1908 |
Traduction : Claudie Weill avec la collaboration de Bruno Drweski. Source : Ed. Le Temps des Cerises, 2001. |
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Rosa Luxemburg
La question nationale et l’autonomie
Le droit des nations à l'autodétermination
1
La révolution a mis à l'ordre du jour dans l'empire russe, entre autres, la question nationale. Ce n'est qu'en Autriche-Hongrie qu'elle s'était jusqu'à maintenant posée de façon brûlante. Aujourd'hui, c'est le tour de la Russie car le cours des événements révolutionnaires confronte toutes les classes et tous les partis politiques à la nécessité de trouver une solution à cette question dans le cadre des tâches immédiates, du point de vue de la politique pratique. Tous les partis qui sont déjà créés ou en cours de formation dans l'Empire russe – radicaux, libéraux ou réactionnaires – se voient contraints d'adopter dans leur programme telle ou telle attitude face à la question nationale, question intimement liée à l'ensemble du système de politique intérieure ou extérieure de l'État. Pour un parti ouvrier, cette question ne concerne pas uniquement le programme, elle touche aussi l'organisation de la classe. L'attitude du parti ouvrier doit toutefois se distinguer non seulement en ce qui concerne la question nationale mais pour toute autre question, sur le plan des méthodes et des conceptions, de l'attitude qu'adopterait le parti le plus radical de la bourgeoisie et même de l'attitude des partis pseudo-socialistes petits-bourgeois.
La social-démocratie qui fonde toute sa politique sur la méthode scientifique du matérialisme historique ne peut faire exception pour la question nationale. En outre, il n'y a qu une manière possible d'aborder cette question d'un point de vue de principe, à savoir celui du socialisme scientifique, pour assurer à la politique de la social-démocratie une solution et un traitement de principe homogène, malgré toute la variété des formes que revêt cette question telle qu'elle ressort dans la diversité sociale, historique et ethnique de l'empire russe.
Dans le programme du POSDR, le point 9 correspond à cette formule qui consiste à apporter une solution générale à la question nationale sous toutes ses formes particulières. Il est ainsi libellé : le parti aspire à une république démocratique dont la constitution garantirait, entre autres, « à toutes les nationalités qui composent l'État le droit à l'autodétermination ».
Il y a pourtant dans le programme du parti russe deux autres points particulièrement importants concernant le même problème. D'abord, le point 7 qui exige l'abolition des états, une égalité totale des citoyens sans distinction de sexe, de confession, de race et de nationalité, puis le point 8 qui proclame le droit de la population de l'État à un enseignement professé dans la langue nationale, subventionné entièrement par l'État et le principe de l'autonomie administrative des écoles; il reconnaît aussi le droit à l'emploi de la langue nationale dans les réunions et, au même titre que la langue d'État, dans les administrations étatiques et publiques. Le point 3 du programme qui n'est pas sans rapport avec la question nationale, revendique une large autonomie locale et provinciale pour les régions qui se distinguent par des conditions d’existence et une population spécifiques. Il faut croire que l'égalité civique, le droit à sa propre langue et même l'autonomie administrative municipale et régionale ne suffisaient pas pour les auteurs du programme pour résoudre la question nationale puisqu'ils ont estimé indispensable d'introduire un paragraphe particulier qui offre en outre à chacune des nationalités le « droit à l'autodétermination ».
Ce qui nous frappe dans cette formule, c'est le fait qu’elle n’ait aucun lien spécifique avec le socialisme ou avec la politique ouvrière. Il nous semble, déjà à première vue, que le « droit des nations à l'autodétermination » est une paraphrase du vieux slogan du nationalisme bourgeois de tous les pays et de tous les temps : « le droit des nations à la liberté et à l'indépendance ». Chez nous, en Pologne, « le droit naturel des nations à la liberté » était la formule classique des nationalistes, de l'« Association démocratique » [a] jusqu'à la « Pobudka » [b] de Limanowski, et de la « Pobudka » socialiste nationale à la « Ligue nationale » anti-socialiste [c] avant qu'elle n'abandonne le programme d'indépendance. La même résolution sur le « droit égal de toutes les nations à la liberté » a été le seul résultat tangible du fameux congrès panslave de Prague qui a été dispersé en 1848 par les baïonnettes panslaves du prince Windischgrätz [d]. D'autre part, malgré son niveau très général et son caractère vague, le principe du « droit des nations à l'autodétermination » qui, évidemment, n'est pas valable seulement pour les peuples de Russie, mais aussi pour les nationalités d'Allemagne et d’Autriche, de Suisse et de Suède, d'Amérique et d'Australie ne figure curieusement dans aucun des programmes des partis socialistes actuels. Surtout, ne figure pas dans le programme du parti social-démocrate autrichien dont l’action concerne un État très diversifié sur le plan national et pour qui cette question est primordiale.
Ce n'est pas par une formule métaphysique laissant à chacune des nations le loisir de résoudre la question nationale selon son propre point de vue mais au moyen d'un plan déterminé dans le cadre d'une politique d'État que le programme du parti autrichien règle cette question. La social-démocratie autrichienne exige notamment la suppression du système étatique actuel de l'Autriche qui n’est qu'un ramassis de « royaumes et Pays de la Couronne », constitué et ravaudé au cours du Moyen-âge par la politique dynastique des Habsbourg, où chaque royaume regroupe sur un même territoire différentes nationalités mélangées. Le parti exige le partage de ces royaumes et pays en territoires à caractère approximativement national, et ce n'est qu'ensuite que ces territoires nationaux formeraient une association étatique. Comme sur le territoire occupé par l'Autriche, les nationalités sont, dans une certaine mesure, entremêlées, le programme de la social-démocratie prévoit, pour protéger les minorités nationales sur les territoires nouvellement constitués, un droit spécial. Chacun est libre d'avoir son opinion dans l'appréciation de la valeur pratique de ce plan. Karl Kautsky, l'un des plus grands spécialistes des problèmes autrichiens et l'un des pères spirituels de la social-démocratie, démontre de façon convaincante dans sa dernière brochure sur « La nationalité et l'internationalisme » [1] que ce plan, même au cas où il serait réalisé, ne serait pas en mesure d'effacer complètement les litiges et les difficultés nationales, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit là d'une tentative de solution pratique de ces difficultés, entreprise par un parti du prolétariat et, eu égard à l'importance de la question nationale en Autriche, nous reproduisons le texte dans son intégralité.
Le programme national du parti autrichien, adopté au congrès de Brünn en 1899, déclare :
« Considérant que les querelles nationales en Autriche entravent tout progrès politique, freinent toute évolution culturelle des peuples; que ces querelles sont la conséquence en premier lieu du caractère conservateur de nos institutions publiques; que, en particulier, le prolongement des querelles nationales constitue un des moyens qui assurent leur pouvoir aux classes dominantes et bloquent toute manifestation, quelque puissante qu'elle soit, des véritables intérêts populaires; le congrès déclare :
Le règlement définitif de la question nationale et linguistique en Autriche dans l'esprit de l'égalité des droits et de la raison est avant tout une revendication culturelle, c'est-à-dire qu'elle fait partie des intérêts vitaux du prolétariat; il n'est possible que dans un régime véritablement démocratique, fondé sur le suffrage universel égal et direct et lequel les privilèges sociaux dans l'État et dans les Länder sont abolis, car ce n'est que dans un tel régime que les classes laborieuses, qui seules constituent en fait les piliers de l'État et de la société peuvent s'exprimer; cultiver et développer la spécificité nationale de tous les peuples d'Autriche n'est possible que sur la base de l'égalité, en évitant toute oppression, c'est la raison pour laquelle il faut combattre tout centralisme bureaucratico-étatique, ainsi que les privilèges féodaux dans les Länder.
Dans ces conditions et seulement dans celles-là, il sera possible d'instituer en Autriche, à la place des querelles nationales, un ordre national, notamment par la reconnaissance des principes-clés suivants :
L'Autriche doit être transformée en un État démocratique fédératif de nationalités (Nationalitätenbundesstaat);
À la place des pays historiques de la Couronne doivent se constituer des corporations nationales d'auto-administration dont la législation et la gestion seront assurées par des chambres nationales élues au suffrage universel et direct.
Tous les territoires auto-administrés d'une seule et même nation forment ensemble une union homogène qui règle de manière parfaitement autonome toutes les affaires nationales.
La sauvegarde des droits des minorités nationales est garantie par une loi spéciale que devra adopter le Parlement de l'Empire.
Nous ne reconnaissons aucun privilège national et rejetons par conséquent la revendication d'une langue d'État; au cas où une langue de communication s'avérerait nécessaire, le Parlement de l'Empire devra se prononcer.
Le congrès du parti, en sa qualité d'organe de la social-démocratie internationale en Autriche, exprime sa conviction que, sur la base de ces principes généraux, une entente est possible entre les peuples; il déclare solennellement qu'il reconnaît le droit de chaque nationalité à l'existence nationale et au développement national; que toutefois les peuples ne peuvent faire progresser leur culture que dans une étroite solidarité et non pas par une querelle mesquine entre eux; qu'en particulier la classe ouvrière de toutes les langues, dans l'intérêt de chaque nationalité comme dans l'intérêt de tous, demeure internationalement fraternelle et unie dans la lutte et doit mener sa lutte politique et syndicale en rangs serrés et unis ».
Dans les rangs du socialisme international, le parti ouvrier russe est le seul à avoir inscrit à son programme la revendication du « droit des nations à l'autodétermination ». En dehors de la social-démocratie russe, les socialistes révolutionnaires russes l'ont inscrite à leur programme où elle va de pair avec le principe du fédéralisme étatique. Le passage en question dans la déclaration politique du parti socialiste révolutionnaire est ainsi libellé : « une application aussi large que possible du principe fédéraliste dans les rapports entre les diverses nationalités; une reconnaissance du droit illimité à l'autodétermination ».
Certes, la formule présentée ci-dessus a encore un autre rapport avec le socialisme international : elle paraphrase un paragraphe de la résolution adoptée en 1896 par le Congrès ouvrier socialiste international de Londres au sujet de la question nationale. Toutefois les circonstances qui ont provoqué l'adoption de cette résolution et son énoncé indiquent clairement que si l'on interprétait le point 9 du programme du parti russe comme appliquant la résolution de Londres, il y aurait un malentendu.
La résolution de Londres n'a pas du tout été le résultat d'une intention ou d'un désir de prise de position du Congrès international sur la question nationale en général, pas plus qu'elle n'a été adoptée en tant que formule de solution de fait à cette question. C'est en fait exactement le contraire. La résolution de Londres a été adoptée à la suite d'une motion déposée au Congrès par une fraction du mouvement social-patriotique polonais, le Parti Socialiste Polonais (PPS); cette motion réclamait que le rétablissement de la Pologne indépendante soit reconnu comme la tâche la plus urgente du socialisme international [2]. Influencé par les critiques soulevées au Congrès par la social-démocratie polonaise et par la discussion sur ce point dans la presse socialiste aussi bien que par la première manifestation de masse du mouvement ouvrier en Russie – la mémorable grève de 40 000 ouvriers du textile à Saint Pétersbourg en mai 1896 – le Congrès international ne prêta pas attention à la motion polonaise dont les arguments et le caractère étaient entièrement dirigés contre le mouvement révolutionnaire russe. À sa place, il adopta la résolution de Londres mentionnée ci-dessus, ce qui équivalait à un rejet de la motion pour la reconstruction de la Pologne.
« Le Congrès – déclare la résolution – proclame qu'il s'affirme pour le plein droit de libre détermination de toutes les nations; et il exprime sa sympathie aux ouvriers de tout pays qui souffre à l'heure actuelle sous le joug de l'absolutisme militaire, national ou autre; le Congrès appelle les ouvriers de tous les pays à rejoindre les rangs des ouvriers conscients du monde entier afin de lutter avec eux pour vaincre le capitalisme international et atteindre les objectifs de la social-démocratie internationale ».
Comme nous pouvons le constater, la résolution de Londres pose par son contenu le problème général de tous les pays opprimés, au lieu de donner l'exclusive à la question polonaise; elle la fait passer du terrain national au plan international et à la place du Congrès par les partis ouvriers des différents pays en postulat déterminé, tout à fait concret, de la politique pratique dont la motion du PPS se faisait le porte-parole, celui de la reconnaissance de la Pologne indépendante, la résolution exprime un principe socialiste général : la sympathie pour le prolétariat de toutes les nations opprimées, accompagnée de la reconnaissance de leur droit à l'autodétermination. Il ne fait aucun doute que le principe décrit ci-dessus n'a pas été formulé dans l'intention d'apporter une solution pratique à la question nationale pour le mouvement ouvrier international. En revanche, la seconde partie de la résolution de Londres comporte une indication pratique : elle appelle les « ouvriers de tous les pays » [subissant l'oppression nationale] à adhérer à la social-démocratie internationale et à œuvrer à la réalisation de ses principes et de ses objectifs.
Il n'y a pas d'équivoque sur le fait que le principe formulé dans la première partie de la résolution sur le droit des nations à l'autodétermination ne peut entrer en vigueur qu'à travers la réalisation des principes et des objectifs du socialisme international et pas avant que le but final ne soit atteint.
Comme nous pouvons le voir, aucun des partis socialistes n'a compris la résolution de Londres comme une solution pratique de la question nationale et aucun de ces partis ne l'a incluse à ce titre dans son programme. C'est même le cas pour le parti social-démocrate autrichien dont l'existence dépend d'une clarification de la question nationale. Il a élaboré en 1899 de façon autonome son propre programme national, cité plus haut. Le plus digne d être noté à ce propos, c'est attitude du PPS : malgré sa tentative pour élargir l'interprétation du texte comme si la résolution de Londres avait été formulée « dans l'esprit » du social-patriotisme, il était évident que cette résolution dissolvait la motion sur le rétablissement de la Pologne dans une formule générale sans caractère pratique ou signifiait même son rejet pur et simple [3]. En fait, les programmes politiques des partis ouvriers modernes n’ont pas pour objectif la propagation des principes abstraits de l'idéal socialiste mais la formulation des réformes pratiques, sociales et politiques, nécessaires au prolétariat conscient et dont il exige la réalisation dans le cadre de la société bourgeoise pour faciliter sa lutte de classe et sa victoire finale.
Les postulats d'un programme politique sont rédigés dans le but précis de proposer une solution applicable directement, réaliste et pratique, dans le cadre du régime bourgeois, pour résoudre les problèmes urgents de la vie sociale et politique qui font partie de la lutte de classe du prolétariat : ces postulats doivent servir de guide dans la praxis politique quotidienne, impulser et orienter dans bonne direction l'action politique du parti ouvrier afin de délimiter la politique révolutionnaire du prolétariat par rapport à celle des partis bourgeois et petits-bourgeois.
La formule du « droit des nations à disposer d'elles-mêmes » ne satisfait nullement à cette exigence. Elle ne fournit aucune indication pratique pour la praxis politique quotidienne du prolétariat, aucune proposition pratique de solution à la question nationale. Au lieu de montrer concrètement au prolétariat de Russie le moyen d'exiger le règlement de la question nationale polonaise, de la question finlandaise, de la question du Caucase, de la question juive, etc., elle se contente uniquement d'accorder à toutes les « nations » intéressées une autorisation illimitée de régler leurs affaires nationales selon leur bon vouloir. La seule conclusion pratique que l'on puisse tirer de cette expression pour la praxis politique quotidienne de la classe ouvrière est de considérer comme le devoir de chacun de combattre toute manifestation d'oppression nationale.
Si on reconnaît le principe du droit de chaque nation à l'autodétermination, on doit logiquement condamner toute tentative d'une nation pour déterminer le sort d'une autre nation, toute tentative d'une nation pour imposer à une autre par la force telle ou telle forme d'existence nationale. Cependant le devoir qui est fait au parti de classe du prolétariat de protester contre l'oppression nationale et de la combattre ne trouve pas son fondement dans un quelconque « droit des nations » particulier, pas plus que la revendication de l'égalité politique et sociale des sexes ne trouve le sien dans un quelconque « droit des femmes » auquel se réfère le mouvement bourgeois d'émancipation des femmes. Ces devoirs ne peuvent découler que d'une opposition généralisée au système des classes, à toutes les formes d'inégalité sociale et à tout pouvoir de domination. En un mot, ils découlent du principe fondamental du socialisme. Cela dit, l'incidence de cette indication sur la politique pratique est négative. Le devoir de combattre toutes les manifestations de l'oppression nationale ne suffit nullement pour expliquer les relations et les formes politiques auxquelles doit aspirer le prolétariat conscient de Russie à l'heure actuelle afin de résoudre les questions nationales polonaise, lettonne, juive, etc., le programme qu'il doit opposer dans la lutte des classes et des partis d'aujourd'hui aux divers programmes bourgeois nationalistes et pseudo-socialistes. Bref, la formule du « droit des nations à l'autodétermination » n'est pas au fond une directive politique et programmatique pour aborder la question nationale, mais seulement une façon d'esquiver ce problème.
2
Le caractère général, en forme de cliché, du point 9 du programme du POSDR suffit à montrer que cette manière de résoudre la question est étrangère à la position du socialisme marxiste. Un « droit des nations » valable pour tous les pays et en tous temps n'est rien de plus qu un cliché métaphysique du type des « droits de l'homme » et des « droits du citoyen ». Le matérialisme dialectique qui est le fondement du socialisme scientifique a rompu une fois pour toutes avec les formules éternelles » de ce type. Car la dialectique historique a montré qu'il n'y a pas de vérités « éternelles », qu'il n'y a pas de « droits ». Selon les termes d'Engels « ce qui est un bien ici et maintenant est un mal ailleurs et vice-versa » ou ce qui est juste et raisonnable dans certaines circonstances devient ridicule et absurde dans d'autres. Le matérialisme historique nous a enseigné que le contenu réel de ces vérités, de ces droits, de ces formules « éternels » est déterminé uniquement par les conditions sociales matérielles d'un contexte et d'une époque donnés.
Sur cette base, le socialisme scientifique a révisé tout l'arsenal de clichés démocratiques et de métaphysique idéologique hérité de la bourgeoisie. La social-démocratie actuelle a cessé depuis longtemps de considérer des termes tels que « démocratie », « liberté nationale », « égalité » et autres belles choses comme des vérités éternelles et comme des lois qui transcendent des nations et des époques particulières. Au contraire, le marxisme les considère et les traite uniquement comme expressions de conditions historiques bien définies, comme catégories qui, du point de vue de leur contenu matériel, et, par conséquent, de leur valeur politique, sont soumises au changement constant, ce qui constitue la seule vérité « éternelle ».
Lorsque Napoléon, ou tout autre despote de son acabit, fait usage du plébiscite, forme extrême de la démocratie politique, pour les besoins du césarisme, tirant parti de l'ignorance politique et de la soumission économique des masses, nous n'hésitons pas un seul instant à manifester résolument contre cette « démocratie » et nous ne nous laissons pas impressionner par la majesté ou l'omnipotence du peuple qui, pour les métaphysiciens de la démocratie bourgeoise, est une sorte d'idole sacro-sainte.
Quand l'Allemand Tessendorf [e], un gendarme tsariste ou un National-démocrate « véritablement polonais » défendent la « liberté personnelle » des briseurs de grève, les protégeant de la pression morale et matérielle des ouvriers organisés, nous n’hésitons pas une minute à soutenir ces derniers, à leur reconnaître un droit moral et historique plein et entier à contraindre leurs rivaux ignorants à la solidarité, même si du point de vue du libéralisme formel, ceux qui « désirent travailler » ont pour eux le droit d'un « individu libre » à faire ce que lui commande sa raison ou sa déraison.
Quand, enfin, les libéraux de l'école manchestérienne exigent que les salariés soient livrés complètement à eux-mêmes dans leur lutte contre le capital au nom de « l'égalité des citoyens », nous démasquons ce cliché métaphysique qui cache l'inégalité économique la plus frappante et exigeons sans ambages la protection légale pour la classe des salariés, rompant ainsi clairement avec l'« égalité formelle devant la loi ».
La question des nationalités ne peut faire exception parmi toutes les questions politiques, sociales et morales examinées ainsi par le socialisme moderne. Elle ne peut être résolue à l'aide d'un vague cliché, fût-ce une formule qui sonne aussi bien que « le droit de toutes les nations à l'autodétermination ». Car soit une telle formule n'exprime absolument rien, si bien que ce n'est que phraséologie vide de sens, soit elle exprime le devoir inconditionnel des socialistes de soutenir toutes les aspirations nationales, auquel cas, elle est tout simplement fausse.
Sur la base des principes généraux du matérialisme historique, la position des socialistes concernant les problèmes de nationalité dépend avant tout des circonstances concrètes de chaque cas qui diffèrent considérablement d'un pays à l'autre et se modifient également dans le temps dans chaque pays. Même une connaissance superficielle des faits permet de voir que la question de la lutte des nationalités soumises à la Porte ottomane dans les Balkans a un aspect complètement différent, un fondement économique et historique différent, un degré différent d'importance internationale et des perspectives différentes pour l'avenir, de la question de la lutte des Irlandais contre la domination de l'Angleterre. De même, la complexité des relations entre les nationalités qui composent l'Autriche est complètement différente des conditions qui agissent sur la question polonaise. En outre, la question des nationalités dans chaque pays change de caractère avec le temps, ce qui signifie qu’il faut modifier et renouveler les évaluations qu'on en fait. Même nos trois mouvements nationaux qui se sont succédé depuis l'insurrection de KoĹ›ciuszko [f] ne pourraient être considérés comme une triple répétition stéréotypée de la même pièce historique (intitulée « la lutte d'une nationalité soumise pour l'indépendance » ) que dans le regard d'un métaphysicien de l’idéologie catholique des classes supérieures comme Szujski [g] croyait que la Pologne était investie de la mission historique de « Christ des nations » ou encore d'un ignorant de l'« école » social-patriotique actuelle. Quiconque creuse plus profond avec le scalpel du chercheur – plus exactement du chercheur matérialiste-historique – verra sous la surface de nos trois soulèvements nationaux trois mouvements socio-politiques complètement différents qui n'ont revêtu la forme identique de lutte contre l'envahisseur qu'en raison des circonstances extérieures. Mesurer à la même aune – les lois sacrées de la « nation soumise » l'insurrection de Košciuszko et celles de novembre [1830] et de janvier [1863] révèle en fait une absence totale de jugement et de toute discrimination historique et politique.
Ce qu'on appelle la Question d'Orient constitue un exemple éloquent de la façon dont les conditions historiques influencent l'évaluation et la position des socialistes en ce qui concerne la question nationale. Pendant la guerre de Crimée en 1855, les sympathies de toute l'Europe démocratique et socialiste étaient du côté des Turcs contre les Slaves du Sud qui cherchaient à se libérer. Le « droit » de toutes les nations à la liberté n'a pas empêché Marx, Engels et Liebknecht de se prononcer contre les Slaves des Balkans et d'apporter leur soutien résolu à l'intégrité de la Turquie. Car ils jugeaient les mouvements nationaux des peuples slaves dans l'Empire turc non du point de vue des formules sentimentales éternelles » du libéralisme, mais du point de vue des conditions matérielles qui déterminaient le contenu de ces mouvements nationaux. Marx et Engels ne voyaient dans le mouvement de libération des Slaves du sud socialement en retard que les machinations du tsarisme russe cherchant à dépecer la Turquie et ils subordonnèrent sans hésiter la question de la liberté nationale des Slaves aux intérêts de la démocratie européenne, l'intégrité de la Turquie étant pour eux un rempart contre la réaction russe. Cette position politique perdura dans la social-démocratie allemande jusqu'à la deuxième moitié des années 1890 lorsqu'un Wilhelm Liebknecht chenu, à l'occasion de la lutte des Arméniens de Turquie, s'exprimait encore dans cet esprit. Mais à l'époque, la position de la social-démocratie allemande et internationale sur la Question d'Orient avait changé. La social-démocratie commença à soutenir ouvertement les aspirations des nationalités opprimées de Turquie à une existence culturelle séparée et perdit tout intérêt au maintien artificiel de la Turquie dans son ensemble. Et à l'époque, elle n'était pas guidée par un sentiment du devoir envers les Arméniens ou les Macédoniens en tant que nationalités opprimées mais par l'analyse de la base matérielle en Orient dans la seconde moitié du siècle dernier. Par cette analyse, la social-démocratie acquit la conviction que la désintégration politique de la Turquie résultait de son développement economico-politique dans la seconde moitié du XIX° siècle et que le maintien de la Turquie servait les intérêts de la diplomatie réactionnaire de l'absolutisme russe. Là comme sur toutes les autres questions, la social-démocratie n'allait pas en sens contraire du courant du développement objectif mais elle l'accompagnait et, profitant de ses conclusions, elle défendait les intérêts de la civilisation européenne justement en soutenant les mouvements nationaux à l'intérieur de la Turquie. Elle soutint également toutes les tentatives pour rénover et réformer la Turquie de l'intérieur, aussi faible qu'ait été la base sociale d'un tel mouvement.
Les positions de Marx et Engels pendant la révolution de 1848 sur les revendications des peuples tchèque et polonais, diamétralement opposées à leur attitude dans le cas turc, offrent un second exemple allant dans le même sens. Sans aucun doute, en vertu du « droits des nations à l'autodétermination », les Tchèques pouvaient prétendre au soutien des démocrates et des socialistes européens tout autant que les Polonais. Marx, cependant, qui n'accordait pas le moindre crédit à cette formule abstraite, condamna alors les Tchèques et leurs aspirations à la liberté car il les considérait comme une complication nuisible de la situation révolutionnaire et sa condamnation vigoureuse était d'autant plus justifiée que, selon Marx, Les Tchèques étaient une nationalité en déclin, vouée à disparaître rapidement. Les auteurs du « Manifeste communiste » publièrent ces opinions au moment même où ils soutenaient de toutes leurs forces le mouvement national des Polonais et faisaient appel à toutes les forces progressistes et révolutionnaires pour qu'elles viennent en aide à nos patriotes.
La question polonaise et tchèque offre l'exemple du sobre réalisme mis en œuvre par Marx pour traiter toutes les questions nationales pendant la révolution.
« La révolution de 1848, écrit Marx dans ses articles parus en 1851 et 1852 dans la revue américaine Daily Tribune, ayant hautement affirmé, pour toutes les nations opprimées, le droit à une existence indépendante et à la libre gestion de leurs propres affaires, il était tout naturel de voir les Polonais réclamer aussitôt le rétablissement de leur pays dans les frontières de l'ancienne République [nobiliaire] polonaise d'avant 1772. Il est vrai que dès cette époque, cette frontière n'était plus exacte en tant que délimitation des nationalités allemande et polonaise; elle était devenue chaque jour plus inexacte, grâce aux progrès de la germanisation; mais les Allemands affichaient alors un tel enthousiasme pour la restauration de la Pologne qu'ils devaient bien s'attendre qu'on leur demandât, comme première preuve de la réalité de leurs sympathies, de restituer leur part de butin. D'autre part, des régions entières peuplées surtout d'Allemands, de grandes villes entièrement allemandes, convenait-il de les rendre à un peuple qui, jusqu'à ce jour, n'avait jamais prouvé qu'il fût capable de s'élever au dessus d'un état féodal, basé sur le servage agricole ? La question était assez complexe. La seule solution possible, c'était une guerre avec la Russie. La question des délimitations à établir entre les différentes nations qui avaient pris part au mouvement révolutionnaire serait alors devenue secondaire parce qu'il aurait fallu, avant tout, établir une frontière sûre contre l'ennemi commun. Recevant de vastes territoires à l'est, les Polonais se seraient montrés plus conciliants et plus raisonnables à l'ouest, et ils auraient considéré qu'après tout, Riga et Mitau valaient bien Gdansk [Dantzig] et Elbing. Aussi, le parti avancé d'Allemagne, dans l'idée qu'une guerre avec la Russie était nécessaire pour maintenir le mouvement sur le continent, convaincu que le rétablissement, comme nation, ne fut-ce que d’une partie de la Pologne conduirait à cette guerre, soutenait-il les Polonais; la classe moyenne, la classe au pouvoir, prévoyait au contraire clairement qu'une guerre nationale avec la Russie serait le signal de sa chute, parce qu'il faudrait appeler au pouvoir des hommes plus actifs et plus énergiques; aussi feignait-elle un grand enthousiasme pour l'extension de la nationalité allemande et déclarait-elle que la Pologne prussienne, le foyer principal de l'agitation révolutionnaire polonaise, devait faire partie de cet empire allemand qu'on allait créer ».
Marx traita la question tchèque avec tout autant de réalisme politique :
« La question des nationalités fut encore la cause d'un autre conflit en Bohème. Ce pays, habité par deux millions d'Allemands et trois millions de Slaves de langue tchèque, avait de grands souvenirs historiques, se rattachant pour la plupart à l'ancienne suprématie des Tchèques. Mais la force de cette branche de la famille slave se trouvait brisée, depuis les guerres des Hussites au XV° siècle. La province qui parlait le tchèque était divisée : une partie formait le Royaume de Bohème, une autre la principauté de Moravie, une troisième, la région montagneuse des Carpathes de Slovaquie, se trouvait réunie à la Hongrie. Les Moraves et les Slovaques ont, depuis lors, perdu jusqu'au dernier vestige de sentiment national et de vitalité nationale, tout en conservant leur langue presque intacte. La Bohème était entourée de pays entièrement allemands. Sur son propre territoire, l'élément allemand avait fait de grands progrès; même dans la capitale, à Prague, les deux nationalités étaient mélangées à proportions égales; et partout le capital, le commerce, l'industrie et la culture intellectuelle étaient aux mains des Allemands. Le principal champion de la nationalité tchèque, le professeur Palacky, n'est lui-même qu'un savant allemand, incapable de parler, même à l'heure actuelle, le tchèque correctement et sans accent étranger. Mais, ainsi que cela se produit souvent, la nationalité tchèque moribonde – car tout ce que nous savons de son histoire des quatre derniers siècles nous montre qu'elle est moribonde – a fait, en 1848, un dernier effort pour retrouver son ancienne vitalité; et l'échec de cet effort a démontré, indépendamment de toutes les considérations révolutionnaires, que la Bohème ne peut exister désormais qu'en tant que partie de l'Allemagne, bien que, durant plusieurs siècles encore, ses habitants puissent continuer à parler une langue qui n'est pas l’allemand » [4] [h].
Nous avons reproduit les paragraphes ci-dessus pour souligner la méthode adoptée par Marx et Engels sur la question des nationalités, une méthode qui ne dépend pas de formules abstraites mais uniquement de la configuration réelle de chaque cas précis. Cette méthode ne les a certes pas prémunis contre une appréciation erronée de la situation ou contre un point de vue fautif dans tel ou tel cas. La situation actuelle montre combien Marx se trompait lorsqu'il prévoyait il y a soixante ans le déclin de la nationalité tchèque dont l'Autriche ressent actuellement des signes de vitalité de plus en plus forts – et inversement – combien il se trompait lorsqu'il surestimait l'importance internationale du nationalisme polonais, déjà condamné au déclin en vertu du développement interne de la Pologne. Mais les erreurs historiques n'entament pas d'une miette la méthode de Marx et, en règle générale, il n'y a pas de méthode de recherche susceptible de se protéger d'emblée contre des applications fautives dans des cas isolés. Marx lui-même n'a jamais prétendu à l'infaillibilité et rien n'est plus contraire à l'esprit de sa doctrine que les jugements historiques infaillibles. Marx a pu se tromper dans son attitude face à tel ou tel mouvement national et l'auteur de cet écrit a tenté de démontrer dès 1896 et 1897 que le point de vue de Marx sur la question polonaise, mais aussi sur la question d'Orient était erroné et vieilli [i]. Mais c'est justement l'ancienne attitude de Marx et d'Engels envers les Turcs et les Slaves du Sud, ainsi qu'envers le mouvement national des Tchèques et des Polonais qui montre à quel point les fondateurs du socialisme scientifique étaient loin de résoudre toutes les questions des nationalités selon un même schéma, selon un modèle préétabli et, en outre, combien ils se souciaient peu du « droit » métaphysique des peuples lorsqu'il s'agissait des affaires concrètes du développement européen.
Leur appréciation, déjà tout à fait historique, libre des opinions et des passions de la politique actuelle, du mouvement de libération des Helvètes au XIV° siècle, offre un exemple encore plus éclairant de la manière dont les créateurs de la politique socialiste ont abordé la question nationale. En 1847, Friedrich Engels a jugé ainsi le fameux soulèvement des cantons suisses contre l'oppression sanglante du despotisme habsbourgeois, qui, sous la forme du mythe historique de Tell, fit l'objet d'une admiration de la part du romantisme libéral-bourgeois idéaliste : « La lutte des proto-Suisses contre l'Autriche, le glorieux serment du Grütli, le tir héroïque de Tell, la victoire inoubliable de Morgarten, tout ceci n'était que la lutte de bergers têtus contre la poussée du développement historique, la lune des intérêts locaux tenaces et stables contre les intérêts de la nation dans son ensemble, la lutte de la rudesse contre la culture, de la barbarie contre la civilisation. Ils ont vaincu contre la civilisation de l'époque et, en punition, ils ont été exclus de toute la civilisation » [5]. Pour sa part, Kautsky commente ainsi ce jugement : « On peut tout au plus s'interroger sur la mission civilisatrice des Habsbourg du XIV° siècle en Suisse. En revanche, il est sûr que le maintien de la liberté des cantonnets (Kantölni) était un événement éminemment conservateur, pas du tout révolutionnaire et devint avec le temps un moyen pour conserver au centre de l'Europe un foyer de la réaction la plus noire. Ce furent les premiers cantons qui, à la bataille de Kappel en 1531, ont battu Zwingli et son armée et ont fait barrage à la progression du protestantisme en Suisse. Ce furent eux, ensuite, qui fournirent des troupes à tous les despotes d'Europe, qui se firent les défenseurs les plus fidèles de Louis XVI contre la révolution, ce pourquoi la République leur a érigé le célèbre monument de Lucerne » [6].
Du point de vue du « droit des nations à l'autodétermination », le soulèvement helvétique mérite bien sûr à tous égards la sympathie des socialistes. En ce cas, il ne fait aucun doute que l'aspiration à secouer le joug des Habsbourg était pour l'essentiel l'expression de la volonté « populaire », ce que montre le nombre énorme de participants; le mouvement national des Helvètes se distingue par son caractère purement défensif parce qu'il n'a manifesté aucune tendance à soumettre d'autres nationalités; il fut mené exclusivement pour se libérer d'une oppression émanant d'une puissance véritablement étrangère, issue d'une annexion dynastique. En outre, ce mouvement national portait formellement tous les signes extérieurs de la démocratie et même de la révolution, car il s'est dressé sous le slogan d'une république populaire contre un régime absolu.
Le soulèvement populaire des Hongrois en 1848 présente un contraste frappant avec ce mouvement, si ce n'est que le résultat historique de la victoire des Hongrois, comme on pouvait facilement le prévoir au vu de la situation sociale et nationale de ce pays, fut d'assurer la domination sans partage d'une minorité magyare sur une majorité disparate de peuples étrangers et soumis. La comparaison des deux luttes pour l'indépendance nationale – la hongroise en 1848 et l'helvétique cinq cents ans plus tôt – est d'autant plus intéressante qu'elles étaient toutes deux dirigées contre un seul et même ennemi, l'absolutisme des Habsbourg autrichiens. Dans cette comparaison et sur cette toile de fond commune, la méthode particulière, le regard sur la politique nationale de Marx et d'Engels ressortent clairement. En dépit de tous les signes extérieurs révolutionnaires du mouvement suisse, les créateurs du socialisme scientifique l'ont vigoureusement critiqué comme réactionnaire, alors qu'ils ont chaleureusement soutenu le soulèvement hongrois de 1848, en dépit de son caractère manifestement ambigu qui apparut clairement dans l'attitude servile des révolutionnaires hongrois lorsqu'ils aidèrent le gouvernement de Vienne à étouffer la révolution italienne. Par conséquent, dans les deux cas, Marx et Engels n'ont nullement été guidés par la formule du « droit des nations à l'autodétermination » qui s'appliquait bien sûr davantage aux Helvètes qu'aux Magyars, mais uniquement par l'analyse réaliste du mouvement d'un point de vue historique et politique. Le soulèvement des cantons paysans morcelés et particularistes du XIV° siècle contre le pouvoir centraliste des Habsbourg était aux yeux d'Engels un phénomène historique réactionnaire dans la mesure où l'absolutisme du pouvoir princier évoluant vers le centralisme était à l'époque un facteur du progrès historique. Signalons en passant que Lassalle évalua d'un point de vue similaire, comme phénomène réactionnaire, les guerres de paysans et, en parallèle, la rébellion de la basse chevalerie contre le pouvoir princier dans l'empire allemand au XVI° siècle. En revanche, en 1848, l'absolutisme des Habsbourg n'était plus qu'une séquelle réactionnaire du Moyen-âge et le soulèvement national des Hongrois dirigé contre lui, allié naturel de la révolution inter-allemande, devait tout naturellement être reconnu comme un facteur du progrès historique.
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En outre, il n'est pas vrai, contrairement à ce qu'on pense, que le point de vue de Marx et Engels était une soumission à l'égoïsme de parti ou de classe ou qu'ils aient sacrifié des peuples entiers aux besoins et aux projets de la démocratie ouest-européenne.
Bien sûr, si les socialistes proclamaient une amnistie générale et mondiale de la liberté pour tous les peuples opprimés, cela sonnerait comme bien plus généreux et flatterait bien davantage la vive imagination des jeunes « intelligenty » [j]. Mais la tendance à doter tous les peuples, tous les pays, tous les groupes et toutes les créatures humaines d'un seul trait de plume du droit à la liberté, à l'égalité et autres bienfaits caractérise précisément l'âge juvénile du mouvement socialiste, en particulier les fanfaronnades de l'anarchisme.
Le socialisme de la classe ouvrière moderne, c'est-à-dire le socialisme scientifique, ne se complaît pas à énoncer les mots d'ordre les plus radicaux et les plus généreux pour les questions sociale et nationale; il examine surtout leurs conditions réelles.
La social-démocratie ne se distingue nullement par la « magnanimité » de ses mots d'ordre programmatiques et de ce point de vue, elle est toujours dépassée par des partis socialistes qui ne dépendent pas de « doctrines » scientifiques et peuvent ainsi distribuer à loisir les plus beaux cadeaux à tout le monde. Par exemple, en Russie, le parti socialiste révolutionnaire distance largement la social-démocratie sur la question agraire car il dispose d'une recette simple pour les paysans qui consiste à introduire immédiatement et partiellement le socialisme à la campagne saris attendre indéfiniment l'avènement de conditions propices à un tel bouleversement dans la production industrielle. Comparée à de tels partis, la social-démocratie est misérable et le restera, tout comme à son époque, Marx était misérable comparé au généreux et magnanime Bakounine, ou Marx et Engels comparés aux représentants du socialisme « vrai » ou « philosophique ». Mais le secret de la magnanimité de tous les socialistes anarchisants et la misère de la social-démocratie vient de ce que les révolutionnaires de l'espèce anarchiste mesurent « leurs forces à leurs desseins et non leurs desseins à leurs forces », orientent leurs efforts selon ce que leur raison spéculative, spéculant dans le vide de l’utopie, estime « bon » et « indispensable » pour la rédemption de l'humanité, alors que la social-démocratie se situe entièrement sur le terrain historique et tient compte, par conséquent, des possibilités historiques. Le socialisme marxiste se distingue notamment de tous les autres « socialismes » en ce qu'il ne prétend pas pouvoir boucher tous les trous qu'a creusés le développement historique.
Même si, fût-ce en tant que socialistes, nous reconnaissions immédiatement le droit de toutes les nations à l'indépendance, cela ne changerait pas d'un iota le destin réel des nations. Le « droit » d’une nation à la liberté comme le « droit » d'un ouvrier à l'indépendance économique ont dans les conditions sociales actuelles autant de valeur que le « droit » de chaque être humain de manger dans des assiettes en or dont Nikolaj Cernysevskij [k] nous disait déjà qu'il était prêt à tout instant à l'échanger contre des roubles. Dans les années quarante, la proclamation du « droit au travail » était un postulat en vogue parmi les socialistes utopiques de France ; elle servait a résoudre la question sociale de manière rapide et radicale, Mais ce droit déboucha lors de la révolution de 1848 sur un terrible échec qui n'aurait pas pu être évité même si les fameux « ateliers nationaux » avaient été organisés de toute autre manière. L'analyse des rapports véritables de l'économie actuelle, tels que Marx les a présentés dans Le Capital devait mener à la conviction que même si on parvenait à arracher aux gouvernements actuels un « droit général au travail », il resterait lettre morte et aucun des soldats de l'armée de réserve ne pourrait, grâce à ce droit, nourrir les bouches de ses enfants affamés.
Aujourd'hui la social-démocratie sait que ce « droit au travail » ne cessera d'être une formule creuse que lorsque sera supprimé le système capitaliste où le manque de travail chronique pour une certaine partie du prolétariat industriel est une condition indispensable de la production. Par conséquent, la social-démocratie ne proclame pas ce « droit » imaginaire, ne l'exige pas non plus dans le système actuel mais cherche à supprimer ce système par la lutte des classes et se contente de préconiser les syndicats, l'assurance-chômage, etc, comme mesures transitoires.
L'espoir de résoudre toutes les questions nationales dans le cadre du capitalisme, de rendre ou d'assurer à toutes les nations, tribus, clans la possibilité de « s'autodéterminer » est tout aussi utopique. Et non pas parce que le rapport des forces politiques, entre les classes, rend pratiquement inapplicable plus d'une revendication figurant au programme de la social-démocratie. Des voix autorisées dans les rangs du mouvement ouvrier international ont ainsi déclaré résolument que le postulat consistant à introduire une journée générale de huit heures par la voie légale n'a aucune chance d'être réalisé dans la société bourgeoise vu la montée de la réaction sociale des classes dominantes, le blocage des réformes sociales, l'opposition des puissantes associations patronales, etc... Pourtant personne ne se résoud à qualifier d'utopique le postulat des huit heures car il correspond exactement au développement progressiste de la société bourgeoise. Rendre immédiatement à tous les groupes ethniques ou aux « nationalités » définies ainsi ou autrement la possibilité d'une « autodétermination » pratique est utopique, précisément si l'on tient compte du cours du développement historique des sociétés actuelles. Nous ne voulons pas porter notre regard sur ces temps révolus, les débuts de l'histoire des États modernes, lorsque les nationalités étaient soumises à des regroupements dans un sens ou dans l'autre, s'associaient, fusionnaient, se séparaient à nouveau, se marchaient mutuellement sur les pieds; quoi qu'il en soit, c'est un fait que tous ces États représentent des constructions tout à fait hybrides du point de vue des nationalités, conséquence d'une longue histoire entrecoupée de ruptures politiques et ethniques. La preuve historique visible de ces ruptures, ce sont le nombreux vestiges ethniques qui, dans chaque État contemporain, témoignent pour toute la masse des nationalités de l'avancée du développement historique qui écrase tout sur son passage. Marx constatait déjà que ces fragments de groupes nationaux sont destinés aujourd'hui à servir de soutiens à la contre-révolution, en attendant qu'une révolution ou une guerre mondiale, telle un grand ouragan, ne les balaie complètement. « Il n'est pas de pays en Europe, écrivait-il dans la Neue Rheinische Zeitung (Nouvelle Gazette Rhénane), qui ne possède dans un coin quelconque des ruines d'un ou plusieurs peuples, survivances d'une ancienne population, refoulée et subjuguée par la nation devenue plus tard porteuse de l’évolution historique. Ces débris d'une nation impitoyablement piétinée, comme dit Hegel, par la marche de l'histoire, ces déchets de peuples deviennent chaque fois et restent jusqu'à leur totale extirpation ou dénationalisation les soutiens fanatiques de la contre-révolution, tout comme leur existence-même est déjà une protestation contre une grande révolution historique. Ainsi en est-il en Écosse des Gaëls, soutiens des Stuarts de 1640 à 1875; ainsi des Bretons en France, soutiens des Bourbons de 1792 à 1800; ainsi des Basques en Espagne, soutiens de Don Carlos; ainsi en Autriche des Slaves du sud panslavistes qui ne sont rien d'autre que « déchet des peuples » lâché par une évolution millénaire extrêmement confuse » [l]. Dans un autre article consacré aux aspirations panslavistes à l'indépendance de tous les peuples slaves, Marx écrit «
... à une époque où d'ailleurs en Europe, les grandes monarchies devinrent une "nécessité historique", les Allemands et les Magyars ont réuni en un grand empire des groupuscules nationaux étiolés et impuissants et les ont ainsi rendus capables de participer à une évolution historique qui leur serait restée complètement étrangère s'ils avaient été livrés à eux-mêmes !... Or maintenant, du fait des progrès puissants de l'industrie, du commerce, des communications, la centralisation politique est devenue un besoin encore bien plus pressant qu'au XV° et au XVI° siècles, Tout ce qui peut encore se centraliser se centralise » [7].
Nous nous sommes distancés depuis longtemps de cette opinion de Marx sur les Slaves du sud, mais en règle générale, c'est un fait que le développement historique, en particulier le développement capitaliste moderne n'a pas tendance à rendre à chaque nation son existence indépendante mais va plutôt dans la direction opposée c'est ce qu'on constate aujourd'hui tout autant qu'à l'époque de la Neue Rheinische Zeitung. Dans « Nationalité et internationalisme », son dernier essai, Karl Kautsky esquisse ainsi le sort historique des nationalités :
« Nous avons vu que la langue est le moyen essentiel de la communication sociale. Dans la mesure ou cette communication s'étend avec le développement économique, le nombre de ceux qui parlent la même langue doit également croître. Il en résulte la tendance de certaines nations à l'expansion, à l'absorption d'autres nations qui perdent leur langue et en adoptent une autre, soit celle de la nation majoritaire soit une langue mixte ».
Selon Kautsky, trois grandes communautés de culture de l'humanité se sont constituées conjointement : la chrétienne, l'islamique et la bouddhique.
« Mais chacun de ces milieux culturels englobe une multitude de langues et de nations. Au sein de chacun d'entre eux, la majeure partie de la culture n'est pas nationale mais internationale. Mais la communication mondiale poursuit son extension. Elle continue à s'étendre et amène partout le même mode de production capitaliste au pouvoir; Là où une communauté intime de communication et de culture entre plusieurs peuples perdure longuement, une ou deux nations acquièrent la primauté par des prestations économiques, scientifiques ou culturelles supérieures. Leurs langues deviennent celles que tout marchand et tout personne cultivée de ce milieu culturel international doit connaître; leur culture – économie, art, littérature – confère à toute la communauté de culture son caractère. Un tel rôle a été dévolu dans le bassin méditerranéen à la fin de l'antiquité au grec et au latin. Dans le monde de l'islam, il est assumé par l'arabe; dans le milieu culturel chrétien – qui comprend bien sûr des juifs et des athées – l'allemand, l'anglais et le français sont devenus les langues mondiales... Il est possible que le développement économique et politique adjoigne à ces trois langues une quatrième langue mondiale, le russe. Mais il est tout aussi possible que l'une d'elles, devienne la langue universelle unique... Sous la forme de la montée des langues mondiales des marchands et des gens cultivés s'accomplit le rassemblement des nations en communautés de culture internationales. Et jamais le rassemblement n'a été plus étroit qu'aujourd'hui, jamais une culture purement nationale n'a été moins possible. C'est un sentiment étrange que d'entendre Otto Bauer ne parler que de culture nationale, fixer comme but au socialisme de faire entrer la masse du peuple en possession de la culture nationale. Si la société socialiste fait des masses populaires des gens cultivés, elle leur donnera aussi la possibilité de maîtriser plusieurs langues, des langues mondiales et de participer ainsi à toute la culture internationale de notre milieu culturel et pas seulement à la culture particulière d'une seule communauté linguistique nationale. Mais si nous en sommes déjà arrivés au point où la masse de la population de nos États de culture maîtrise, à côté de ses langues nationales, une ou plusieurs langues mondiales, sera donnée la base d'un affaiblissement progressif puis d'une complète disparition des langues des petites nations, dans un premier temps; puis du rassemblement final de toute l’humanité cultivée en une langue et une nationalité comme furent rassemblés dans l’hellénisme, les peuples du bassin méditerranéen oriental après l'époque d’Alexandre de Macédoine et comme ceux du bassin méditerranéen occidental se sont fondus plus tard en une nationalité romaine.
La diversité des langues au sein de notre milieu culturel complique la compréhension mutuelle des membres de ses différentes nations, est un obstacle à son progrès culturel. Mais seul le socialisme est susceptible de surmonter cette entrave et il devra œuvrer longtemps avant de parvenir à éduquer l'ensemble des masses populaires à un niveau tel qu'il fasse en ce domaine des progrès notables. Mais dès aujourd'hui, nous devons être conscients du fait que notre internationalisme ne constitue pas une forme particulière du nationalisme qui ne se distinguerait du nationalisme bourgeois que par le fait qu’il n’est pas agressif comme celui-ci, mais qu’il accorde à chaque nation le même droit qu'il revendique pour la sienne propre [m] et reconnaît ainsi à chacune la pleine souveraineté. Cette conception qui transpose le point de vue de l’anarchisme des individus aux nations ne correspond pas à l’étroite communauté de culture qui s'est instaurée entre les nations de la culture moderne. Celles-ci constituent en fait économiquement et culturellement un corps social unique dont la prospérité réside dans la coopération harmonieuse entre ses composantes, réalisable seulement si chacune se soumet à l'ensemble. L'Internationale socialiste ne constitue pas un conglomérat de nations souveraines où chacune pourrait faite ce que bon lui semble à condition de ne pas enfreindre l'égalité des autres mais un organisme qui fonctionne d'autant mieux que ses composantes s'entendent facilement et agissent d'un commun accord selon un plan commun » [8].
Tel est le schéma historique esquissé par Kautsky. Certes, il considère la chose sous un autre angle que Marx, il souligne surtout l'aspect culturel, pacifique du développement alors que Marx met l’accent sur l'aspect politique qui à l’extérieur, a pour arme la conquête. Aucun d’entre eux ne décrit le destin des nationalités dans le cours de l'histoire selon qu'elles aient voulu se séparer et devenir indépendantes, mais inversement. Kautsky montre – pour la première fois à notre connaissance dans les écrits socialistes d'aujourd'hui – directement la tendance historique qui va dans le sens d'une élimination complète des différences nationales dans le système socialiste et d'une fusion de l'humanité civilisée en une nation.
Certes, remarque ce théoricien, le développement capitaliste contemporain suscite en même temps des phénomènes qui sont en contradiction apparente avec ce processus : le réveil et le renforcement de la culture nationale ainsi que l'aspiration à un État national en tant que « forme d'État qui correspond le mieux aux conditions modernes, celle où il peut le plus aisément accomplir ses tâches » [n].
Or cet État national « le plus adéquat » n'est qu'une abstraction qu'il est aisé de développer et de défendre sur le plan théorique mais qui ne correspond pas à la réalité. Le développement historique qui mène à la communauté civilisée englobant tous les titres humains s'opère essentiellement, comme l'ensemble du développement social, au milieu de contradictions, Or la contradiction qui concerne l'expansion unificatrice de la civilisation internationale ne réside pas là où la cherche Kautsky, dans la tendance à l'idéal de « l'État national », mais plutôt là où la voit Marx : dans la lutte meurtrière entre les nations, dans la tendance à édifier de grands États capitalistes à l'extérieur des grands domaines de la civilisation et contre eux.
Le développement du grand Ét qui constitue la caractéristique saillante de l'époque moderne et qui s'impose par les progrès du capitalisme condamne d'emblée toute la masse des mini et micro-nationalités à la faiblesse politique. À côté de quelques nations très puissantes qui sont les gérants du développement capitaliste car elles disposent des moyens matériels et intellectuels indispensables pour préserver leur indépendance économique et politique, I’« autodétermination », l'existence indépendante des mini et micro-nations est illusoire et le sera de plus en plus. Ce retour à l'existence indépendante de toutes ou du moins de la grande majorité des nations aujourd'hui opprimées ne serait possible que si l'existence de petits États avait des chances et des perspectives d'avenir à l'époque capitaliste. Pour le moment, les conditions économiques et politiques à l'échelle du grand État sont à ce point nécessaires dans la lutte pour l’existence des nations capitalistes que les petits États politiquement indépendants, formellement égaux en droit, ne jouent en Europe qu'un rôle de figurant et le plus souvent, celui du bouc émissaire. Peut-on parler sérieusement d’« autodétermination » pour les Monténégrins, les Bulgares, les Roumains, les Serbes, les Grecs, formellement indépendants, et même, dans un certain sens, pour les Suisses dont l'indépendance est le produit des luttes politiques et du jeu diplomatique dans le « concert européen » ? Vue sous cet angle, l'idée d'assurer à toutes les « nations » la possibilité de s’autodéterminer ressemble pour le moins à la perspective d'abandonner le développement du grand capitalisme pour retourner aux petits États du Moyen âge, loin en arrière, avant les XV° et XVI° siècles.
Le deuxième trait fondamental de l'évolution récente qui condamne cette idée à n'être qu'une utopie est l'impérialisme capitaliste. L'exemple de l’Angleterre et de la Hollande montre que, dans certaines circonstances, un pays capitaliste peut même sauter complètement l'étape transitoire de l’« État national » et édifier dès l'époque de la manufacture un État colonial. Tous les grands États capitalistes ont suivi aux XVIII° et XIX° siècles l'exemple de l'Angleterre et de la Hollande qui ont commencé à conquérir des colonies dès le début du XVII° siècle. Le fruit de cette tendance est la ruine incessante de l'indépendance d'un nombre toujours croissant de pays et de peuples, de continents entiers.
C’est justement le développement du commerce mondial à l’époque du capitalisme qui entraîne la décadence inévitable, quoique parfois lente, de toutes les sociétés plus primitives, qui détruit leur manière historiquement constituée de s'« autodéterminer », les rend dépendantes de la meule du développement capitaliste et de la politique universelle qui broie tout. Il faut être victime d'un aveuglement formaliste pour prétendre qu'à l’heure actuelle, par exemple, la nation chinoise – que l’on considère la population de cet État comme une nation ou comme plusieurs nations – « décide de son propre sort ». L’effet destructeur du commerce mondial est suivi de l'annexion directe ou de la dépendance politique des pays coloniaux à des degrés et sous des forme divers. Et si la social-démocratie combat de toutes ses forces la politique coloniale dans son principe et dans tous ses symptômes et s'efforce inlassablement d'empêcher qu’elle continue de progresser, elle se rend bien compte que cette évolution, de même que l'émergence de la politique coloniale plongent des racines profondes les fondements de la production capitaliste, qu'elles accompagneront immanquablement les progrès ultérieurs du capitalisme et que seuls d'innocents « apôtres bourgeois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détourneront de cette voie. Compte tenu de cette évolution et de la nécessité, pour les grands États capitalistes, de lutter pour l'existence sur le marché international, de participer à la politique mondiale et d'acquérir des possessions coloniales, « ce qui remplit le mieux sa fonction dans les conditions actuelles », c'est-à-dire ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capitaliste, ce n'est pas « l'État national » – comme le suppose Kautsky, mais l'État conquérant. Et si l'on compare les différents degrés de rapprochement à ce prétendu idéal, ce qui correspond le mieux à cette fonction, ce n'est pas. par exemple, l'État français qui, au moins dans sa parue européenne est à peu près nationalement homogène, encore moins l'État espagnol qui, d'impérialiste qu’il était, s'est presque intégralement transformé en « État national » après s'être débarrassé de ses colonies, mais ces États qui s'appuient sur l'oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et allemand, les États Unis d'Amérique du nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l'oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques.
Le petit tableau qui suit indique l'ordre de grandeur selon lequel la tendance impérialiste se reflète sur la carte des conquêtes nationales.
La population opprimée s'élève actuellement dans les colonies appartenant aux États figurant en tête de colonne
| En | Asie | Afrique | Amérique | Australie |
|---|---|---|---|---|
| G.B. | 361 445 000 | 40 028 000 | 7 557 300 | 5 811 000 |
| France | 18 073 000 | 31 500 000 | 428 819 | 89 000 |
| Allemagne | 120 041 | 11 447 000 | 448 000 | |
| Hollande | 37 734 000 | 142 000 | ||
| Belgique | 19 000 000 | |||
| Danemark | 42 422 | |||
| Espagne | 219 000 | |||
| Portugal | 810 000 | 6 460 000 | ||
| USA | 7 635 426 | 953 243 | 13 000 |
Ces chiffres immenses qui concernent 500 millions d'être humains environ devraient être augmentés de l'immense cohorte des pays qui ne sont pas recensés comme colonies mais sont en fait totalement dépendants d'États européens, puis il faudrait diviser les totaux en une infinité de nationalités et de groupes ethniques pour se représenter l'effet qu'a produit jusqu'à présent l'impérialisme capitaliste sur le sort des nations et pour apprécier la possibilité qu'elles ont de s'« autodéterminer ».
Logiquement, l'histoire de l'expansion coloniale du capitalisme produit la tendance quelque peu contradictoire des colonies à se rendre d'abord économiquement puis politiquement indépendantes. C’est ce qu'illustre fort bien l'histoire de la séparation de l'Amérique du Nord de l'Angleterre vers la fin du XVIII° siècle, celle de l’Amérique du Sud de l'Espagne et du Portugal dans les années vingt et trente du siècle dernier, ainsi que les efforts couronnés de succès des États australiens pour conquérir leur autonomie par rapport à l'Angleterre. Or un examen plus attentif de ces phénomènes amène d'emblée à constater les conditions différentes de leur émergence. Les Amérique du Nord et du Sud étaient jusqu'au XIX° siècle victimes d'un système encore primitif de politique coloniale qui reposait plus sur le pillage du pays et de ses ressources naturelles au profit de la richesse nationale des pays européens que sur une exploitation rationnelle au profit de la production capitaliste. Il s'agissait pourtant de continents entiers qui possédaient tous les atouts d'un développement capitaliste autonome qui dut se frayer la voie en brisant les liens caducs de la dépendance politique. Alors qu'en Amérique du Nord, dépendante de l'Angleterre, la pression capitaliste s'exerçait avec plus de vigueur, l'Amérique du Sud, pays jusqu'alors essentiellement agraire, rencontra une résistance bien moindre de la part de l’Espagne et du Portugal, économiquement retardés. Bien sûr, une telle richesse en ressources naturelles n'est pas la règle dans toutes les colonies. Par ailleurs, le système moderne de colonisation crée une dépendance bien moins superficielle que la précédente. Et surtout, l'indépendance conquise par les colonies américaines n'a pas supprimé la dépendance nationale en leur sein, elle s’est simplement déplacée vers d'autres nationalités, elle a uniquement changé d'agent. Aux États-Unis. ce n’était pas un peuple étranger qui s'est émancipé du sceptre de l'Angleterre; c'étaient ces même émigrés anglais qui s'étaient implantés sur la civilisation ravagée et les cadavres des Indiens – comme d'ailleurs dans les colonies australiennes de l'Angleterre où les Anglais représentent 90 % de la population – et aujourd'hui les États-Unis sont un des centres les plus puissants de l'oppression impérialiste. Il en est de même au Brésil, en Argentine et dans d’autres anciennes colonies où les émigrés – Espagnols et Portugais – constituent l'élément prédominant; ils ont surtout conquis leur indépendance pour pratiquer en toute indépendance la traite des nègres, les exploiter sur les plantations et poursuivre la conquête vers routes les colonies plus faibles du voisinage. La situation est très vraisemblablement similaire en Inde ou ces derniers temps semble s'éveiller un mouvement « national » assez sérieux contre l'Angleterre. Le simple fait qu'il existe en Inde un nombre énorme de nationalités situées à différents stades du développement social et civilisationnel et dépendantes les unes des autres devrait mettre en garde contre tout jugement hâtif selon selon le critère grossier du « droit des peuples ».
Ces exceptions qui apparaissent à l'analyse attentive confirment donc la conclusion selon laquelle le développement capitaliste moderne est peu compatible avec l'accès réel à l'indépendance de toutes les nationalités.
Certes, on peut poser le problème beaucoup plus simplement si l’on sépare la question des annexions coloniales de celle des nationalités en général. C'est d'ailleurs l'attitude qu'adoptent souvent, consciemment ou inconsciemment, les défenseurs des « droits des peuples » ; attitude qui correspond à la conception de la politique coloniale d'un Eduard David dans la social-démocratie allemande ou d'un Van Kol dans la social-démocratie hollandaise, par exemple, qui considèrent les annexions coloniales en général comme l'expression de la mission civilisatrice des peuples européens, mission qui serait indispensable même dans un système socialiste. On peut résumer cette conception comme application « européenne » du principe philosophique de Fichte dans la célèbre paraphrase de Ludwig Börne : « je suis moi – tout ce qui est en dehors de moi est ressource alimentaire ».
Si seuls les peuples européens sont reconnus comme nations véritables alors que les peuples coloniaux ne seraient que des « ressources alimentaires », on peut parler d'« États nationaux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Danemark ou l'Italie et on peut aussi réduire le problème des nationalités aux complications internes à l’Europe. Mais en ce cas, le « droit des nations à l'autodétermination » devient théorie des races dominantes et trahit nettement son origine : l'idéologie du libéralisme bourgeois et son crétinisme « européen ». Dans l'acception des socialistes, ce droit doit avoir, par sa nature même, un caractère universel; l'élucider suffit pour montrer que l'espoir de réaliser ce « droit » au sein du système existant est une utopie en contradiction directe avec la tendance du développement capitaliste sur lequel la social-démocratie a fondé son existence; car l'objectif qui consiste à partager tous les États existants en unités nationales, délimitées sur le modèle des États et petits États nationaux, est une entreprise parfaitement désespérée et, d'un point de vue historique, réactionnaire [9].
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La formule du « droit des nations ne suffit pas à justifier l'attitude des socialistes sur les questions des nationalités, non seulement parce qu'elle ne tient compte ni des conditions historiques dissemblables (dans l'espace et dans le temps), ni de la direction générale du développement de la situation universelle, mais aussi parce qu'elle ignore totalement la théorie fondamentale du socialisme moderne – la théorie de la société de classes.
Lorsque nous parlons de « droit des nations à l'autodétermination », nous entendons le concept de « nation » comme un tout, comme une entité sociale et politique homogène. Cependant, ce concept de « nation » est en fait l'une de ces catégories de l'idéologie bourgeoise que la théorie marxiste a soumises à une révision radicale en montrant que derrière le voile brumeux des concepts de « liberté bourgeoise », « égalité devant la loi », etc. se cache toujours un contenu historique précis.
Dans la société de classes, il n'y a pas de nation en tant qu'entité socio-politique homogène, en revanche, dans chaque nation, il y a des classes aux intérêts et aux « droits » antagonistes. Il n'y a littéralement aucun domaine social, des conditions matérielles les plus frustes aux plus subtiles des conditions morales, où les classes possédantes et le prolétariat conscient adoptent la même attitude, où ils se présentent comme un « peuple » indifférencié. Dans le domaine des rapports économiques, les classes bourgeoises défendent pied à pied les intérêts de l’exploitation, le prolétariat ceux du travail. Dans le domaine des rapports juridiques, la propriété est la pierre angulaire de la société bourgeoise ; l’intérêt du prolétariat, en revanche, exige que ceux qui n'ont rien soient émancipés de la domination de la propriété. Dans le domaine de la juridiction, la société bourgeoise représente la « justice » de classe, la justice des repus et des dominants; le prolétariat défend l'humanité et le principe qui consiste à tenir compte des influences sociales sur l'individu. Dans les relations internationales, la bourgeoisie représente une politique de guerre et d'annexions, dans la phase actuelle du système, la politique douanière et la guerre commerciale, le prolétariat, en revanche, une politique de paix générale et de libre échange. Dans le domaine de la sociologie et de la philosophie, les écoles bourgeoises et celle qui défend le point de vue du prolétariat sont en net contradiction. Idéalisme, métaphysique, mysticisme, éclectisme sont représentatifs des classes possédantes et de leur vision du monde, le prolétariat moderne a sa propre école, celle du matérialisme dialectique. Même dans le domaine des relations humaines prétendument universelles, de l'éthique, des opinions sur l'art, l’éducation – les intérêts, la vision du monde et les idéaux de bourgeoisie d'une part, ceux du prolétariat conscient de l'autre constituent deux camps séparés l'un de l'autre par un abîme profond.. Mais là où les aspirations formelles et les intérêts du prolétariat et de la bourgeoisie dans son ensemble ou, du moins, dans sa partie progressiste semblent identiques, comme dans les aspirations démocratiques, un gouffre sépare le contenu et la politique réelle, caché sous des formes et des mots d' ordre.
Dans une société ainsi constituée, il ne saurait être question d'une volonté collective et unitaire, de l’autodétermination de la « nation ». Les mouvements « nationaux » et les luttes pour des « intérêts nationaux » qu'on rencontre dans l’histoire des sociétés modernes sont en en général des mouvements de classe de la couche bourgeoise dirigeante qui, le cas échéant et jusqu'à un certain point, peut aussi représenter les intérêts d’autres couches populaires et ce, dans la mesure ou elle protège en tant qu'« intérêts nationaux » des formes progressistes du développement historique et où la classe laborieuse ne s'est pas encore détachée de la masse du peuple » conduite par la bourgeoisie, pour devenir une classe politique consciente et indépendante. En ce sens, la bourgeoisie française avait le droit, pendant la grande Révolution, de parler au nom du « peuple » français en tant que tiers état et même la bourgeoisie allemande pouvait se considérer jusqu'à un certain point en 1848 comme représentante du « peuple » allemand, même si le Manifeste communiste et, en partie, la Neue Rheinische Zeitung étaient déjà des signes avant-coureurs d'une politique de classe propre au prolétariat en Allemagne. Dans les deux cas, cela voulait dire que la cause révolutionnaire de la classe bourgeoise, à ce stade du développement social, coïncidait avec celle du peuple tout entier car ce dernier constituait encore avec la bourgeoisie une masse indifférenciée opposée au féodalisme dominant.
Ce fait suffit à démontrer qu'opérer avec le « droit des nations » ne peut être déterminant dans le point de vue d'un parti socialiste sur la question nationale. L'existence d'un tel parti est déjà la preuve que la bourgeoisie a cessé d'être le représentant de toute la masse du peuple, que la classe du prolétariat ne s'abrite plus sous l'aile protectrice de la bourgeoisie, qu'elle s'est détachée d'elle pour devenir une classe indépendante avec ses propres objectifs sociaux et politiques. Mais comme la conception du « peuple », des « droits et de la volonté populaire » en tant qu'ensemble homogène est un reliquat de l'époque de l'antagonisme latent et inconscient entre prolétariat et bourgeoisie – ainsi que nous l'avons démontré – voir le prolétariat conscient et organisé indépendamment l'utiliser serait un paradoxe, non pas du point de vue de la logique scolaire, mais un paradoxe historique.
Sur la question des nationalités, un parti socialiste doit, dans la société actuelle, tenir compte avant tout de l'antagonisme des classes. La question nationale tchèque a un aspect différent pour la petite bourgeoisie Jeune-Tchèque et pour le prolétariat tchèque nous ne pouvons pas davantage donner à la question nationale polonaise une solution satisfaisante à la fois pour monsieur Koscielski [o] et pour son valet de ferme à Miloslaw, pour la bourgeoisie de Varsovie et de Lodz et pour les ouvriers polonais conscients. La question juive se reflète elle aussi, de manière tout à fait différente dans les esprits de la bourgeoisie juive et dans la conscience du prolétariat révolutionnaire juif. Pour la social-démocratie, la question des nationalités est avant tout, comme toutes les autres questions sociales et politiques, une question d’intérêts de classe.
Pour le socialisme mystico-sentimental tel qu'il prospérait dans les années quarante en Allemagne, celui des socialistes vrais tels que Karl Grün et Moses Hess, et dont la version bâtarde fut représentée en Pologne, quarante ans plus tard, par Limanowski – voir Lud Polski au début et Pobudka à la fin des années soixante-dix du siècle dernier – la tâche consistait à aspirer à tout ce qui est beau en bon. C'est aussi selon ce principe que monsieur Limanowski, futur dirigeant du PPS, relia par exemple le socialisme polonais à la tâche de rétablir la Pologne, postulant que le socialisme était, certes, une belle idée, mais le patriotisme ne l'était pas moins et, par conséquent « pourquoi deux idées aussi sublimes ne pourraient-elles pas s’unir ».
La seule parcelle de vérité qui niche dans ce socialisme sentimental est la parodie utopique de l’idée juste selon laquelle le système socialiste, but final des aspirations prolétariennes garantit pour la première fois dans l'histoire des sociétés de classes, par la suppression de la domination de classe, que quelque chose sera fait pour réaliser les idéaux suprêmes de l'humanité, en ce qui concerne la structuration des rapports sociaux.
Et tel est en fait le contenu, la signification essentielle du principe énoncé par le Congrès international de Londres dans la résolution citée. « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ne cessera d’être phraséologie creuse que dans le système social où le « droit au travail » cessera d’être une formule vide de sens. Un système socialiste qui non seulement éradique la domination d'une classe sociale sur une autre mais qui supprime en même temps l'existence même des classes et leur antagonisme, la séparation de la société en classes aux intérêts et aux aspirations différentes, seul un tel système réalise, par l'harmonie et la solidarité des intérêts, une société comme somme d'individus unis et, par conséquent, comme ensemble homogène à la volonté organisée en commun où l'accomplissement de cette volonté est possible. C'est alors seulement que le système socialiste réalisera aussi la « nation » comme volonté unitaire ainsi que les conditions matérielles de sa libre autodétermination dans la mesure où les nations constitueraient dans ce système des organismes sociaux particuliers ou, comme l'affirme Kautsky, fusionneraient en un organisme unique. Bref, la société n'acquiert la possibilité pratique de disposer librement de son existence nationale que lorsqu'elle peut disposer librement de son existence économique, des conditions de sa production. Les « nations » seront maîtresses de leur existence historique lorsque la société humaine sera maîtresse de son processus social.
C'est déjà une raison suffisante pour juger erronée l'analogie entre tous les postulats démocratiques, tels que le « droit » à la liberté de parole, de presse, d’association et de réunion et le « droit des nations à autodétermination », que ses partisans tentent parfois d'établir. Ils disent que la reconnaissance du droit d’association leur crée des obligations en tant que parti de la liberté politique, ce qui ne les empêche pas de lutter contre les associations des partis bourgeois qui leur sont hostiles et ils ne s'engagent pas non plus par la reconnaissance du « droit des nations » à soutenir toute sorte d'« autodétermination » des nations, ce qui constitue pourtant une obligation démocratique. Le point de vue cité ignore complètement que ces droits apparemment analogues se situent sur des plans historiques tout à fait différents. Le droit d'association et de réunion, la liberté de la parole et de l'écrit sont des formes juridiques établies, appartenant essentiellement à la société bourgeoise arrivée à maturité. En revanche, le « droit des nations à l'autodétermination » n'est que la formulation métaphysique d'une idée qui, inapplicable dans la société bourgeoise, ne peut être réalisée que sur la base d'un système socialiste.
Mais dans sa pratique actuelle, le socialisme n'est nullement le réceptacle de toutes les aspirations mystiques « nobles » et « belles » ; il est l'expression politique de rapports clairement définis, c'est-à-dire de la lutte de classe du prolétariat moderne contre la domination de la bourgeoisie et de ses efforts pour faire advenir la dictature de sa classe afin de supprimer les formes actuelles de la production. Telle est la tâche principale et dominante d'un parti socialiste en tant que parti du prolétariat et cette tâche est décisive dans le point de vue qu'il adopte sur chacun des problèmes de la vie sociale.
La social-démocratie est le parti de classe du prolétariat. Sa tâche historique consiste à représenter les intérêts de classe du prolétariat en même temps que les intérêts du développement révolutionnaire de la société capitaliste qui tendent vers la réalisation du socialisme. La social-démocratie a donc vocation, non pas à réaliser le droit des nations à l'autodétermination mais seulement le droit à l'autodétermination de la classe ouvrière, de la classe exploitée et opprimée – du prolétariat. C'est de ce point de vue que la social-démocratie examine toutes les questions sociales et politiques sans exception et c'est de ce point de vue qu'elle formule ses exigences programmatiques. Ni en matière de formes politiques auxquelles nous aspirons pour l'État, ni en matière de politique intérieure et étrangère de l'État, ni en matière de juridiction ou de système scolaire, d'impôts ou d'armée la social-démocratie ne laisse au « peuple » la possibilité de décider de son sort selon son bon vouloir et son « autodétermination ». Mais les conditions de l'existence nationale politique et nationale culturelle font tout autant partie des intérêts de classe du prolétariat que l'ensemble des questions susmentionnées; bien plus, il y a d'ordinaire entre ces questions et les conditions nationales politiques et culturelles une liaison étroite de dépendance et de subordination réciproques. Par conséquent, la social-démocratie ne peut pas, ici non plus, se soustraire à l'obligation qui consiste à reformuler à chaque fois les revendications et à exiger pour une vie nationale politique et culturelle active des formes qui correspondent aussi bien aux intérêts du prolétariat et à sa lutte de classe dans un pays et à une époque donnés, qu'aux intérêts du développement social révolutionnaire, mais la social-démocratie ne confie pas au « peuple » la décision en la matière.
Cela devient tout à fait clair si l'on veut bien faire descendre la question des nuages de l'abstraction vers la terre ferme de la situation concrète.
Le « peuple » doit avoir le « droit » de s’autodéterminer. Mais qui est donc le « peuple », qui détient le pouvoir, qui a le « droit » d'être le représentant autorisé du « peuple » et de sa volonté ? Comment sait-on ce que le « peuple » veut vraiment ? Y a-t-il un parti politique qui ne prétendrait pas être, à l'inverse de tous les autres, le véritable représentant de la « volonté populaire » alors que tous les autres n'exprimeraient qu'une volonté populaire déformée et falsifiée ? Tous les partis bourgeois-libéraux se considèrent, par la nature des choses, comme la volonté incarnée du peuple, ils revendiquent le monopole exclusif de représentation du « peuple ». Mais les partis conservateurs et réactionnaires ne se réclament pas moins de la volonté et des intérêts du peuple et dans certaines limites, à bon droit. La Grande Révolution française était incontestablement l'expression de la volonté du peuple français mais Napoléon qui balaya l’œuvre de la révolution par le coup d'État du 18 Brumaire fit littéralement du principe « la volonté générale » le fondement de toute sa réforme de l'État.
En 1848, la « volonté populaire » établit d'abord la République et le gouvernement provisoire, puis l'Assemblée nationale et enfin Louis Bonaparte qui supprima la République en même temps que le gouvernement provisoire et l'Assemblée nationale. Pendant la révolution en Russie, le libéralisme exigea au nom du peuple le ministère « kadet », l'absolutisme organisa au nom de ce peuple des pogroms contre les Juifs et les paysans révolutionnaires exprimèrent leur volonté populaire en faisant partir en fumée les domaines nobiliaires. En Pologne, le parti des Cent-Noirs [p], les « National-démocrates » se sont appropriés la volonté populaire et. au nom de l'• autodétermination des nations ils ont incité les ouvriers « nationaux » à massacrer les ouvriers socialistes.
Il en va de l'« authentique » volonté du « peuple » comme de l'anneau authentique dans la parabole de Lessing, « Nathan le sage » : il a disparu et il semble presque impossible de la retrouver et de le distinguer des faux et des imitations. Apparemment, le principe démocratique offre une méthode permettant de faire ressortir l'authentique volonté du peuple en constatant la volonté de la majorité.
Un peuple veut ce que veut la majorité du peuple. Mais malheur au parti social-démocrate qui voudrait jamais adopter ce principe pour lui-même; cela équivaudrait à un arrêt de mort pour cette social-démocratie en tant que parti révolutionnaire. La social-démocratie est, de par sa nature, un parti qui défend les intérêts de l'immense majorité du peuple. Elle n'est encore, néanmoins, en ce qui concerne l'expression de la volonté consciente, qu'un parti de la minorité dans la société bourgeoise et elle aspire encore à devenir une majorité. Non pas en reflétant dans ses aspirations, dans sa politique, dans son programme la volonté de la majorité du peuple mais au contraire, en représentant la volonté consciente; non pas de tout le peuple mais seulement de la classe du prolétariat et même au sein de cette classe, la social-démocratie n'a pas l'intention de représenter la volonté de la majorité : elle exprime plutôt la volonté et la conscience de la couche progressiste, révolutionnaire du prolétariat d'industrie des grandes villes mais elle s'efforce d'élargir cette conscience et de lui tracer la voie vers la majorité du peuple travailleur en lui faisant prendre conscience de ses propres intérêts. La « volonté du peuple » ou de sa majorité n'est donc pour la social-démocratie nullement une idole devant laquelle elle se prosternerait humblement; au contraire, la social-démocratie a surtout pour mission historique de révolutionner, de constituer la « volonté du peuple », c'est-à-dire celle de sa majorité laborieuse. Mais les formes traditionnelles de conscience telles que les manifestent la majorité du peuple mais aussi les classes laborieuses dans la société bourgeoise sont généralement des formes d'une conscience bourgeoise, hostile aux idéaux et aux aspirations du socialisme. Même en Allemagne où la social-démocratie est déjà le parti le plus puissant, elle ne constitue encore, avec ses 3 millions ¼ d'électeurs, que la minorité par rapport aux 8 millions d'électeurs des partis bourgeois sur un total de 13 millions de votants potentiels. Les statistiques des élections au Reichstag donnent une idée, certes imprécise mais utile jusqu'à un certain point du rapport des forces dans une période tranquille. Le peuple allemand s'« autodétermine » aujourd'hui en élisant majoritairement des conservateurs, des cléricaux et des libéraux et en leur confiant son destin politique. Et c'est la même chose qui se joue à plus grande échelle encore dans tous les autres pays.
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Apportons un exemple concret pour tester l'application du principe selon lequel une « nation » doit « s'autodéterminer ».
Pour l'appliquer à la Pologne de l'époque révolutionnaire actuelle, un membre de la social-démocratie russe qui avait appartenu à la rédaction de l'Iskra développa en 1906 l'idée selon laquelle une Constituante était nécessaire à Varsovie de la manière suivante :
« Si l'on part du présupposé selon lequel l'organisation politique de la Russie est l'élément essentiel dans l'oppression actuelle des nationalités, on doit en conclure que le prolétariat des nationalités opprimées et des pays occupés devrait participer très activement à la mise sur pied de l'organisation de l'Assemblée législative pan-russe. Si elle veut remplir sa tâche révolutionnaire, cette Assemblée doit rompre les liens de la contrainte dans lesquels le tsarisme emprisonne les nations "dominante" et "opprimées".
La question ne peut être résolue de manier satisfaisante, c’est-à-dire révolutionnaire, que par la réalisation du droit des nationalités à décider elles-mêmes de leur sort [10]. Cette solution de la question des nationalités sera la tâche du parti prolétarien unifié de toutes les nationalités dans l'Assemblée législative et cette tâche ne peut naturellement être accomplie par le parti que dans la mesure où il s'appuiera sur le mouvement des masses populaires, sur la pression qu'elles exerceront sur l'Assemblée législative.
Mais sous quelle forme concrète le droit à l'autodétermination de son propre sort une fois reconnu peut-il se réaliser ?
Là où la question des nationalités recouvre peu ou prou la question du droit constitutionnel – et c'est précisément le cas pour la Pologne – l'Assemblée législative qui a pour tâche spéciale de déterminer les rapports d'un pays frontalier donné à l'État dans son ensemble, la poursuite de son appartenance à l'État ou sa séparation, sa structure interne et ses liens futurs avec l'ensemble de l'État, peut et doit être l'organe qui sera en mesure de réaliser le droit à l'autodétermination conquis par le peuple.
Et c'est pourquoi l'Assemblée législative de Pologne doit décider si la Pologne doit faire partie de la nouvelle Russie et à quoi sa constitution doit ressembler. Le prolétariat polonais doit employer toutes ses forces pour que sa volonté de classe impose une marque aussi nette que possible sur les décisions de l'organe d’auto-administration nationale.
Si nous exigeons de l'Assemblée législative pan-russe qu'elle confie la solution de la question nationale polonaise [11] à la Diète de Varsovie, il n'en résulte pas pour moi la nécessité de repousser la convocation de la Diète jusqu'au moment où la Constituante de Saint-Pétersbourg s'occupera de la question des nationalités.
Au contraire, je pense que la Constituante doit être dès à présent convoquée à Varsovie, parallèlement à la convocation de la Constituante pan-russe.
Le gouvernement qui convoquera finalement une Assemblée législative pour toute la Russie doit convoquer une Diète législative spéciale pour la Pologne (ou sanctionner sa convocation). Ce sera la tâche de l'Assemblée pan-russe que de sanctionner l'activité de la Diète de Varsovie et si l'on tient compte des forces sociales hétérogènes qui joueront un rôle dans l'Assemblée législative de Saint-Pétersbourg, cette sanction sera accordée d'autant plus sûrement et correspondra d'autant plus aux principes réels de la démocratie que le peuple polonais aura exprimé fermement et clairement sa volonté nationale, le lieu de cette expression étant les élections à la Diète qui sera convoquée spécialement pour décider des destinées futures de la Pologne. S'appuyant sur les décisions de cette Diète, les représentants du prolétariat polonais et russe à l'Assemblée législative pan-russe pourront défendre énergiquement la reconnaissance du droit à l'autodétermination.
Et c'est pourquoi notre mot d'ordre doit être convocation concomitante des assemblées législatives pan-russe et polonaise.
La revendication d'une Assemblée législative pour la Pologne, présentée par le prolétariat ne doit en aucun cas signifier que le peuple polonais doit désigner une quelconque délégation de la Diète de Varsovie à l'Assemblée législative pan-russe.
Je pense que cette représentation dans l'Assemblée pan-russe ne correspondrait pas aux intérêts du développement révolutionnaire. Elle lierait des éléments prolétariens et bourgeois de la Diète polonaise dans la solidarité et la responsabilité mutuelle, ce qui serait en contradiction avec le rapport réel de leurs intérêts.
Le prolétariat et la bourgeoisie de Pologne ne doivent pas être représentés à l'Assemblée législative par une délégation et c'est ce qui se produirait au cas où la délégation serait envoyée à l'Assemblée par la Diète, même si l'on suppose que les représentants de tous les partis de la Diète seraient représentés proportionnellement à leur importance dans cette délégation. En ce cas, la représentation immédiate et indépendante du prolétariat polonais disparaîtrait dans l'Assemblée qui doit déterminer le caractère de la liquidation de tout l'héritage du tsarisme et la constitution de véritables partis politiques en Pologne serait rendue plus difficile.
Les élections à la Diète législative dont la tâche principale sera de déterminer les relations politiques entre la Pologne et la Russie ne rendraient pas alors la structure politique et surtout sociale des partis en lice aussi visible que peuvent le faire les élections à l'Assemblée pan-russe où, à côté des questions locales, partielles, conjoncturelles et spécifiquement nationales, seront traitées les affaires générales de la politique et du socialisme qui différencient si nettement les sociétés actuelles » [12].
Cet article qui était de la part de l'aile opportuniste de la social-démocratie russe une confirmation morale du mot d'ordre lancé par le PPS dans la première phase de la révolution – la Constituante de Varsovie – n'eut aucune conséquence pratique. Après la scission du PPS, la prétendue gauche de ce parti se vit contrainte, après avoir rejeté publiquement le programme de rétablissement de la Pologne, de renoncer également au programme partiel du nationalisme sous forme d'appel à la Constituante de Varsovie. Néanmoins, cet article reste une preuve caractéristique des effets pratiques du principe de l'« autodétermination des nations ».
Dans l'argumentation ci-dessus que nous avons reproduite in extenso pour permettre de l'apprécier sous plusieurs angles, quelques points ressortent. Surtout, selon les termes de l'auteur, d'une part, « l'Assemblée législative de Pologne doit décider si la Pologne doit faire partie de la nouvelle Russie et à quoi sa constitution doit ressembler », d'autre part, le prolétariat polonais doit employer toutes ses forces pour que sa volonté de classe impose une marque aussi nette que possible sur les décisions de l'organe d'auto-administration nationale. Ici, la volonté de classe du prolétariat polonais est explicitement opposée à la volonté collective du « peuple » polonais. La volonté de classe du prolétariat ne peut bien sûr imposer sa marque aux décisions de la Constituante de Varsovie que si elle est clairement et expressément formulée; en d'autres termes, le parti de classe du prolétariat polonais, le parti socialiste, doit avoir un programme précis pour la question nationale qu'il imposera à la Constituante de Varsovie, un programme qui ne correspondra déjà plus à la volonté du « peuple », mais uniquement à la volonté et aux intérêts du prolétariat polonais. Dans la Constituante polonaise, sur la question nationale, la volonté, c'est-à-dire « l'autodétermination du prolétariat » s'oppose à la volonté, c'est-à-dire à « l'autodétermination de la nation ». Les socialistes polonais renoncent pratiquement au « droit des nations à l'autodétermination » en tant que principe contraignant et le remplacent par un programme nettement défini en matière nationale.
Il en résulte un curieuse conclusion. Le parti ouvrier social-démocrate de Russie confie la tâche de résoudre la question polonaise au « peuple » polonais, mais les socialistes polonais ne doivent pas en faire autant; ils doivent au contraire mettre en œuvre toutes leurs forces pour que cette question soit résolue conformément aux intérêts et à la volonté du prolétariat. Cependant le parti du prolétariat polonais est intégré dans l'organisation du parti de tout l'État, la SDKPiL fait partie du POSDR. La social-démocratie de toute la Russie, unie dans les faits et les idées, a, par conséquent, deux points de vue : dans sa globalité, elle se situe du point de vue des « peuples » dans chacune de ses parties, du point de vue du prolétariat de chaque peuple – ces points de vue peuvent être très différents l'un de l'autre, ils peuvent même entrer en contradiction. Les oppositions de classes exacerbées dans toute la Russie montrent plutôt, en règle générale, que, tout comme sur les questions de politique intérieure, les partis prolétariens se situent sur la question nationale sur une position tout à fait différente de celle des partis bourgeois et petits-bourgeois de la nationalité en question. Quelle position le parti ouvrier de Russie adoptera-t-il face à une telle collision ?
Prenons l'exemple suivant : dans la Constituante pan-russe, deux programmes antagonistes sont présentés par les Polonais; le programme indépendant des National-démocrates et le programme indépendant de la social-démocratie polonaise. Ces programmes se distinguent fondamentalement, dans tout l'état d'esprit, dans leur tendance interne et dans leur formulation politique. Á quoi ressemblera le point de vue de la social-démocratie russe à l'égard de ces deux programmes ? Lequel reconnaîtra-t-elle comme expression de la volonté et de I’« autodétermination » du » peuple » polonais ? La social-démocratie polonaise n a jamais prétendu parler au nom du « peuple ». En revanche, les National-démocrates se présentent par vocation comme les représentants de la volonté « nationale » ; en outre, on peut provisoirement admettre que ce parti sera en mesure de conquérir la majorité lors des élections à la Constituante en exploitant l'obscurantisme de tous les éléments petits-bourgeois et même de certaines couches du prolétariat. Compte tenu de cela, pour se conformer à la formule de leur programme, les représentants du prolétariat de toute la Russie se prononceront-ils pour les projets des National-démocrates et interviendront-ils contre leurs propres camarades de Pologne ou s'associeront-ils au programme du prolétariat polonais, laissant de côté le « droit des nations » comme phraséologie creuse et inopérante ? Ou bien les social-démocrates polonais peuvent-ils être contraints, pour concilier ces contradictions du programme, à intervenir pour leur propre programme indépendant à la Constituante de Varsovie et dans l'agitation dans le pays tandis que, obéissant à la discipline en tant que membres du parti social-démocrate de Russie, ils interviendraient à la Constituante de tout l'État pour le programme des National-démocrates, c'est-à-dire contre leur propre programme ?
Prenons un autre exemple. Si l'on examine dans l'abstrait la question du fondement sur lequel l'auteur situe tout le problème, on peut, pour éclairer cette position fondamentale, avancer qu'à l'Assemblée nationale de la population juive de l'État russe – car pourquoi le droit de convoquer des constituantes séparées se limiterait-il à la Pologne comme l'auteur le souhaite – le parti sioniste conquière pour telle ou telle raison la majorité et exige de la Constituante pan-russe qu'elle mette à la disposition de toute la population juive un fonds d'émigration. En revanche, les représentants de classe du prolétariat juif combattent avec beaucoup de détermination le point de vue des sionistes qu'ils considèrent comme une utopie nuisible et réactionnaire. Comment la social-démocratie russe se comportera-t-elle face à cette lutte ?
De deux choses l'une : ou bien le « droit à l'autodétermination des nations » doit, pour la social-démocratie russe, coïncider avec la position sur la question nationale du prolétariat concerné, c'est-à-dire avec le programme national du parti social-démocrate concerné. Mais en ce cas, la formule du « droit des nations » dans le programme du parti russe n'est qu'une paraphrase mystificatrice du point de vue de classe. Ou bien le prolétariat russe en tant que tel doit reconnaître uniquement la volonté de la majorité des nationalités soumises par la Russie et la prendre en considération, même si le prolétariat des « nations » en question s'opposait nettement, par son programme de classe, à cette majorité. Et ici, on constate un cas étrange de dualisme politique qui révèle brutalement la dissonance entre les points de vue « national » et de classe sous la forme d'un conflit entre le parti ouvrier de tout l'État et les partis de chacune des nationalités dont il se compose.
Poursuivons. La Constituante polonaise doit être l'organe qui réalise le droit à l'autodétermination du peuple. Mais en réalité, l'auteur restreint considérablement ce droit, sous deux aspects. D'une part, la compétence de l'Assemblée législative de Varsovie est réduite au problème spécifique des relations de la Pologne avec la Russie et de la constitution de la Pologne, d'autre part, les décisions du « peuple polonais » sont soumises, même dans ce domaine, à la sanction de l'Assemblée législative pan-russe. Si cette réserve a un sens, l'Assemblée peut accorder sa sanction ou la refuser. Mais dans ces conditions, le « droit à l'autodétermination » du peuple devient problématique. Les partisans nationalistes de la Constituante de Varsovie ne se satisferaient certainement pas de la réduction de sa compétence au domaine très limité des relations polono-russes mais souhaiteraient lui confier un pouvoir de décision définitif sur l'ensemble de la situation intérieure et extérieure de la vie sociale de Pologne. Et du point de vue du « droit à l'auto-détermination du peuple », le droit et la logique seraient incontestablement de leur côté. Car il n'y a aucune raison pour que l'« autodétermination » ne serve qu'à déterminer la constitution d'un peuple et son destin politique vers l'extérieur et non pas toutes les affaires sociales et politiques. En outre. c'est une construction éminemment artificielle que de délimiter et séparer les questions ayant trait à la relation entre la Pologne et la Russie et à la constitution de la Pologne par rapport « aux affaires générales de la politique et du socialisme ». Si, comme il va de soi, la « constitution polonaise » statue sur le droit de vote, d'association, de réunion, de presse etc. pour la Pologne, on ne voit pas très bien quelles affaires politiques resteront à trancher par la Constituante pan-russe en ce qui concerne la Pologne. De ce point de vue, une seule des deux positions est possible : ou bien la Constituante de Varsovie doit être l'organe effectif de l'autodétermination du peuple polonais et, en ce cas, elle ne peut être que sur un pied d'égalité avec la Constituante de Saint-Pétersbourg, dotée de compétences illimitées; ou bien la Constituante de Varsovie ne joue que le rôle d'une Diète locale dépendante de l'Assemblée pan-russe et soumise à elle et en ce cas, le « droit à l'autodétermination » est lié à la sanction du peuple russe et cela ressemble à s'y méprendre à la fameuse formule allemande : « Die Republik mit dem Grossherzog an der Spitze » ( » (« la République avec le Grand-duc sa tête » ).
L'auteur lui-même nous aide à deviner pourquoi il introduit solennellement dès le début le « droit du peuple » sous la forme de la Constituante de Varsovie et pourquoi, à la fin, il le supprime en reconnaissant des compétences et le droit de sanctionner à la Constituante de Saint-Pétersbourg. Ce journaliste menchevik part ici du point de vue selon lequel la Constituante de Varsovie serait l'organe des intérêts nationaux alors que l'Assemblée pan-russe serait celui des intérêts sociaux généraux et de classe et le niveau auquel se situeraient les luttes de classe du prolétariat avec la bourgeoisie. L'auteur fait preuve d'une telle méfiance envers l'organe de la « volonté nationale » qu'il se prononce sans ambages contre la représentation de cette Diète nationale à la Constituante de Saint-Pétersbourg pour laquelle il exige des élections directes en Pologne afin d'assurer une meilleure répartition des intérêts du prolétariat polonais. L'apôtre des deux Constituantes sent instinctivement que, même en cas de suffrage universel et égal à l’Assemblée de Varsovie, son existence même affaiblirait les positions du prolétariat polonais mais que si celui-ci se présentait uni avec le prolétariat de toute la Russie dans la Constituante générale, sa position de classe serait plus forte et sa défense plus aisée. D'où l'oscillation entre les deux points de vue et le besoin de subordonner l'organe de la volonté « nationale » à l'organe de la lutte des classes. C'est une fois de plus un dualisme dans l'attitude politique où l'affrontement des points de vue « national » et de classe prend, pour changer un peu, la forme de la contradiction entre les Constituantes de Saint-Pétersbourg et de Varsovie. Il reste une seule question : si être représenté à l'Assemblée pan-russe est plus utile pour défendre le prolétariat polonais pourquoi cette instance ne se prononcerait-elle pas également sur la question nationale polonaise pour assurer, dans ce domaine aussi, une prépondérance possible à la volonté et aux intérêts du prolétariat polonais ? Tant d'hésitations et tant de contradictions suscitent le besoin de relier le point de vue « national » au point de vue de classe du prolétariat.
En outre, il faut ajouter que tout l'édifice de la Constituante de Varsovie en tant qu'organe national de l'« autodétermination » reste un château de cartes aussi longtemps que la décision concernant la dépendance ou l'indépendance étatico-nationale n’est pas du ressort d'un vote de la majorité de la représentation parlementaire mais du développement économique, des intérêts matériels de classe et, en ce qui concerne les phénomènes politiques extérieurs, de la lutte armée, de la guerre ou d'un soulèvement. La Constituante de Varsovie ne pourrait réellement déterminer le destin de la Pologne que si la Pologne avait conquis préalablement. par un soulèvement victorieux, son indépendance effective par rapport à la Russie. En d'autres termes : le peuple polonais ne pourrait réaliser son « droit » à l’autodétermination que s'il en avait la capacité pratique, acquise par la violence et il réaliserait alors ce droit non pas en vertu du « droit » mais en vertu de sa capacité. Mais comme la révolution actuelle n'a pas suscité de mouvement indépendantiste en Pologne, de tendance visant à séparer la Pologne de la Russie mais a au contraire balayé tout ce qui restait de cette tendance en contraignant un parti nationaliste, les National-démocrates, à renoncer au programme de rétablissement de la Pologne et la moitié d'un autre, le PPS d'après la scission, à repousser ouvertement ce programme, le « droit » du peuple polonais à l'autodétermination restera sans doute un droit de manger dans des assiettes en or.
Le postulat de la Constituante de Varsovie est bien sûr dépourvu dans son essence de tout poids politique ou théorique, ce n'est qu'une improvisation fortuite, un ballon d'essai du nationalisme polonais décadent, une bulle de savon qui a éclaté avant d'être formée. Ce postulat ne vaut que comme illustration de la manière dont le « droit à l’autodétermination d'une nation » est appliqué dans la pratique. Cette illustration est une nouvelle preuve de ce que, par la reconnaissance du « droit des nations à l’autodétermination » dans le cadre du système actuel, la social-démocratie accorde aux « nations » une bénédiction à bon marché pour ce que les « nations » sont capables de faire en raison de leur « pouvoir », ou bien c'est une phrase creuse, inerte. En revanche, ce point de vue met la social-démocratie en conflit avec sa propre mission : la défense des intérêts de classe du prolétariat et la développement révolutionnaire de la société ; ce sont uniquement ces points de vue qui ont guidés les fondateurs du socialisme scientifique dans leur analyse des questions des nationalités.
S’en tenir à cette phrase métaphysique du programme du Parti ouvrier social-démocrate de Russie serait une infidélité au strict point de vue de classe que le parti s'est engagé à suivre dans tous les détails du programme. Le paragraphe 9 doit être remplacé par un formule concrète mais libellée de façon assez générale pour permettre la solution de la question nationale en accord avec les intérêts du prolétariat de chaque nationalité. Cela ne signifie nullement que le programme de l'organisation social-démocrate de chaque nationalité doit devenir eo ipso le programme du parti de tout l'empire russe. L'examen approfondi, critique de chacun de ces programmes par l'ensemble du parti ouvrier pan-russe est indispensable ; mais l'appréciation doit partir des rapports sociaux réels, de l'analyse scientifique des tendances générales du développement capitaliste de même que des intérêts de la lue de classe du prolétariat qui seule peut faire ressortir le point de vue unitaire et conséquent du parti aussi bien dans son ensemble que dans ses parties composantes.
Notes de l'auteur
Texte surligné en vert : en allemand dans le texte.
Texte surligné en jaune : en français dans le texte.
Texte surligné en rose : en polonais dans le texte.
Texte surligné en rose clair : en latin dans le texte.
| a | L'Association démocratique (1832-1862) était la principale organisation d'émigrés polonais en France et en Angleterre. |
| b | D'après la revue, appelée aussi « La Diane », du Parti polonais socialiste national publiée à Paris, 1889-1893. |
| c | La « Ligue polonaise », fondée en 1887 en Suisse, se transforma en 1894 en « Ligue nationale » puis en 1896 en « Démocratie nationale » (Narodowa Demokracja), appelée aussi, selon ses initiales Endecja. Elle regroupait des bourgeois, des petits-bourgeois et des propriétaires terriens. Son représentant le plus connu fut Roman Dmowki, violemment antisémite. |
| d | Alfred von Windischgraetz (1787-1862), feld-maréchal de l'empire austro-hongrois qui écrasa les révoltes libérales de Prague et de Vienne en 1848. |
| e | Procureur qui se fit remarquer dans l'application des « lois d'exception contre les socialistes » (1878-1890). |
| f | Il s'agit de l'insurrection de 1794. Tadeusz Košciuszko (1746-1817), général polonais qui dirigea l'insurrection qui devait déboucher sur le troisième partage de la Pologne en 1795. |
| g | Jozef Szujski (1835-1883), historien et homme d’État polonais, partisan du « travail organique et d'une politique de conciliation pro-autrichienne, co-auteur de Teka Stanczyka, pamphlet politique contre le mouvement d'indépendance de la Pologne. |
| h | Œuvres complètes de Karl Marx. Révolution et contre-révolution en Allemagne, traduit par J. Molitor, Paris, Alfred Costes, 1933, p. 81-84. |
| i | Tous ces articles ont été reproduits dans Rosa Luxemburg, Gesammelte Werke, I/I, Berlin, Dietz, 1970. |
| j | Membre de l'intelligentsia. |
| k | 1828-1889. Nihiliste russe qui exerça une grande influence sur le mouvement révolutionnaire de son temps par son roman Que faire ? |
| l | En fait, ce texte, comme le suivant, est d'Engels : « Der magyarische Kampf », MEW, 6, p. 172, traduction française dans Marx, Œuvres IV, Politique I, Maximilien Rubel (ed.), Paris, Gallimard, La Pléiade, 1994, p. 1664. |
| m | Souligné pair nom ici et infra. |
| n | Ib., p. 23. |
| o | Il s'agit vraisemblablement de l'homme politique et écrivain (1845-1911), nationaliste polonais, député au Reichstag et à la Chambre haute de Prusse. |
| p | Organisation d’extrême droite créée en Russie en 1905 qui déclencha des pogroms et fit régner là terreur. |
Notes de l'éditeur
| 1 | Nationalität und Internationalität, supplément à la Neue Zeit, n° 1, 1907/1908, 18 janvier 1908. Extraits dans Les marxistes et la question nationale, op. cit., p. 128-142 (NdE). |
| 2 | La motion en question déclarait : « Considérant que l'oppression d'une nation par une autre ne profite qu'aux capitalistes et aux despotes, qu'elle est également néfaste et au peuple travailleur de la nation opprimée et au peuple travailleur de la nation oppresseur ; qu'en particulier le tsarisme russe, puisant ses forces intérieures et son poids extérieur dans l'assujettissement et le partage de la Pologne, représente un danger permanent pour le développement du mouvement ouvrier international, le Congrès déclare que l'indépendance de la Pologne est une exigence politique indispensable à l'ensemble du mouvement ouvrier international et au prolétariat polonais ». |
| 3 | Seul le PPS de Pologne prussienne a jugé utile d'incorporer la résolution de Londres dans son programme lors des conflits qui l'ont opposé à la social-démocratie allemande. Après sa réadhésion au parti allemand, le PPS a adopté le programme d'Erfurt sans critiques. |
| 4 | Souligné par nous. |
| 5 | Cf. Friedrich Engels, « Der Schweizer Bürgerkrieg » Marx-Engels Werke (MEW), 4, p. 393. |
| 6 | Karl Kautsky, « Die Rebellionen in Schillers Dramen », Neue Zeit, 23, vol. 2. 1905, p. 146. |
| 7 | Aus dem literarischen Nachlass von Karl Marx, Friedrich Engels und Ferdinand Lassalle, herausgegben van Franz Mehring, vol 3, p. 241 et 255. Friedrich Engels, « Der demokratische Panslawismus «, MEW 6, p. 278 sq. Traduction française dans La Nouvelle Gazette Rhénane. vol. 3, Paris, Éditions sociales, 1971, p. 73. |
| 8 | Karl Kautsky, « Nationalität und Internationalität », Stuttgart, 1908, p. 12-17; *op. cit. Il s'agit d'une critique de l'ouvrage d'Otto Bauer, La question des nationalités et la social-démocratie (I° ed. Vienne.. 1907). traduction française : Paris/Montréal, EDI/Arcantère/Guérin Littérature, 1988, 2 vol. |
| 9 | Ce développement résonne dans les têtes des formalistes du droit et les définitions professorales comme « dégénérescence de l’idée nationale » : « L'autre tendance des courants nationaux apparaît chez les peuples qui ont déjà, acquis l'indépendance nationale, dans l'aspiration à exercer leur supériorité et leur ascendant sur d'autres peuples. Ces aspirations s’expriment d'une part dans l'accent mis sur des mérites historiques anciens ou sur des traits actuels d'un caractère national de I'"esprit" d' une nation ou enfin sur des espoirs encore encore très vagues d'un rôle culturel futur, d'une certaine prédestination échue en partage à tel ou tel peuple, des aspirations baptisées à présent du nom de nationalisme. D'autre part, ces aspirations débouchent sur une politique consistant à repousser les frontières territoriales d'un peuple donné, à renforcer son prestige mondial au moyen de l’annexion de différents pays étrangers et à accroître les possessions coloniales – donc sur une politique de l’impérialisme. Ces mouvements déterminent le développement ultérieur de l’idée nationale et, en même temps, il est impossible de ne pas y voir une dégénérescence de de cette idée, et par conséquent les signes de sa mort, compte tenu de la contradiction avec le contenu originel de l'idée nationale ainsi que de se conséquences fatales, impliquant une régression de la civilisation. Manifestement, le siècle des nationalités touche à sa fin. Il faut attendre l'avènement d'un autre âge gui sera marqué par de nouveaux courants ». V, M. Ustinov. Ideja nacional’nogo gosudarstva, Kharkov, 1906. |
| 10 | Les passages sont soulignés par nous dans la citation. |
| 11 | Ici et partout. je parle de la manière concrète dont la question des nationalités peut étre résolue pour la Pologne et n'aborde pas les modifications qui pourraient s’avérer indispensables pour résoudre cette question sur d'autre territoire limitrophes. |
| 12 | L'article ci-dessus est paru dans Robotnik, organe du PPS. La rédaction de Przeglad Socjaldemokratyczny. |