'Europe démocratique et révolutionnaire ne se laissa pas berner et applaudit de tout son cœur lorsque la Confédération contraignit, par la force année brutale, c'est-à-dire par la « violence » , les thuriféraires du fédéralisme à plier et à se rendre à l'autorité confédérée. Et lorsque Freiligrath, le barde de la Neue Rheinische Zeitung (Nouvelle Gazette Rhénane), célébra triomphalement la victoire des baïonnettes du centralisme suisse comme coup d'envoi de la Révolution de mars : « Le premier coup partit dans le Haut pays, dans le Haut pays contre les curés » (im Hochland fielder erste Schuss, im Hochland wider die Pfaffen), ce fut le gouvernement absolutiste d'Allemagne, pilier de la réaction de Metternich, qui prit fait et cause pour les fédéralistes et les défenseurs de l'indépendance des cantons. Le développement suivi depuis lors par la Suisse a été marqué par une centralisation continue, progressive, légale et politique, sous l'impact de la croissance de la grande industrie et du commerce international, des chemins de fer et du militarisme européen. La seconde constitution de 1874 étendait déjà considérablement, par rapport à la constitution de 1848, les attributions de la législation centrale, de l'autorité gouvernementale centrale et surtout de la juridiction centralisée. Depuis que la constitution a été intégralement révisée en 1874, la centralisation n'a cessé de progresser par l'ajout constant de nouveaux articles élargissant les compétences des institutions centrales de la Confédération. Tandis que la véritable vie politique de la Suisse qui devient un État capitaliste moderne se concentre sans cesse davantage dans les institutions fédérales, la vie autonome des cantons décline et s'étiole. Les choses sont même allées plus loin. Tandis que les organes fédéraux de législation et de gouvernement uniforme, issus d'élections directes par le peuple (le « Nationalrat » et le « Bundesrat ») acquièrent sans cesse davantage de pouvoir et de prestige, l'organe de la représentation fédérale, c'est-à-dire des cantons (le « Ständerat ») devient de plus en plus une survivance, une forme sans contenu, condamnée par le développement à une mort lente [1]. En même temps, ce processus de centralisation s'accompagne d'un autre processus parallèle qui uniformise les constitutions cantonales par des révisions constantes apportées à la législation de chacun des cantons, des imitations et des emprunts mutuels qui font disparaître l'ancienne variété des particularismes cantonaux. Jusqu'à présent, la principale sauvegarde du séparatisme et de l'indépendance politiques des cantons était leur loi civile et pénale locale qui préservait tout le mélange hétéroclite issu de l'histoire, de la tradition et du particularisme cantonal. À présent, même cette forteresse opiniâtrement défendue de l'indépendance des cantons a dû céder sous la pression du développement capitaliste de la Suisse – l'industrie, le commerce, les chemins de fer et le télégraphe, les relations internationales – qui a nivelé les conditions légales des cantons. Il en résulte qu'un projet de code civil et pénal commun pour toute la confédération a déjà été élaboré alors que des articles du code civil sont déjà ratifiés et entrés en vigueur. Ces deux courants parallèles de centralisation et de standardisation, par en haut et par en bas, qui se complètent l'un l'autre se heurtent presque à chaque étape à l'opposition des cantons Français et italiens économiquement et socialement les plus en retard, les plus petits-bourgeois. Dans une large mesure, l'opposition des décentralistes et des fédéralistes suisses revêt la formes et les couleurs d'une lutte des nationalités : pour les Suisses français, l'attention du pouvoir de la Confédération au détriment du particularisme cantonal est synonyme d'un accroissement de la prépondérance des éléments allemands qu'ils combattent. Un autre fait n'est pas moins typique : ces mêmes cantons français qui, au nom de la fédération et de l'indépendance, combattent le centralisme de l'État ont en leur sein l'auto-administration la moins développée alors que les institutions d'auto-administration les plus démocratiques, véritable gouvernement du peuple, dominent dans les communes des cantons allemands favorables à la centralisation de la Confédération. Ainsi, aussi bien à la base qu'au sommet des institutions étatiques, aussi bien dans les derniers effets du développement de la Suisse actuelle qu'à son point de départ, le centralisme est indissociable de la démocratie et du progrès tandis que le fédéralisme et le particularisme sont liés à la réaction et au retard.

Sous une autre forme, ce même phénomène se retrouve dans l'histoire des États-Unis d'Amérique.

Le premier noyau de l'union des colonies anglaises d'Amérique du Nord jusque là indépendantes, très différentes l'une de l'autre sur le plan social et politique, aux intérêts divergents sous bien des aspects fut également créé par une révolution. Ce fut le créateur et le moteur du processus de centralisation politique qui n'a plus cessé depuis lors. Ici aussi, comme en Suisse, la forme initiale, très immature de développement fin cette même « fédération volontaire » qui, selon les idées des anarchistes conscients ou inconscients, se situe au zénith du développement social moderne, sommet venant couronner la démocratie.

Dans la première constitution des États-Unis, élaborée dans la période 1777-1781, ce fut le triomphe complet de la « liberté et de l'indépendance » des différentes colonies, leur droit complet à « l'autodétermination » . Cette union volontaire était si distendue qu'elle ne disposait pratiquement pas d'un exécutif central, ce qui rendit possible, dès le lendemain de sa création, une guerre douanière fratricide entre ses membres « libres et égaux » , entre l'État de New York et le New Jersey, la Virginie et le Maryland, tandis qu'éclatait au Massachusetts, avec la bénédiction de l’« indépendance » et de I'« autodétermination » complètes une guerre civile, un soulèvement de fermiers lourdement endettés, ce qui fit naître dans la riche bourgeoisie des États un vif désir d'une autorité centrale forte. Cette bourgeoisie fut contrainte de se souvenir que, dans une société bourgeoise, la plus belle des « indépendances nationales » n'a de réelle substance et de « valeur » que lorsqu'elle sert à jouir en toute indépendance des fruits de l’« ordre interne » , c'est-à-dire au règne sans entraves de la propriété privée et de l'exploitation.

La seconde constitution de 1787 créa déjà, à la place de la fédération, un État unifié disposant d'une autorité législative centrale et d'un exécutif central. Cependant, le centralisme dut lutter longtemps encore contre les tendances séparatistes des fédéralistes qui débouchèrent finalement sur une révolte ouverte des États du Sud, la fameuse guerre de sécession de 1861. Ce fut là une répétition frappante de la situation suisse de 1847. Partisans du centralisme, les États du Nord représentaient le développement moderne du grand capital, l'industrie mécanisée, la liberté personnelle et I’égalité devant la loi, véritables corollaires du travail salarié, de la démocratie bourgeoise et du progrès bourgeois; de l'autre côté, I’étendard du séparatisme, de la fédération et du particularisme, l'étendard de I'« indépendance » et du « droit à l'autodétermination » du moindre hameau fut levé par les planteurs sudistes qui représentaient l'exploitation primitive esclavagiste. En Suisse comme en Amérique, le centralisme lutta contre les tendances séparatistes du fédéralisme par la force armée et la violence physique, sous les acclamations unanimes de tous les éléments progressistes et démocratiques d'Europe. Il est significatif que la dernière manifestation de l'esclavage dans la société moderne ait cherché à se maintenir, comme le fait toujours la réaction, sous la bannière du particularisme et que l'abolition de l'esclavage ait été le revers de la médaille représentant la victoire du capitalisme centraliste. Après la guerre victorieuse contre les sécessionnistes, la constitution de l'Union américaine subit une nouvelle révision en direction du centralisme; et à partir de là, ce qui restait à faire fut exécuté par le grand capital, un pouvoir fort, le développement impérialiste : les chemins de fer, le commerce mondial, les trusts et, finalement, ces derniers temps, le protectionnisme douanier, les guerres impérialistes, le système colonial et la réorganisation subséquente de l'armée, de la fiscalité etc. Aujourd'hui, l'exécutif central dispose en la personne du président de l'Union d'un pouvoir plus vaste, l'administration et la justice sont plus centralisées que dans la majorité des monarchies d'Europe occidentale. Tandis qu'en Suisse, l'extension progressive des fonctions centrales au détriment du fédéralisme se produit par des amendements à la constitution, en Amérique du Nord, ce processus emprunte une voie qui lui est propre, sans changement constitutionnel, mais par une interprétation libérale de la constitution proposée par les autorités judiciaires.

L'histoire de l'Autriche moderne offre le tableau d'une lutte incessante entre les tendances centraliste et fédéraliste. Au point de départ de cette histoire, la Révolution de 1848. les rôles se partageaient ainsi : les partisans du centralisme étaient les libéraux et démocrates allemands, les dirigeants d'alors de la révolution, alors que l'obstruction, sous la bannière du fédéralisme, était représentée par les partis slaves contre-révolutionnaires, la noblesse galicienne, les diètes tchèque, morave et de Kraïna, les panslavistes slaves, les admirateurs de Bakounine, ce prophète et ce phraseur de I'« autonomie des peuples libres » . Marx qualifia ainsi la politique et le rôle des fédéralistes tchèques dans la Révolution de 1848 :

« Et c'est ainsi que les panslavistes de Bohème et de Croatie travaillaient, sciemment ou inconsciemment, dans l'intérêt direct de la Russie; ils trahissaient la cause révolutionnaire pour l'ombre d'une nationalité qui, dans le meilleur des cas, aurait partagé le sort de la nation polonaise sous le sceptre russe... Les députés tchèques, moraves, dalmates et une partie des polonais (l'aristocratie) faisaient, à l'Assemblée constituante autrichienne, une guerre systématique à l'élément allemand. Les Allemands et une partie des Polonais (la noblesse ruinée) étaient, au sein de l'Assemblée, les principaux promoteurs du progrès révolutionnaire en opposition avec eux, la masse des députés slaves ne se bornait pas à manifester nettement les tendances réactionnaires de toute son agitation, mais était assez vile pour conspirer et s'accorder avec ce même gouvernement autrichien qui avait dispersé le congrès slave de Prague. Ils reçurent du reste la récompense de leur conduite honteuse; après avoir soutenu le gouvernement durant l'insurrection d'octobre 1848, insurrection qui leur assura enfin la majorité dans la diète, cette diète, devenue presqu'entièrement slave, fut dispersée par les soldats autrichiens tout comme le congrès de Prague, et les panslavistes furent menacés d'emprisonnement s'ils bougeaient encore. Et tout ce qu'ils ont obtenu, c'est qu'en ce moment, la nationalité slave est partout minée par la centralisation autrichienne, (Marx écrivit ceci en 1852, lors de la renaissance du régime absolutiste en Autriche, après l'effondrement final de la révolution et de la première époque de constitutionnalisme) et ce résultat, ils ne le doivent qu'a leur fanatisme et à leur aveuglement personnels » [2] [b].

Telle fut la première apparition du fédéralisme dans l'histoire moderne de l'Autriche.

Dans aucun État, le contenu socio-historique du programme fédéraliste et l'erreur des élucubrations anarchistes sur le caractère démocratique et même révolutionnaire de ce slogan n'est apparu ces derniers temps avec autant de netteté et autant de force symbolique qu'en Autriche. Les progrès de la centralisation peuvent être ici directement mesurés au vu du programme du droit électoral au Parlement de Vienne qui,. passant successivement par quatre phases de démocratisation progressive, devint le principal ciment de l'édifice étatique de la monarchie des Habsbourg. La Patente de 1860 qui inaugura la deuxième ère constitutionnelle en Autriche avait créé, dans l'esprit du fédéralisme, un organe législatif central faible et accordé le droit d'élire des députés non pas au peuple mais aux diètes des Pays de la Couronne. Cependant, dès 1873, il s'avéra indispensable, afin de briser l'opposition des fédéralistes slaves, d'accorder le droit de vote au Parlement central (Reichsrat) non plus aux diètes mais aux peuples eux-mêmes – fût-ce un suffrage de classe, inégalitaire et indirect. Par la suite, la lutte des nationalités et l'opposition décentralisatrice des Tchèques menaçant I’existence et l'intégrité de la monarchie des Habsbourg, il devint nécessaire de remplacer le suffrage de classe par un suffrage universel en ajoutant une cinquième curie (la « curie du suffrage universel » ). Récemment, nous avons assisté à la dernière réforme de la loi électorale en Autriche en direction du suffrage universel et égal comme seul moyen pour consolider l'État et briser les tendances centrifuges des fédéralistes slaves. À cet égard, le rôle de la Galicie fut tout à fait typique. Dès la première session du Reichsrat (Parlement central) de Vienne et de la Diète de Galicie en avril 1861, la noblesse galicienne s'opposa résolument au cabinet libéral de Schmerling [c] et repoussa énergiquement les réformes libérales au nom de l'« autonomie nationale » et du droit des nations à l'« autodétermination » , c'est-à-dire au nom des droits autonomes de la Diète provinciale.

Bientôt, la politique se cristallisa dans le progamme à la Stanczyk du « parti de Cracovie » , le parti des Tarnowski [d], des Popiel, des Wodzicki et des Kozmian [e], et trouva son expression dans la fameuse « résolution » de la Diète de Galicie du 28 septembre 1868, une sorte de Magna Charta de la « différenciation de la Galicie » . Cette résolution exigeait un tel élargissement des compétences de la Diète provinciale qu'il ne restait plus au Parlement central que les affaires les plus importantes concernant l'ensemble de l'État, l'administration centrale étant abolie et transmise exclusivement aux mains des autorités provinciales, une justice provinciale séparée étant elle aussi instaurée. Le lien étatique entre la Galicie et l'Autriche y était réduit à un fantôme évanescent, au point que des esprits sanguins, ignorant encore la flexibilité du nationalisme polonais, auraient pu voir dans ce programme idéal du fédéralisme une « quasi » indépendance nationale ou du moins une audacieuse avancée dans sa direction. Cependant, pour éviter de telles illusions, le parti de Cracovie proclama son credo politique et entama sa carrière publique en Autriche non pas avec le programme de fédération ci-dessus, mais avec la fameuse adresse à la Diète du 10 décembre 1866 où il énonça sa formule classique : « Sans crainte d'abandonner l'idée nationale et confiants dans la mission de l'Autriche, nous déclarons du fond du cœur que nous soutenons et voulons soutenir Votre Majesté ! » Ce n'était qu'un aphorisme concis pour décrire la croisade sanguinaire qu'avait lancée le parti de la noblesse, regroupé autour de Przeglad Polski, après le soulèvement de janvier [1863], contre l'insurrection et les insurgés, contre la « conspiration » , les « illusions » , les « tentatives criminelles les « influences révolutionnaires étrangères » , les « excès de l'anarchie sociale » , liquidant ainsi à la hâte, cyniquement, la dernière période de nos mouvements nationaux derrière le slogan de « travail organique » et de renonciation publique à toute solidarité avec la Pologne russe. En fait, le fédéralisme et le séparatisme politique n'étaient pas une expression des aspirations nationales mais plutôt leur négation pure et simple et la renonciation publique à ces aspirations. En complément harmonieux du programme stanczkiste de fédération (lire : « différenciation » ), d'opposition et d'obstruction, se profila, en coalition avec les fédéralistes tchèques et moraves ainsi qu'avec le parti allemand clérico-réactionnaire, contre toute réforme libérale, la lutte contre la loi communale libérale, contre la loi libérale concernant les écoles élémentaires, contre la loi électorale du suffrage universel au Parlement central; par ailleurs, ils soutinrent tous les projets réactionnaires du gouvernement, par exemple les lois militaires, à commencer par la loi Taaffe [f]. Ce développement s'est aussi doublé d'une réaction extrême dans la politique provinciale dont l'expression la plus manifeste fut I’opposition tenace à la réforme pour les élections à la Diète provinciale. Enfin, la troisième composante du fédéralisme galicien fut la politique de la noblesse polonaise envers les Ruthènes. Tout comme les fédéralistes français de Suisse, les partisans galiciens d'une décentralisation potentielle de l'État autrichien ont été des centralistes stricts à l'intérieur, dans leurs relations avec la population ruthène. Dès le début, la noblesse galicienne a combattu obstinément la revendication d’autonomie des Ruthènes, la division est-ouest de la Galicie et la concession d'un statut à la langue ruthène écrite et parlée égal à celui de la langue polonaise. Le programme de « différenciation » et de fédéralisme a subi une défaite cuisante en Autriche dès 1873, avec l'introduction d'élections directes au Parlement central et dès lors, le parti stanczykiste, fidèle à ses principes opportunistes, abandonna sa politique d'obstruction et se prononça pour le centralisme autrichien. Depuis lors, cependant, le fédéralisme galicien entre en scène sinon comme programme politique réaliste, du moins comme moyen de manœuvre politique chaque fois que des réformes démocratiques sérieuses sont examinées. La dernière apparition mémorable dans l'arène publique du programme de « différenciation de la Galicie » est liée à la lutte de la noblesse (szlachta) galicienne contre la dernière réforme électorale, contre l'instauration du suffrage universel et égal pour les élections au Parlement de Vienne. Et pour souligner le contenu réactionnaire du programme fédéraliste, les députés de la social-démocratie autrichienne ont voté en avril 1906 à l'unanimité contre la motion concernant la séparation de la Galicie. À leur tête, en tant que représentant du parti ouvrier autrichien, représentant de la politique prolétarienne de tout l'État, monsieur Ignacy Daszynski [g], ce leader du patriotique PPS des trois parties de la Pologne dont le programme politique appelle à la sortie du Royaume de Pologne de l'Empire russe, se prononça et vota contre la séparation de la Galicie. La social-démocratie autrichienne est un partisan déclaré et résolu du centralisme, un soutien conscient de la consolidation étatique de l'Autriche et, par conséquent, un adversaire conscient de toute tendance séparatiste.

« L'avenir de l'Empire, dit Kautsky, dépend de la force et de l'influence de la social-démocratie. C'est précisément en tant que parti révolutionnaire qu'elle est un parti qui soutient l'État (staatserhaltende Partei)... En ce sens, pour étrange que cela paraisse, on peut appliquer à la social-démocratie révolutionnaire rouge ces paroles qu'il y a un demi-siècle, Grillparzer adressait au général Radetzky, héros de la réaction rouge et jaune : "In Deinem Lager ist Österreich" » (C'est dans ton camp qu'est l'Autriche) [h].

C'est pourquoi, tout comme dans l'affaire de la « séparation » de la Galicie, la social-démocratie autrichienne rejette résolument le programme des fédéralistes tchèques, c'est-à-dire la séparation de la Bohème. Pour la Bohème,

« la montée de l'idée du droit d'État [Staatsrecht], écrit Kautsky, n'est qu'une manifestation partielle de la montée générale de la réaction dans tous les grands États du continent... Le droit d'État ne suffirait pas à faire de la Bohème un État indépendant. Elle continuera à faire partie de l'Autriche. Le Parlement central n'en sera pas aboli pour autant. Les domaines les plus importants (affaires militaires, douanes, etc.) resteront de sa compétence. Cependant, la séparation de la Bohème brisera nécessairement le pouvoir du Parlement central, aujourd'hui déjà très faible. Elle le brisera non seulement par rapport aux diètes provinciales, mais aussi par rapport au gouvernement central. À l'instar des délégations (il s'agit ici des délégations d'Autriche et de Hongrie, élues respectivement par les Parlements de Vienne et de Budapest qui ont pour tâche d'aménager le "compromis austro-hongrois", c'est-à-dire les relations mutuelles et la proportion des contributions que chacun des deux pays apporte aux dépenses communes de l'État et au règlement de certaines affaires qui les concernent tous deux), le Reichsrat (le parlement central d'Autriche) sera réduit au rang de machine à dire oui; la liberté de manœuvre du gouvernement central dans les affaires militaires et douanières ainsi qu'en politique étrangère... deviendra illimité. Le droit d’État de la Bohème renforcera la domination du cléricalisme petit-bourgeois et paysan dans les Pays alpins, de la szlachta en Galicie, de la haute noblesse capitaliste en Bohème. Aussi longtemps que ces trois couches sociales doivent exercer conjointement leur autorité au Parlement central, elles ne peuvent déployer l'intégralité de leur force car leurs intérêts ne sont pas identiques; les maintenir ensemble n'est pas aisé. Leur force s'accroîtra si chacune d'entre elles peut se concentrer sur un terrain défini. Les cléricaux à Innsbrück et Linz, la szlachta à Cracovie et Lemberg, les torys de Bohème à Prague sont plus puissants séparément que réunis à Vienne. Comme dans l'Empire allemand, la réaction en Autriche tire de forces nouvelles du particularisme et de l'affaiblissement du Parlement central; là-bas comme ici, apporter un support moral au particularisme revient à œuvrer en faveur de la réaction. Là-bas comme ici, il nous faut résister de toutes nos forces au courant actuel tendant à affaiblir le Parlement central » . Kautsky termine en ces termes : « Nous devons combattre le "droit d'État" de Bohème (le programme de séparation de la Bohème( comme produit de la réaction et comme moyen de la soutenir; nous devons le combattre comme facteur de division du prolétariat en Autriche. La voie du capitalisme au socialisme ne passe pas par le féodalisme. Le droit d'État de Bohème est tout aussi peu un préliminaire à l'autonomie des peuples que l'antisémitisme en tant que lutte unilatérale contre le capital juif est un préliminaire pour la social-démocratie » [i].

Là où des séquelles de féodalisme se sont maintenues jusqu'à présent en Europe, elles constituent partout une protection pour la monarchie. En Allemagne, cette situation est parfaitement illustrée par le fait que l'unité du Reich est fondée sur le suffrage universel et égal au Parlement alors que tous les Länder allemands pris isolément ont des constitutions beaucoup plus réactionnaires, à commencer par la Prusse et sa « monstrueuse » (selon les termes de Bismarck) loi électorale à trois classes et jusqu'au Mecklembourg qui reste un État médiéval doté d'une constitution purement de classe. La ville de Hambourg elle-même offre un exemple encore plus frappant si nous postulons que le progrès et la démocratie sont liés au centralisme et la réaction au particularisme et au fédéralisme. La ville de Hambourg, composée de trois circonscriptions électorales du Reich allemand, est représentée au Parlement, sur la base du suffrage universel, uniquement par des députés social-démocrates. Sur la base de la constitution du Reich dans son ensemble, le parti ouvrier est, par conséquent, l'unique parti dirigeant à Hambourg. Mais cette même ville de Hambourg comme petit État séparé a instauré, sur la base de son caractère distinctif, de sa séparation, une nouvelle loi électorale encore plus réactionnaire que celle qui était en vigueur jusqu'à présent, ce qui rend presque impossible à la classe ouvrière d'élire des social-démocrates à la Diète de Hambourg. On observe le même phénomène en Autriche-Hongrie. D'une part, le lien fédéral entre l'Autriche et la Hongrie est l'expression non pas de la liberté et du progrès mais de la réaction monarchique car on sait bien que le dualisme austro-hongrois n'est maintenu que dans l'intérêt dynastique des Habsbourg et la social-démocratie autrichienne s'est prononcée en faveur de la dissolution complète de cette fédération, de la séparation complète entre la Hongrie et l'Autriche.

Cependant, cette position ne résulte nullement d'un penchant de la social-démocratie autrichienne pour la décentralisation en général, mais du contraire : elle découle du fait que le lien fédéral entre la Hongrie et l'Autriche est un obstacle à une centralisation politique consolidée à l'intérieur de l'Autriche et, là dessus, ce même parti social-démocrate est partisan d'une union aussi étroite que possible entre les Pays de la Couronne et s'oppose à toute tendance séparatiste de la Galicie, du Pays tchèque, de Trieste, du Trentin, etc. En fait, le seul foyer du progrès politique et démocratique en Autriche est sa politique centrale, le Parlement central de Vienne qui, progressivement, a instauré le suffrage universel et égal alors que les diètes autonomes – de Galicie, de Basse Autriche, de Bohème – sont les bastions de la plus sauvage réaction, émanant de la noblesse et de la petite bourgeoisie.

Enfin, le dernier événement en date dans l'histoire des liens fédéraux, la séparation de la Norvège et de la Suède, accueillie avec satisfaction par les partis sociaux-patriotiques polonais (voir le Naprzod [En avant] de Cracovie) comme une superbe manifestation de la force et du caractère progressiste des tendances séparatistes s'est rapidement transformé en une nouvelle preuve flagrante de ce que le fédéralisme et les séparations étatiques qui en résultent ne sont nullement une expression du progrès et de la démocratie. Après les prétendues « révolutions » norvégiennes qui consistèrent à détrôner le roi de Suède et à l'expulser de Norvège, les Norvégiens se donnèrent tranquillement leur propre roi, rejetant même formellement, par un vote populaire. le projet d'instaurer une république. Ce que les admirateurs superficiels de tous les mouvements nationaux et de tout ce qui ressemble à l'indépendance ont acclamé comme étant une « révolution » n'était qu'une manifestation du particularisme paysan et petit-bourgeois, un désir d'avoir pour son propre argent un « roi à soi » plutôt que celui imposé par l'aristocratie suédoise et, par conséquent, un mouvement qui n'avait rien à voir avec l'esprit révolutionnaire. En même temps, l'histoire de la désintégration de l'union suédo-norvégienne a une nouvelle fois prouvé combien, ici aussi la fédération avait été l’expression d’intérêts purement dynastiques, c’est-à-dire une forme de monarchisme et de réaction.

4

L'idée du fédéralisme comme solution à la question des nationalités et, en général, le système politique « idéal » dans les relations internationales préconisé il y a soixante par Bakounine et autres anarchistes trouve à présent refuge chez un certain nombre de groupes socialistes en Russie. Illustration frappante de cette idée ainsi que de sa relation à la lutte de classe du prolétariat à l'époque actuelle, un congrès de ces groupes fédéralistes de toute la Russie s'est tenu pendant la récente révolution et ses délibérations ont été publiées sous forme de rapport détaillé [j].

Tout d'abord, il importe de décrire le profil politique et le « socialisme » de ces groupes. Participèrent au congrès les fédéralistes géorgiens, arméniens, biélorusses, juifs, polonais et russes. Selon son propre rapport, le Parti socialiste-fédéraliste géorgien opère principalement non pas dans la population urbaine, mais à la campagne parce que c'est là que l'élément national géorgien est concentré en masse compacte; les quelques 1,2 millions de Géorgiens sont concentrés dans quelques gouvernements de Tiflis, Kutais et, en partie, Batum. Ce parti recrute presqu'exclusivement parmi les paysans et la petite noblesse. « Dans son aspiration à diriger sa vie en toute indépendance – déclare le délégué du Parti socialiste-fédéraliste géorgien – sans compter sur les bontés de la bureaucratie centraliste, qu'elle soit absolutiste, constitutionnelle ou même social-démocrate (!), la paysannerie géorgienne rencontrera sans doute la sympathie et I’appui de la petite noblesse géorgienne qui vit à la campagne et qui, par la dimension de ses domaines et même par son mode de vie, se distingue peu de la paysannerie » . C'est pourquoi ce parti considère que « même indépendamment des considérations fondamentales (!), la situation purement pratique de l'agriculture géorgienne exige que la question agraire ne soit pas traitée comme une question de classe, paysanne ou nobiliaire, mais comme une question intéressant toute la nation, comme problème social (!), comme problème de travail (!) » . À partir de ces considérations, les fédéralistes géorgiens, en accord avec les socialistes révolutionnaires russes, aspirent à la « socialisation de la terre qui doit déjà s'accomplir sous le règne du système capitaliste ou bourgeois » . Ce programme comporte un splendide ajout sous forme de réserve : la « socialisation » ne peut pas s'étendre aux vergers, aux vignes et autres « cultures spécialisées » ou aux fermes parce que ce sont des terres « qui exigent une certaine quantité de moyens en travail et en matériel qui ne sont pas rentables en un an ou en plusieurs années » et auxquelles « les paysans géorgiens auraient du mal à renoncer » . Par conséquent, la propriété privée subsiste pour I'[agri]« culture » et le « socialisme » est introduit pour planter des céréales, peu répandues au Caucase, de même que pour les dunes, les friches, les marécages et les forêts.

Ces messieurs socialistes fédéralistes mettent surtout l'accent sur une réserve selon laquelle la question agraire en Géorgie ne saurait être tranchée par une assemblée constituante ou par un parlement central, mais uniquement par des institutions nationales autonomes parce que « quelle que soit la façon dont la vie tranchera cette question, il est par principe (!) indiscutable que sur le territoire géorgien, la terre devrait appartenir avant tout au peuple géorgien » . À la question de savoir comment il se fait que ce parti « socialiste » est rejoint en masse par la petite noblesse et la petite bourgeoisie, les délégués des fédéralistes géorgiens répondirent en arguant que c'est le cas uniquement parce qu'il « n'y a pas d'autre parti susceptible de formuler les revendications de ces couches » .

La Fédération Révolutionnaire Arménienne, c'est-à-dire le Dachnaktsoutioun, créée au début des années 1890 pour libérer les Arméniens de Turquie, s'est occupée exclusivement à « militariser le peuple » , c'est-à-dire à préparer des détachements de combat et des expéditions armées en Turquie, à importer des armes et à diriger des attaques contre les troupes turques, etc. Ce n'est que récemment, au début de ce siècle, que la Fédération Révolutionnaire Arménienne a étendu son activité au Caucase et a entrepris dès lors de se soucier de l'aspect social. Ce qui causa la flambée révolutionnaire du mouvement et Faction terroriste au Caucase, ce fut la confiscation des biens du clergé arménien par le Trésor en 1903. À côté de ses principales actions de • combat le parti lança, sur le fonds de ces événements, la propagande dans la population rurale du Caucase ainsi que la lutte contre le tsarisme. Le programme agraire du Dachnaktsoutioun exige l'expropriation des domaines nobiliaires sans indemnisation et leur remise aux communes afin qu'elles les redistribuent de manière égalitaire. Cette réforme doit se fonder sur la propriété communale encore assez largement répandue en Transcaucasie centrale. Récemment, une « jeune » tendance est apparue parmi les fédéralistes arméniens, affirmant que le Dachnaktsoutioun est une organisation purement bourgeoise-nationaliste dont l'aspect socialiste est plutôt douteux, une organisation qui rassemble des éléments sociaux tout à fait hétérogènes et mène son activité et son action sur un territoire socio-politique lui aussi hétérogène, la Turquie d'une part et le Caucase de l'autre. Ce parti reconnaît le principe du fédéralisme, selon l'énoncé de son propre rapport, aussi bien comme fondement des relations à l’échelle de la nation et comme base sur laquelle le Caucase devrait être intégralement restructuré et enfin, comme principe d'organisation du parti.

Une organisation biélorusse fut créée en 1903 sous le nom de Hromada révolutionnaire biélorusse. Sa revendication programmatique cardinale était la séparation de la Russie et, dans le domaine économique, la nationalisation des terres. En 1906. le programme fut soumis à une révision et dès lors, le parti revendiqua une république fédérale de Russie avec autonomie territoriale pour la Lituanie et une diète à Wilno, aussi bien que l’autonomie nationale culturelle extra-territoriale pour les autres nationalités demeurant en Lituanie, alors que sur la question agraire, les revendications suivantes furent adoptées : les terres du Trésor, de l'Église et des grands monastères, de même que la grande propriété foncière de plus de quatre vingts à cent déciatines doivent être confisquées et versées à un fond qui servira avant tout à doter les paysans sans terre et les petits paysans d'une propriété héréditaire afin d'éliminer le paupérisme et de développer les forces productives du pays. La socialisation de la terre ne peut pas encore être revendiquée à cause du bas niveau intellectuel des paysans biélorusses. Ainsi, la tâche du parti est de créer et de maintenir une ferme paysanne de huit déciatines en moyenne ainsi que de consolider les terres. En outre, les forêts, les eaux et les marécages devraient être nationalisés. La Hromada poursuit son activité parmi les paysans biélorusses qui résident, au nombre approximatif de 7 millions, dans les gouvernements de Wilno, Minsk, Grodno et une partie de celui de Vitebsk.

Le groupe fédéraliste juif Serp, organisé il y a quelques années seulement par des dissidents juifs du parti socialiste révolutionnaire russe, revendique l'autonomie extra-territoriale pour toutes les nationalités de l'État russe; celles-ci pourraient créer des associations politico-étatiques volontaires qui s'allieraient en une fédération étatique afin d'aboutir ainsi à son but ultime, l'autonomie territoriale (!) pour les Juifs. Il consacre principalement son activité à organiser les ouvriers juifs de Vitebsk, Ekaterinoslav, Kiev, etc. et il espère que la réalisation de son programme résultera de la victoire des partis socialistes dans l'État russe.

Il est superflu de décrire les deux autres organisations, le PPS « fraction révolutionnaire et le Parti socialiste révolutionnaire russe car on connaît bien leurs origines et leur caractère.

C'est ainsi que se présente ce congrès des fédéralistes qui cultivent aujourd'hui l'idée obsolète de fédération rejetée par le mouvement de classe du prolétariat. C'est une collection de partis uniquement petits-bourgeois dont le programme nationaliste est la principale préoccupation et pour lesquels le programme socialiste n'est qu'un appendice et qui représentent essentiellement –à l'exception du PPSFR et des fédéralistes juifs – les aspirations chaotiques d'une paysannerie qui s'oppose aussi bien aux partis bourgeois qu'à chacun des partis prolétariens de classe qui ont émergé dans la tempête révolutionnaire. Dans ce ramassis d'éléments petits-bourgeois, le parti des terroristes russes est non seulement le plus ancien mais aussi celui qui se situe le plus à gauche, les autres manifestant clairement qu'ils n'ont rien à voir avec la lutte de classe du prolétariat puisqu'ils axent leur programme agraire sur la consolidation de la petite propriété privée sur les terres arables, ne préconisant la « socialisation » que des terres en friche, des marécages et des forêts.

Le seul point commun qui relie cette collection hétéroclite de nationalistes est l'idée de la fédération qu ils reconnaissent tous comme fondement de l’État et des relations politiques de même que des relations entre les partis. Cependant, au delà de cette étrange harmonie, les antagonismes surgissent de toutes parts dès qu'il s'agit de projets pratiques pour réaliser cet idéal commun. Les fédéralistes juifs se plaignent amèrement du dédain des « nations » que le sort a gratifiées d'un « territoire » , en particulier de l'égoïsme des social-patriotes polonais qui se sont opposés le plus nettement à l'autonomie extra-territoriale; au même moment, les nationalistes juifs demandent mélancoliquement aux fédéralistes géorgiens s'ils « admettront » d'autres nationalités sur le territoire qu'ils revendiquent comme possession exclusive de la nationalité géorgienne. Les fédéralistes russes, pour leur part, accusent les fédéralistes juifs de vouloir imposer à toutes les nationalités, à partir de leur situation exceptionnelle, l'autonomie extra-territoriale. Les fédéralistes du Caucase, arméniens et géorgiens, ne peuvent se mettre d'accord sur ce que seront les relations entre les nationalités dans le futur système fédéral, en particulier sur la question de savoir si d'autres nationalités pourront participer à l'autonomie territoriale géorgienne, « ou si des districts tels qu'Akhalkalaki, peuplés essentiellement d'Arméniens ou Bortchalou où la population est mélangée constitueront des territoires autonomes ou créeront une autonomie en fonction de la composition de la population » . Pour leur part, les fédéralistes arméniens revendiquent que la ville de Tiflis soit exclue du territoire autonome géorgien, dans la mesure où c'est un centre essentiellement peuplé d'Arméniens. D'autre part, tous les fédéralistes géorgiens et arméniens reconnaissant qu'aujourd'hui, après les massacres arméno-tatars, les Tatars doivent être exclus de la fédération des peuples autonomes du Caucase en tant que « nationalité qui n'est pas mûre du point de vue culturel » !

Ainsi, ce conglomérat de nationalistes, unanimement d'accord sur l'idée de fédération, se transforme en autant d'intérêts et de tendances contradictoires et l'« idéal » du fédéralisme, qui constitue dans l'abstraction théorique et suprahistorique de l'anarchisme la solution la plus parfaite à toutes les difficultés nationales apparaît, dès qu'on tente de l'appliquer, comme source de nouvelles contradictions et de nouveaux antagonismes. C'est la preuve éloquente de ce que l'idée de fédéralisme, supposée réconcilier toutes les nationalités, n'est qu'une phraséologie creuse et que, parmi les divers groupes nationaux, faute d'une base historique, il n'y a pas d'idée réellement unificatrice qui pourrait créer un terrain commun pour concilier des intérêts antagonistes.

Séparé de l'arrière-plan historique, ce même fédéralisme révèle sa faiblesse et son impuissance absolues non seulement en ce qui concerne les antagonismes nationaux dans la pratique mais aussi la question nationale en général. Le congrès russe avait pour principal thème une évaluation et une élucidation de la question nationale qu'il entreprit d'examiner sans être bridé par aucun « dogme » ni aucune formule issus de la « doctrine étroite du marxisme » . Quel éclaircissement apporta-t-il à l'une des questions les plus brûlantes de la vie politique actuelle ? « Dans toute l'histoire de l'humanité avant l'apparition du socialisme – déclara le représentant du Parti socialiste révolutionnaire dans son discours inaugural – on peut prendre comme devise les mots suivants de l'Écriture sainte : "Et ils lui ordonnèrent de dire « chiboleth » et il dit « siboleth » et ils le massacrèrent au bord de la rivière". En effet, la plus grande quantité de sang versé dans les luttes internationales l'a été parce qu'une nation prononçait "chiboleth" et l'autre "siboleth" » . Après cette profonde introduction à la philosophie de l'histoire, suivit une série de discours de même niveau et le débat sur la question des nationalités culmina dans le memorandum des fédéralistes géorgiens qui déclarait : « Dans les temps primitifs, lorsque la principale occupation des hommes était de chasser des animaux sauvages et d'autres créatures à leur ressemblance, il n'y avait ni maître, ni esclave, l'égalité dans les relations sociales n'était pas violée; mais plus tard, lorsque les hommes apprirent à cultiver le sol plutôt que de tuer et de manger leurs proies, ils commencèrent à les garder captives. Par conséquent, quelle fut la raison de l’apparition de l'esclavage ? Manifestement, ce ne furent pas seulement des intérêts matériels mais aussi le fait que l'homme est de par sa nature physique un chasseur et un guerrier (!). Et en dépit du fait que l'homme est devenu depuis longtemps un animal industriel, il est resté jusqu à aujourd'hui un prédateur, capable de dépecer son voisin pour des considérations matérielles mineures. Telle est la source des guerres incessantes et de la domination de classe. Bien sûr, l'origine de la domination de classe fut influencée par d'autres causes, par exemple l'aptitude de l'homme à s’accoutumer à la dépendance [...] Mais incontestablement, si l'homme n'était pas un guerrier, il n'y aurait pas d'esclavage » . Suit un tableau sanglant du destin des nationalités soumises au tsarisme, puis encore un éclaircissement théorique : « On peut nous dire que le régime bureaucratique fait des ravages non seulement aux marges mais au cœur même de la Russie. De notre point de vue, c'est totalement compréhensible. Une nation qui en opprime d'autres tombe elle-même en esclavage. Par exemple, plus Rome étendait sa domination, plus les plébéiens perdaient leur liberté... Autre exemple : pendant la Grande Révolution française, les victoires de l'armée républicaine annihilèrent le fruit de la révolution, la République (!). Les Russes eux-mêmes jouissaient de bien plus de liberté avant de s'unir en un seul État puissant, c'est-à-dire lorsqu'ils étaient sous la domination de princes séparés... Ainsi – le memorandum termine ici sa leçon d'histoire philosophique – la liberté ne fait pas bon ménage avec le fracas des armes. La conquête fut la cause principale de l'apparition à la fois de l'esclavage et de la domination d une classe sur les autres » .

C'est tout ce que les fédéralistes actuels sont capables de dire sur la question des nationalités. C'est littéralement la même phraséologie de « justice » , de « fraternité » , de « moralité » et autres belles choses que celle dont usait Bakounine il y a soixante ans. Et tout comme le père de l’anarchisme était aveugle face à la révolution de 1848, à ses ressorts internes, à ses tâches historiques, les derniers des Mohicans du fédéralisme en Russie sont aujourd’hui démunis et impuissants face à la révolution du système tsariste.

L’idée de fédéralisme, réactionnaire de par sa nature même et dans sa substance historique, est aujourd’hui un signe pseudo-révolutionnaire du nationalisme petit-bourgeois qui est une réaction à la lutte de classe révolutionnaire unie du prolétariat de tout l’empire.

Notes de l'éditeur

Texte surligné en jaune : en français dans le texte.

Texte surligné en vert : en allemand dans le texte.

Texte surligné en rose : en polonais dans le texte.

Texte surligné en gris : en russe dans le texte.

a

Stanislaw Staszic (1755-1826) : prêtre, écrivain, pédagogue et homme politique réformateur.

b

Révolution et contre-révolution en Allemagne, op. cit., p. 86-88.

c

Anton chevalier von Schmerling (1805-1893) partisan de la Grande Allemagne, nommé chef du gouvernement d'Autriche en 1860, instigateur de la Patente de 1861.

d

ComteTarnowski (1837-1917) : professeur de littérature et homme politique galicien conservateur.

e

Hommes politiques galiciens de tendance conservatrice.

f

Eduard comte von Taaffe (1833-1895) fut ministre-président d'Autriche en 1868-1870, puis en 1879-1893. Considéré comme particulièrement réactionnaire, il proposa néanmoins en 1893 une loi électorale allant dans le sens du suffrage universel, ce qui lui coûta son poste.

g

Ignacy Daszynski (1866-1936). Dirigeant du PPS de Galicie, une des composantes du parti social-démocrate d'Autriche. Député au Reichsrat (1897-1918), puis à la Diète polonaise (1918-1930), farouche adversaire de Rosa Luxemburg dès 1896.

h

Karl Kautsky, « Der Kampf der Nationalitäten und das Staatsrecht in Österreich » Neue Zeit, 1897/98, t. I, p. 564.

i

Neue Zeit, 1898/99, t.I. p. 293, 296, 297, 301.

j

cf. Protokoly Konferencij Rossijskikh, Nacional’no-socialisti Ĩeskikh Partij, 16-20 aprelja 1907, Saint Pétersbourg, Knigoiz datel'stvo "Sejm", 1908.

Notes de l'auteur

1

Ce qui est caractéristique, c'est l'antipathie générale de la population suisse contre le « Ständerat », institution qui, à ses yeux, « ne fait rien » . C'est uniquement l'expression subjective du fait que cet organe du fédéralisme a été privé de se fonctions par le cours objectif du développement historique.

2

K. Marx, Revolution und Konterrevolution 1848-1850.